Le Midrash est un texte très important du judaïsme, et difficile à lire, qui est souvent en dialogue, pas toujours explicitement comme ici, avec la philosophie. Ici il est question de la matière: créée, ou non créée? un mal, ou un bien?
Bereshit Raba 1,9: Un philosophe interrogea Raban Gamliel ; il lui dit : « c’est un grand artiste votre Dieu, sauf qu’il a trouvé de bonnes couleurs [=poudres, teintures pour le peintre] pour l’aider : le Tohu Bohu, les ténèbres, le souffle, l’eau, les abîmes. » Il lui [répon]dit : « L’esprit de ce héros sera déçu ! De toutes ces choses il est dit que c’est des créations : sur le Tohu Bohu il est écrit (Isaïe 45,7) : « Je fabrique la paix et crée le mal [בורא : idée de création de la matière] », sur les ténèbres (ibid.): « Je forme la lumière, etc. » [la suite de la citation est : « Et je crée [בורא] les ténèbres. » Sur l’eau (Psaume 148,4) : « Et que chantent ma louange les cieux des cieux et les eaux ». Et pourquoi [devraient-elles chanter la louange de Dieu] ? Parce qu’il ordonna et elles furent créées [נבראו]. Le souffle (Amos 4,13) : « Car voici il forme les montagnes et crée [ברא] le souffle ». Les abîmes (Proverbes 8,24) « Quand les abîmes n’étaient pas [encore] là je commençai à être. » [Ce qui prouverait ainsi que les abîmes n’ont pas toujours été là].
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Commentaire : il faut comprendre que le philosophe, qu’on peut supposer de type épicurien et matérialiste, n’est pas ironique : nous, nous aurions tendance à voir des connotations négatives pour les abîmes notamment, ou le Tohu Bohu, mais il s’agit là d’un matériau grandiose, et donc Dieu aurait selon le philosophe moins de mérite à avoir créé un monde merveilleux, car la matière première de sa création est déjà là et déjà admirable, comme s’il s’agissait d’un peintre qui peindrait avec des couleurs matérielles (poudres et teintures) d’une qualité exceptionnelle. Et donc ce qui est curieux ici c’est que même le « mal » est considéré comme grandiose. C’est qu’il s’agit, en fait de mal, de la matière, comme matière première du monde, sous des natures diverses dont le Tohu Bohu.
Or on nous dit ailleurs, peu avant dans le texte (en Bereshit Raba 1,5) ce que la matière a de mal, et c’est un passage destiné à montrer la grandeur du créateur, qui fait une création merveilleuse avec ce matériau de base mauvais. Y a-t-il contradiction ? Pas vraiment car on dit ici que même si l’on considére la matière comme quelque chose de grandiose et de merveilleux, cela ne diminue pas le mérite du créateur au contraire, car il faut considérer que la matière elle-même a été au départ créée, elle n’est pas préexistante, elle n’est pas du non-créé.
Cependant elle est dite « le mal », si l’on voit l’usage qui est fait ici du passage d’Isaïe 45,7 : chez Maïmonide aussi l’on dit parfois de la matière qu’elle est le mal. En effet même si la matière est d’un merveilleuse qualité, elle est parfois jugée responsable, à cause du corps (désir, colère, etc.), des actes méchants de l’homme. On pense aussi à la mort, à la corruption des corps en termes de mort et de vieillesse et de maladie. Mais il ne s’agit donc pas selon ce Midrash de rendre Dieu responsable des assassinats et des mauvaises intentions de toutes sortes.Si l’on pose la question ainsi : le créateur du monde matériel pouvait-il ne pas créer la matière ? La réponse est évidente. Cela explique ce paradoxe : à la fois la matière est dévalorisée mais cela rehausse le mérite du créateur qui a fait quelque chose de si beau avec un matériau si mauvais, mais d’autre part la matière est valorisée : ce matériau général, même mauvais par ce qu’il provoque comme effet dans les êtres créés, est cependant en même temps bon en ce qu’il est grandiose. Ce qui exalte encore la grandeur de l’Eternel en tant qu’il l’a créé.
On peut utilement confronter cette théorie à ce que disent des chrétiens comme Saint Thomas d’Aquin sur la matière : « Si l’on pose en principe que la matière est mauvaise, issue d’un Principe mauvais, l’incarnation ne sera pas pensable. L’hérésie docète se situe dans un tel contexte. » (Claude Tresmontant, La métaphysique du christianisme et la crise du treizième siècle, Seuil 1964, p.29). Les docètes disent que les choses corporelles ont été créées par le diable, et non par Dieu. Cette doctrine se rapproche du manichéisme. Justement pour les Juifs il n’est pas acceptable de dire que Dieu s’est fait matière, car en un sens comme on l’a vu (Isaïe 45,7), la matière c’est le mal. En revanche la chair (basar) étant animée d’une âme, cette âme peut être en relation avec d’autres formes de l’esprit : un homme, qui est « basar », donc totalité vivante, animée, peut être habité par le souffle divin par instants, son esprit peut ouvrir en lui des portes qui conduisent, selon les textes mystiques, l’Eternel à lui ouvrir toutes grandes les portes correspondantes du ciel. Dieu est en dehors de l’homme, il est vivant sans être charnel, mais il peut traverser l’homme, et communiquer avec ses créatures.
Dans le Traité du Talmud Hagigah, 12a, « il est enseigné : Tohu est une corde verte qui entoure le monde entier, et de laquelle sort la ténèbre, car il est dit : « Il fit de la ténèbre sa cachette autour de Lui » (Psaume 18,12). Bohu cela veut dire les pierres en débris qui s’enfoncent dans les profondeurs de l’abîme, desquelles sortent les eaux, car il est dit : « Et il allongera sur lui la corde du Tohu et les pierres du Bohu ». (Isaïe 34,11) ». Il y a là une cosmogonie qui évoque la théorie physique actuelle des cordes, et les débris de pierres évoquent la théorie du « big bang ». Nous avons là une belle théorie de la matière originelle.
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