Extrait d’un article de l’Encyclopédie de l’Agora:
« L’idéologie religieuse condamne absolument l’euthanasie, de la même manière qu’elle condamne le suicide, au motif que Dieu a donné la vie, qu’elle ne nous appartient pas, et qu’il la reprend quand il le veut (ou, plus euphémique: «quand le temps est venu»). Ce discours est obsolète, non pas parce qu’il est ancien, mais parce que notre modernité, métaphysiquement parlant, se caractérise par l’élévation de la liberté au-dessus de la vie. Cela ne signifie pas que la vie est méprisable a priori, mais que la liberté est un bien plus grand que la simple vie. Nous l’admettons constamment, quand nous construisons des projets au long cours ou lorsque nous prenons des risques, ou encore lorsque nous admettons que nous pouvons mourir pour un idéal politique de liberté dans le combat contre les fascismes par exemple.
Il reste cependant à cet homme moderne, que nous sommes devenus, que nous le reconnaissions ou non, de se souvenir que la vie est une condition de la liberté et que supprimer la vie au motif qu’elle nous empêcherait d’être pleinement libre est une solution facile à réaliser mais dont la cohérence est difficile à penser et à admettre. C’est là que le religieux intervient qui nous dit que le suicide ou que les comportements suicidaires sont des fuites; mais il oublie que l’affirmation pure et simple (c’est-à-dire comme acte de foi) de la supériorité de la vie sur la liberté n’est pas acceptable: elle ne résoud pas davantage le problème qui reste entier. Certes, je ne peux être libre si je ne suis pas en même temps vivant; mais je ne peux être libre si j’agis en ayant pour but exclusif de me conserver en vie; en optant pour ce dernier choix, je deviens l’esclave de ce qui concourt à ma conservation.
Précisément, lorsque je me trouve à la limite de la mort, atteint d’une maladie incurable, en phase terminale, la conservation de la vie ne signifie plus rien que je puis reconnaître, en tant qu’être libre, comme nécessaire à cette liberté ou comme simplement acceptable. La fin de vie est une situation d’indignité parce qu’il y règne l’impuissance. Faire mourir autrui dans ces conditions, ce serait à la fois profiter de celle-ci et la confirmer. »
Cette réflexion du philosophe Jean-Jacques Delfour met la liberté de l’homme au-dessus de la vie, mais aussi elle tend à dire qu’il est indigne de l’homme d’être faible et impuissant. Or on peut voir les choses autrement: l’homme n’est pas la liberté suprême, et la liberté d’un individu ne passe pas avant tout. On admet qu’elle ne passe pas avant la vie des autres, car nul homme n’est autorisé à tuer un autre homme simplement parce que cet autre homme fait une ombre à sa liberté. Qu’après cela il arrive en quelque sorte accidentellement que quelqu’un se battant pour sa liberté en vienne à tuer au combat, cela ne légitime pas pour autant la thèse que sa liberté d’individu est au-dessus de la vie, et en particulier de la vie des autres. Mais en ce qui concerne la sienne propre, le raisonnement religieux est que l’on doit penser non seulement à notre propre liberté d’individu homme, mais aussi à la liberté d’un Dieu qui a créé le monde et la vie et l’homme. Ce Dieu est censé avoir une liberté plus respectable que la nôtre, et le suicide apparaît alors comme une révolte contre ce Dieu, mais aussi comme une révolte non seulement contre la vie, qui pourrait prétendre dire que l’esprit est supérieur au corps (voir le Phédon, de Platon), mais aussi une révolte qui prétendrait que l’esprit de l’homme qui « se donne » la mort est supérieur à l’esprit de Dieu qui donne la vie. On peut ne pas vouloir d’un tel bouleversement des hierarchies, surtout si l’on croit à l’idée d’une création du monde.
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