Voici un texte du Midrach qui nous incite à voir dans le fait d’être jugés une chance: ce serait un équilibre pour tous dans une société de nous juger mutuellement, et ce serait une façon d’échapper à l’inexistence en tant qu’humains. Cet état semble symbolisé par la « génération du Déluge ». Ci-dessous le texte traduit du Midrach est en caractère normaux, et il y a des commentaires, en italiques, au fur et à mesure.
Bereshit Raba chapitre 26,6 (sur le verset de la Genèse 6,3 : la génération du Déluge)
« […] Rabbi Eléazar dit : dans tout lieu où il n’y a pas de jugement (din), il y a un jugement. »
On pourrait interpréter ainsi : imaginez un tribunal qui ne prononcerait aucun jugement : ça serait en soi un jugement, pire que n’importe quelle condamnation formulée par un jugement prononcé : une sorte de renvoi à l’inexistence, pire qu’une condamnation à mort.
« Rav Beivai fils de Rabbi Ami, tandis que Rabbi Eléazar le raillait, dit : (Genèse 6,3) : « Mon esprit ne jugera pas [sous-entendu : BeAdam leolam : au sein de l’homme pour toujours] »
Donc il ne considère pas l’absence de jugement comme un jugement, puisque le texte dont il s’agit montre Dieu disant qu’il ne jugera plus : donc ni en parlant ni par le fait de se taire.
Rabbi Meir dit : « Ils n’ont pas fait la règle sur la manière de juger pour l’en-bas, alors Moi Je ne fais pas la règle de jugement pour l’en-haut ». Selon ce qui est écrit : (Job 4,21) « Est-ce que ce qui reste d’eux n’est pas renvoyé ? Ils sont morts, et pas dans la sagesse ». La sagesse de la Tora. »
Rabbi Meir reprend l’idée qu’une absence de jugement a à voir avec une condamnation : il dit que Dieu est en fait fâché que sur terre des hommes se soient dispensés de prendre des décisions de jugement, et c’est pour cela qu’il fait pareil en ne formulant même pas de jugement qui condamne explicitement. Il y a simple renvoi, selon la citation de Job. Ce renvoi c’est être privé de la sagesse de la Tora.
(Job 4,20) : « Du matin jusqu’au soir ils sont écrasés du fait de leur absence de « placement » (mesim), jusqu’à ce qu’à la fin ils se soient détruits totalement. » Or il n’y a pas de « mesim », de « placement », sauf [pour parler de l’énoncé décisionnaire] d’un jugement (din). Comment comprendre sinon : (Exode 21,1) « Et ceci ce sont les jugements (mishpatim) qu’ils ont décidés [mot à mot « placés » : tasim] devant eux » ?
Donc les hommes sont « écrasés » quand ils ne bénéficient pas d’un jugement, soit comme l’activité humaine de juger, soit comme la « chance » d’être jugés par l’Eternel. Ici, la première idée, de Rabbi Eléazar, s’approfondit. Certains hommes, tels ceux de la génération du Déluge, sont condamnés par une absence de jugement divin, qui équivaut à une condamnation, parce qu’ils ont cru pouvoir se dispenser eux-mêmes de juger. Cette absence de « din », de jugement, à la fois comme absence de règles pour juger (midat ha-din) et comme décisions de justice (mishpatim) les a conduits à être définitivement effacés de l’existence, et à mourir privés de la sagesse de la Tora.
Rabbi Yosé le Galiléen dit : « Je ne jugerai plus (dan) la règle sur la manière de juger en comparaison de la règle sur la manière d’avoir miséricorde (rahamim : compassion).
Difficile à interpréter, essayons de raisonner ainsi : quelles sont les règles, et y a-t-il des règles, en matière de compassion, de miséricorde ? Avoir de la compassion est-ce ne pas juger ? Ainsi parfois on dit : « Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés ». Or ici, on nous montre que ne pas être jugé peut équivaloir à une condamnation divine, et aussi quand on n’est pas jugé parmi les hommes cela n’est pas si bon pour nous, car c’est toute la société en question qui est malade, malade d’une absence de jugement. Donc Rabbi Yosé refuse à notre avis la règle suivante : « quand tu décides de faire un acte de miséricorde à l’égard de quelqu’un, alors tu ne dois pas du coup le juger ». A la suite de la discussion qui précède il estime qu’il faut juger même ceux envers qui l’on peut vouloir faire un acte de miséricorde, en même temps donc ou après avoir prononcé sur eux le jugement, qui peut donc parfois être une condamnation.
Rabbi dit : « Et il dit » [le verset 6,3 de la Genèse : « Et l’Eternel dit : mon esprit ne jugera (iadon) plus au sein de l’Adam et ce pour tout le temps où il pêchera par ignorance, il est de la chair.] : génération du Déluge, dit l’Eternel. Elle ne sera pas jugée. Rabbi Akiba dit : (Psaume 10,13) « Pour quelle raison le méchant a-t-il méprisé l’Eternel et a-t-il dit dans son cœur « Tu ne demanderas pas des comptes » ? Il n’y avait pas de jugement et il n’y avait pas de juge. » « Mais il y a un jugement et il y a un juge, dit Rabbi Hanina bar Papa ; sauf que Noé resta, le seul d’entre eux, mais non parce qu’il valait le coup, mais parce que le Saint béni soit-il s’attendait à ce que Moïse dans le futur ses dresse parmi ses descendants comme il est dit […]. »
On voit que l’Eternel se refuse à juger car ce serait demeurer présent en l’homme, et l’homme se retrouve sans Dieu tant qu’il reste trop charnel. On explique pourquoi le méchant, dans le Psaume 10, est si sûr de ne pas être jugé : il y a trop de mal et pas assez de jugement(s) chez les hommes de la part des hommes, alors Dieu lassé d’être le seul à juger s’en va du milieu de leur chair. Cependant on voit à un détail du Déluge que Dieu continue cependant sous cette forme, l’absence, à être juge et à juger : dans toute cette génération, même si lui non plus ne méritait pas de continuer à exister, Noé a été préservé,seul, et cela à cause de Moïse qui en descendrait un jour. Donc il faut bien comprendre que l’absence de jugement est bien un jugement, le plus grave de tous car il est une condamnation des hommes à l’absence de Dieu en eux (« BeAdam » : « dans l’Adam »).
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