Dans une interview de 1977 reproduite dans une revue américaine d’inspiration républicaine, assez stupide il est vrai pour faire un long article sur l’impossiblité pour Al Gore de devenir président des Etats Unis à cause de…sa surcharge pondérale, le prix Nobel d’économie Hayek disait ceci sur nos capacités à diriger le monde, et les hommes: « Our possibility both of explaining and predicting social phenomena is very much more limited than it is in physics. Now, this dissatisfies the more-ambitious young men. They want to achieve a science which both gives the same exactness of prediction and the same power of control as you achieve in the physical sciences. Even if they know they won’t do it, they say, « We must try. We ultimately will discover it. » When we embark on this process, we want to achieve a command of social events which is analogous to our command of physical affairs. If they really created a society which was guided by the collective will of the group, that would just stop the process of intellectual progress. Because it would stop this utilization of widely dispersed opinion upon which our society rests and which can only exist in this very complex process which you cannot intellectually master. »
En effet, comment diriger le monde de façon vraiment contrôlée si nous n’avons pas de réelle capacité de prévoir, notamment parce qu’à moins de décerveler toute l’humanité, nous savons bien que chaque homme a une forte capacité d’action et d’initiative, ce qui fait un nombre immense de paramètres à prendre en compte, et les statistiques n’arriveront jamais à « annuler » l’impact de la liberté humaine sur les faits sociaux. En effet parfois un seul humain arrive de proche en proche à arrêter une foule paniquée, et aussi le cri « au feu » d’un seul humain peut arriver à déclencher une panique. On a aussi écrit des livres sur les circonstances dans lesquelles, en situation de concurrence, il peut arriver qu’un seul commerçant ou producteur fixe les prix de toute une région par influence locale qui fait tache d’huile.
Hayek disait aussi qu’il n’y avait aucune raison que les pays capitalistes et libéraux aident le moins du monde les pays misérables qui ne s’opposaient pas assez nettement aux communistes. Or, aujourd’hui, si le mur de Berlin est tombé, nous pouvons constater que la générosité des pays libéraux pour éradiquer la misère dans les pays pauvres ne paraît guère plus grande. Le libéralisme c’est un peu de stratégie et beaucoup d’égoïsme. C’est aussi des immenses entreprises privées dont la structure intérieure évoque peu ce refus de l’esclavage des hommes qui avait fait la gloire d’Hayek lorsqu’il écrivit son livre: The Road to Serfdom, La route vers la servitude. Luther avait écrit un livre sur ce qu’il appelait « le serfarbitre », où il disait que les lois morales dont parle la Bible étaient impossibles à respecter par les humains livrés à eux-mêmes : quand ils en prenaient conscience, notamment en lisant la Bible, cela devait les amener à prier pour qu’une grâce divine leur donne le pouvoir surnaturel de devenir meilleurs et de respecter la morale. Ce qui me gêne dans un tel raisonnement c’est que pour moi les règles de la morale ne sont pas un moyen de désespérer les hommes car ce qu’elles disent est bon, c’est effectivement de bons repères non pas pour se désespérer, mais au contraire pour acquérir malgré un entourage souvent défaillant le sens de la dignité humaine et du respect de soi-même et donc c’est un remède au désespoir de seulement déjà les lire.
De même, l’exigence exprimée dans les livres de Marx est un excellent moyen de trouver des repères pour accéder à des sociétés justes et à une façon de faire de la politique détachée du cynisme habituel. Autrefois les bonnes dames patronesses ( dans « patronesse » il y a « patron ») avaient leurs pauvres, et la misère était nécessaire à la fois pour prouver que « nous les riches » nous sommes bons, et aussi pour faire pression sur ceux qui avaient un travail dans une entreprise, pour qu’ils ne protestent pas au nom de la justice : en effet ils étaient voués à avoir encore plus peur de la misère des sans-emploi que des coups éventuels pris dans des manifestations et des mouvements politiques de révolte.
Oui, la misère est un instrument de soumission. Et il y a des misères cachées en apparentes prospérités : ainsi, la dictature de Saddam Hussein était une dictature par la misère: les trois quarts de la population de l’Irak étaient réduits à cette misère particulière de la mendicité par rapport à l’Etat: ils vivaient de l’aumône dite « publique » du dictateur. Et les femmes que les fils de Saddam Hussein ramassaient dans les rues n’allaient pas porter plainte pour viol, car elles aussi étaient mises en esclavage total par la misère de la mendicité d’Etat.
Le FMI est un instrument, au service du système monétaire international qui a « désengagé » la monnaie, au sens où n’étant plus gagée sur rien elle est fixée dans sa valeur par les bourses et leurs arbitrages très démocratiques comme on le sait. Le but du FMI est que la misère ne déstabilise pas les riches. Pour cela il faut limiter le pouvoir revendicatif des pauvres par la transformation dse dettes d’Etat en mise en esclavage de la misère de chaque individu de la population de ces Etats. L’esclavage de la misère dénoncé par Marx au 19e siècle s’est ainsi transposé et élargi au niveau des Etats: ceux-ci ont davantage peur d’un surcroît de misère que des coups pris dans des mouvements de guerre ou de révolte politique.
Ainsi, nous pourrions répondre à Hayek que le libéralisme, en augmentant la misère de mendicité (autour de dictateurs d’Etats, d’entreprises ou d’organismes internationaux désignés par tel ou tel Etat ou patronat), peut entraîner une structuration progressive de mouvements politiques visant à une restauration de dictatures de type soviétique, permettant à chacun de se sentir non plus un mendiant misérable, mais un membre à part entière d’un Etat fut-il dictatorial : c’est ce qui fit la fortune de la formule marxiste: « la dictature du prolétariat ».
Il faut donc trouver véritablement des politiques d’aide à la misère, de façon à l’éradiquer véritablement comme source de mendicité. Pour cela, il faut que les Etats, les politiques, les stratèges de l’économie, aient le courage de se priver de ce moyen si commode de mise en esclavage des masses, et de ce moyen si commode de se faire aimer à l’instant où, d’un coup, de manière imprévisible, on donne « des cents et des mille ».
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