Ce Kol Nidré est interprété par Avraham Field. Je viens de lire un livre intéressant dans sa façon de poser le problème et de faire un état de la question, d’autant plus qu’évoquer l’idée de psychanalyse me paraît bonne. Il s’agit du livre de Michel Steiner: Le Kol Nidré-Etude psychanalytique d’une prière juive, aux éditions « Hors commerce ».
Il est bien question de psychologie, en relation avec le jeûne et une de ses intentions: si l’on veut que les êtres faibles, humains, réunis à Yom Kippour, fassent une plongée dans leur pensée et leur mémoire, il faut savoir que la déconstruction, en 24 heures sans eau et sans nourriture avec des prières ininterrompues dont l’une, la Amida, est censée se faire debout d’un bout à l’autre, va rendre un peu fou: le cours des pensées va faire tout émerger: le refoulé, les sentiments, les rancunes sans doute aussi, les amours interdites aussi, et puis on va peut-être somnoler, sous l’effet entre autres du jeûne, des toxines liées à l’absence d’eau, et donc on va rêver. Or, le rêve, le cours erratique de nos idées parfois (censément canalisé par les prières et les chants) peuvent amener à penser sans paroles des voeux, des promesses, des malédictions, des « herems », etc. Donc, le Kol Nidrei qui ouvre le jour de Yom Kippour dit que tout cela n’a pas de valeur contraignante en tant que voeu, promesse, etc., pas d’efficace: Dieu ne nous suivra pas pour réaliser cela par sa volonté (nous l’en prions avec succès, du moins nous sommes là pour le croire), et on lui demande pardon de ce manque de contrôle, sachant qu’il faut que le contrôle soit levé pour que le travail sur soi dans tous les coins se fasse (comme à Pessah on nettoie la maison dans tous les coins). Si l’on a introduit cette prière, au septième siècle, c’est pour libérer cet effort, cette prise de risque radicale, aussi radicale que je peux, sans auto-indulgence excessive mais sans culte excessif non plus des pensées qui me passent par la tête ce jour-là. Je cherche en moi, je déconstruis mes défenses, et la présence divine, le regard divin particulièrement proches et souverains les déconstruisent avec moi.
Alors, il me semble que le livre de Michel Steiner ne va pas assez loin dans l’explication et la justification qu’il propose pour cette prière du Kol Nidrei. Il a raison de dire que ce qui est en jeu c’est le futur, mais aussi pour les Sépharades. La prière originelle dit: que les voeux, etc., faits de ce jour de Kippour jusqu’au suivant soient considérés comme n’existant pas en tant que voeux, etc., et les Sépharades disent: que les voeux, etc., faits depuis l’année dernière jusqu’à ce jour de Kippour y compris (donc pas encore déroulé) soient considérés comme n’existant pas en tant que voeux, etc. De quel voeux s’agit-il? Il faut savoir qu’il y a beaucoup de textes sur les voeux, qui disent notamment (Talmud Traité Taanit 4A) qu’en principe il ne faut pas faire de voeu, car comme le dit le livre de Steiner ce serait un engagement présomptueux sur l’avenir. Le Traité sur les voeux et le Traité sur les nazirs montrent qu’il n’est question que de voeux formulés à haute voix. Par exemple, on se demande si un voeu formulé sous le coup de la colère est valable, et l’on conclut que c’est la presonne qui l’a dit elle-même qui après coup, rétrospectivement, va le dire valable.
Mais dans le Kol Nidrei il est question de ce qui est juste pensé et non pas dit à haute voix. En effet la prière est en araméen, et il faut ici opposer ce qui est « al pè« : « de vive voix, oralement« , et ce qui est « al nafchena » (pour « al nafchenou » en hébreu), qui par opposition veut dire: « en pensée [seulement] ». Et c’est « al nafchena » qui figure dans la prière du Kol Nidrei.
Voici un Kol Nidrei, ici chanté par Enrico Macias
Libre ensuite à celui qui le souhaite (après Kippour comme ce serait plus prudent sans doute, d’ailleurs il y a à Kippour beaucoup d’engagements formulés à haute voix dans les prières) de reprendre à haute voix l’un ou l’autre des voeux ou promesses et autres engagements, et alors ils auront la valeur forte d’une promesse et d’un engagement, qui ne peuvent être annulés par le Kol Nidrei mais parfois pour d’autres raisons: par exemple les conversions forcées ne sont pas des engagements valables dans le judaïsme, parce que le voeu ou la promesse ou la malédiction ont été faits sous la contrainte. La psychanalyse aussi a ses règles: sur le divan on dit tout, mais on ne fait rien, et ce qu’on dit n’a pas valeur d’engagement pour la vie: comme pour Yom Kippour, il s’agit d’écarter certains risques pour encourager la personne à vraiment faire une plongée en elle-même, à vraiment faire un effort de déconstruction afin de mieux décider de sa vie future, en étant plus ouverte, et plus heureuse.
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