Des prises d’otages, il y en a eu souvent pour de l’argent, et pas seulement pour des chantages. Les Juifs se sont ruinés pendant des siècles pour payer les rançons des Juifs enlevés par divers groupes, dont des ordres de chrétiens, comme les si respectés aujourd’hui chevaliers de Malte, qui consacrent nos deniers à la chasse aux « lèpres morales » et font parfois fuir quand ils approchent les vrais lépreux…
Au 20e siècle la Gestapo faisait des prises d’otages pour mettre toujours davantage en esclavage les peuples dont le peuple français. Elle tuait les otages quand il y avait des actes de résistance. Ce fut le cas de Guy Môquet.
Aujourd’hui en France nous pensons à cette femme franco-colombienne, ou colombo-française, prisonnière depuis six ans dans des conditions qu’on imagine très dures, avec la menace constante de la mort ou de la persécution. Les FARC: veillons à ce que le peuple français tout entier ne succombe pas au « syndrome de Stockholm » à propos de ces bandes qui recherchent le pouvoir dictatorial pour elles-mêmes et rien d’autre,et n’ont apparemment aucun, mais alors aucun, scrupule à prendre des otages et à les livrer à la mort. Il y a aussi à avoir de la compassion pour les Tchétchènes, qui subissent sur leur territoire les bandes sauvages qui prennent des otages y compris dans les humanitaires qui voudraient les aider (il ne reste presque plus d’organisations humanitaires en Tchétchénie à cause de ça: beau résultat! Ne pas accuser le président Poutine de ça, mais ses ennemis, en l’occurence). Il y a eu aussi des otages pris par des Talibans, par des Palestiniens en particulier de la bande de Gaza, des Libanais (souvenons-nous de Jean-Paul Kaufmann et de son compagnon d’infortune Michel Seurat mort en captivité persécutrice). La liste est longue. Peut-être faut-il évoquer ici aussi les enfants enlevés en Afrique ou en Europe de l’Est, car on dit peut-être aux familles parfois: tenez-vous tranquille ou votre enfant disparaîtra pour toujours ». Avant de laisser lire la lettre d’Ingrid Betancourt, laissez-moi citer quelques paroles de Jean-Paul Kaufmann, à la fin d’une conférence-débat, où il parle de son espérance, de sa vie d’otage, et des derniers moments où il a entendu vivre Michel Seurat. La dépouille de Michel Seurat a été récemment rendue à sa famille.
« L’espérance est la plus belle des trois vertus théologales. Ce fut la plus importante pour moi durant ces trois années de détention, même si c’est une illusion. De la boîte de Pandore qui a été ouverte sortent tous les mots qui sont la cause de tous les malheurs que nous vivons actuellement; il n’en reste qu’un, c’est l’espérance. C’est ce qui nous reste quand on a tout perdu, c’est une forme de liberté. Dans la pire des situations, au plus brûlant de la souffrance et du malheur, il y a toujours cette part inatteignable qui s’appelle espérance.
FPourriez-vous parler, si possible, des liens d’amitié que vous avez eus avec Michel Seurat pendant votre détention?
C’est difficile d’en parler. J’ai été très peu de temps avec lui; nous avons été enlevés le 22 mai 1985, et il a été sorti de la cellule le 27 décembre de la même année. Nous avons été ensemble sept mois; j’ai été plus longtemps avec Marcel Carton et Marcel Fontaine.
Michel Seurat, qui était né en Tunisie et qui vivait au Liban, ne pouvait pas penser que le Liban, qu’il connaissait, puisse produire une telle ignominie. Au début, il croyait que c’était une méprise.
A partir du moment où il a pris conscience que cela était, il est tombé malade. Le 27 décembre, il a été placé dans une cellule contiguë à la nôtre. Lorsqu’il nous a quittés, il était dans un triste état, et, pendant une quinzaine de jours, nous l’avons entendu tousser, avec une voix caverneuse. Puis, une nuit, il y a eu un branle bas de combat assez bizarre, et nous ne l’avons plus jamais entendu. Est-il mort cette nuit là? A-t-il été transporté vers un autre endroit?
Il y a quelque chose qui m’obsède: quelle a été sa mort, comment cela s’est-il passé? Il a été la figure de l’otage dont la finalité est la mort. Ce qui est très douloureux pour nous et pour sa femme c’est de ne pas avoir sa dépouille; il n’y a pas achèvement. Pour Marie Seurat et ses deux filles, il reste quelque chose en suspension. En tant qu’être humain, nous avons besoin de nous recueillir devant nos morts. Je passe encore un certain temps à demander au gouvernement français de faire des démarches pour demander de récupérer son corps. »
Lettre d’Igrid Betancourt: « C’est un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie brusquement et je t’écris mon âme tendue sur ce papier.Je vais mal physiquement. Je ne me suis pas réalimentée, j’ai l’appétit bloqué, les cheveux me tombent en grandes quantités. Je n’ai envie de rien. Je crois que c’est la seule chose de bien, je n’ai envie de rien car ici, dans cette jungle, l’unique réponse à tout est «non». Il vaut mieux donc, n’avoir envie de rien pour demeurer au moins libre de désirs.
Cela fait trois ans que je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire quelque chose, apprendre quelque chose, maintenir vive la curiosité intellectuelle. Je continue à espérer qu’au moins par compassion, ils m’en procureront un, mais il vaut mieux ne pas y penser.
Chaque chose est un miracle, même t’entendre chaque matin car la radio que j’ai est très vieille et abîmée. Je veux te demander, Mamita Linda, que tu dises aux enfants qu’ils m’envoient trois messages hebdomadaires (…). Rien de transcendant si ce n’est ce qui leur viendra à l’esprit et ce qu’ils auront envie d’écrire (…). Je n’ai besoin de rien de plus mais j’ai besoin d’être en contact avec eux. C’est l’unique information vitale, transcendante, indispensable, le reste ne m’importe plus(…).
Comme je te disais, la vie ici n’est pas la vie, c’est un gaspillage lugubre de temps. Je vis ou survis dans un hamac tendu entre deux piquets, recouvert d’une moustiquaire et avec une tente au dessus, qui fait office de toit et me permet de penser que j’ai une maison.
J’ai une tablette où je mets mes affaires, c’est-à-dire mon sac à dos avec mes vêtements et la Bible qui est mon unique luxe. Tout est prêt pour que je parte en courant.
Ici rien n’est à soi, rien ne dure, l’incertitude et la précarité sont l’unique constante. A chaque instant, ils peuvent donner l’ordre de tout ranger [pour partir] et chacun doit dormir dans n’importe quel renfoncement, étendu n’importe où, comme n’importe quel animal (…).
Mes mains suent et j’ai l’esprit embrumé, je finis par faire les choses deux fois plus doucement qu’à la normale. Les marches sont un calvaire car mon équipement est très lourd et je ne le supporte pas. Mais tout est stressant, je perds mes affaires ou ils me le prennent, comme le jeans que Mélanie m’avait offert pour Noël, que je portais quand ils m’ont pris. L’unique chose que j’ai pu garder est la veste, cela a été une bénédiction, car les nuits sont gelées et je n’ai eu rien de plus pour me couvrir.
Avant, je profitais de chaque bain dans le fleuve.Comme je suis la seule femme du groupe, je dois y aller presque totalement vêtue : short, chemise, bottes. Avant j’aimais nager dans le fleuve mais maintenant je n’ai même plus le souffle pour. Je suis faible, je ressemble à un chat face à l’eau. Moi qui aimais tant l’eau, je ne me reconnais pas. (…) Mais depuis qu’ils ont séparé les groupes, je n’ai pas eu l’intérêt ni l’énergie de faire quoi que ce soit. Je fais un peu d’étirements car le stress me bloque le cou et cela me fait très mal. Avec les exercices d’étirement, le split et autres, je parviens à détendre un peu mon cou. (…)
Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins possible pour éviter les problèmes. La présence d’une femme au milieu de tant de prisonniers masculins qui sont dans cette situation depuis 8 à 10 ans, est un problème (…).
Lors des inspections, ils nous privent de ce que nous chérissons le plus.Une lettre de toi qui m’était arrivée, m’a été prise après la dernière preuve de survie, en 2003. Les dessins d’Anastasia et Stanislas [neveux d’Ingrid], les photos de Mélanie et Lorenzo, le scapulaire de mon papa, un programme de gouvernement en 190 points, ils m’ont tout pris.
Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Certains détails t’ont été racontés par Pinchao. Tout est dur. Il est important que je dédie ces lignes à ces êtres qui sont mon oxygène, ma vie. A ceux qui me maintiennent la tête hors de l’eau, qui ne me laissent pas couler dans l’oubli, le néant et le désespoir. Ce sont toi, mes enfants, Astrid et mes petits garçons, Fab [Fabrice Delloye], Tata Nancy et Juanqui [Juan Carlos, son mari].
Chaque jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge (…). Ici, tout a deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L’amour apaise et ouvre de nouvelles blessures… c’est vivre et mourir à nouveau.
Pendant des années, je n’ai pas pu penser aux enfants et la douleur de la mort de mon papa accaparait toute la capacité de résistance. Je pleurais en pensant à eux, je me sentais asphyxiée, sans pouvoir respirer. En moi, je me disais : «Fab est là, il veille à tout, il ne faut pas y penser ni même penser».
Je suis presque devenue folle avec la mort de mon papa. Je n’ai jamais su comme cela s’est passé, qui était là, s’il m’a laissé un message, une lettre, une bénédiction. Mais ce qui a soulagé mon tourment, a été de pensé qu’il est parti confiant en Dieu et que là-bas, je le retrouvera pour le prendre dans mes bras. Je suis certaine de cela. Te sentir a été ma force. Je n’ai pas vu de messages jusqu’à ce qu’il me mette dans le groupe de [l’otage] Lucho, Luis Eladio Pérez, le 22 août 2003. Nous avons été de très bons amis, nous avons été séparés en août. Mais durant ce temps, il a été mon soutien, mon écuyer, mon frère (…).
J’ai en mémoire l’âge de chacun de mes enfants. A chaque anniversaire, je leur chante le «Happy Birthday». Je demande à ce qu’ils me laissent faire une gâteau. Mais depuis trois ans, à chaque fois que je le demande, la réponse est non. Ca m’est égal, s’ils amènent un biscuit ou une soupe quelconque de riz et de haricot, ce qui est habituel, je me figure que c’est un gâteau et je leur célèbre dans mon cœur, leur anniversaire.
(Suivent des messages personnels à ses proches)Mamita, il y a tant de personnes que je veux remercier de se souvenir de nous, de ne pas nous avoir abandonné. Pendant longtemps, nous avons été comme les lépreux qui enlaidissaient le bal. Nous, les séquestrés, ne sommes pas une thème « politiquement correct », cela sonne mieux de dire qu’il faut être fort face à la guérilla même s’il faut sacrifier des vies humaines. Face à cela, le silence.En Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes et où nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand nous ne serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres, c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et plus solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous voulons tous être. Cette grandeur est là endormie dans les cœurs. Mais les cœurs se sont endurcis et pèsent tant qu’ils ne nous permettent pas des sentiments élevés.Mamita, hélas, ils viennent demander les lettres. Je ne vais pas pouvoir écrire tout ce que je veux. A Piedad et à Chavez, toute, toute mon affection et mon admiration. Nos vies sont là, dans leur cœur, que je sais grand et valeureux. [elle dédie alors un paragraphe de remerciements à Chavez, Alvaro Leyva, Lucho Garzon [ancien maire de Bogota] et Gustavo Petro, puis mentionne des journalistes].
Mon cœur appartient aussi à la France (…). Quand la nuit était la plus obscure, la France a été le phare. Quand il était mal vu de demander notre liberté, la France ne s’est pas tue. Quand ils ont accusé nos familles de faire du mal à la Colombie, la France les a soutenu et consolé.Je ne pourrais pas croire qu’il est possible de se libérer un jour d’ici, si je ne connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple. J’ai demandé à Dieu qu’il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su supporter l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses enfants. J’aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à se nourrir des composants de son caractère national, elle qui cherche toujours à se guider par principes et non par intérêts. J’aime la France avec mon cœur, car j’admire la capacité de mobilisation d’un peuple qui, comme disait Camus, sait que vivre, c’est s’engager. (…) Toutes ces années ont été terribles mais je ne crois pas que je pourrais être encore vivante sans l’engagement qu’ils nous ont apporté à nous tous qui ici, vivons comme des morts.
(…) Je sais que ce que nous vivons est plein d’inconnues, mais l’histoire a ses temps propres de maturation et le président Sarkozy est sur le Méridien de l’Histoire. Avec le président Chavez, le président Bush et la solidarité de tout le continent, nous pourrions assister à un miracle.Durant plusieurs années, j’ai pensé que tant que j’étais vivante, tant que je continuerai à respirer, je dois continuer à héberger l’espoir. Je n’ai plus les mêmes forces, cela m’est très difficile de continuer à croire, mais je voudrais qu’ils ressentent que ce qu’ils ont faire pour nous, fait la différence. Nous nous sommes sentis des êtres humains (…).
Mamita, j’aurais plus de choses à dire. T’expliquer que cela fait longtemps que je n’ai pas de nouvelles de Clara et de son bébé (…). Bon, Mamita, que Dieu nous vienne en aide, nous guide, nous donne la patience et nous recouvre. Pour toujours et à jamais.»
Je lisais dans un discours récent de Monsieur Sarkozy cette citation. Je voudrais la dédier entre autres à ce jeune homme français et israélien, Ghilad Shalit, dont nul ne sait ou presque où il est, s’il est blessé, malade, torturé, vivant ou mort. Rien à voir avec un statut de prisonnier politique. Je lisais dans la conférence de Jean-Paul Kaufmann que ses geôliers ont oublié de nourrir les otages, une fois, pendant trois jours, un oubli, juste un oubli…
» L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait. L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches. L’espérance est une vertu, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté » Bernanos.
Cessons de détourner l’accusation de culpabilité: les vrais coupables, ce sont ces ordures qui prennent des otages et les gardent des années dans la misère, la souffrance, les persécussions et les « oublis » – et pas les gouvernements qui voudraient les libérer on ne sait comment, vu la sauvagerie des bourreaux d’otages toujours plus imaginatifs dans la manipulation des médias. Des otages qui eux, ont eu souvent la force de volonté de ne pas succomber au « syndrome de Stockholm » quand nous, par masochisme et propagande, nous y succombons au plus petit stress.
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