« La laïcité n’est donc pas le privilège accordé à une option
spirituelle quelle qu’elle soit, mais plutôt le souci d’assurer à
tous les êtres humains qui adoptent une option spirituelle une
stricte égalité de droit, ainsi qu’une stricte égalité de devoirs.
Ceci a des conséquences quant au respect de la neutralité
confessionnelle des institutions publiques, qu’il ne faut évidemment
pas confondre avec le respect de la neutralité confessionnelle en
toute circonstance : dans la maison du croyant ou dans les lieux de
culte, le symbole religieux est de mise, il doit s’y afficher dans sa
plénitude et dans sa lisibilité, mais dans ces lieux emblématiques de
la République où il s’agit d’afficher non pas ce qui divise les
hommes mais ce qui les réunit par delà leurs différences, il faut que
la neutralité du lieu scolaire soit le symbole de l’universalité de
l’humanité. Si on admet que les hommes sont hommes avant de se dire
musulmans, catholiques, athées, agnostiques ou bouddhistes, il faut
penser l’option spirituelle comme une différenciation et non pas
comme une différence dans laquelle les hommes seraient prisonniers et
assignés à résidence. » Définition de la laïcité par M. Pena-Ruiz dans une conférence de 2004 au CDDP d’Ille et Vilaine.
Si l’on prend des textes classiques qui essaient d’inventer une position d’Etat de type laïque sans avoir tout à fait encore le concept, et, pour ce qui est de Kant, en se faisant de grosses illusions sur le souverain dont il parle, je pense que la fin du Traité théologico-politique de Spinoza est très intéressante, et « qu’est-ce que les Lumières ? » de Kant.
Je pense qu’il faut travailler sur quelques textes de Jules Ferry même si c’est plutôt politique, colonialiste, etc. Et puis la spécificité de la position française exige de lire des textes d’auteurs français du XXe siècle, en se méfiant de toute banalisation du concept, en se méfiant par exemple de Bauberot qui veut faire passer une soi-disant « nouvelle laïcité », destinée à supprimer la laïcité véritable pour la remplacer par un oecuménisme. Tout oecuménisme qui conquerrait le pouvoir au niveau de l’Etat,même s’il essayait de s’élargir parfois à quelques religions de plus que le christianisme, exclut du champ des personnes aptes à discuter la plupart des courants religieux et surtout athées, et risque d’amener une régression profonde des lois françaises notamment concernant la vie quotidienne et la liberté individuelle.
Par ailleurs je pense que les textes de Descartes reconnaissant à chaque être humain une raison sont très importants comme définissant une des bases théoriques de la laïcité.
Enfin il faut chercher du côté de Benjamin Constant pour voir définir le libéralisme politique, et notamment la distinction entre sphère publique et sphère privée, avec l’idée surtout chez lui que la sphère publique ne doit pas « bouffer » toute la sphère privée mais doit laisser une zone d’initiative privée à l’individu.
Il pourrait être intéressant de montrer les limites de systèmes politiques qui se sont réclamés parfois de la laïcité. Le Liban n’a pas vraiment réussi à donner une supériorité à l’Etat sur les divergences claniques et religieuses: ce qu’il appelait laïcité était plutôt des compromis instables, dont on ne savait jamais s’ils allaient survivre au lendemain. L’Irak était un régime dictatorial où l’invocation du terme « laïcité » servait surtout à ce que Saddam Hussein, représentant un clan et un groupe religieux de petit nombre, puisse garder le pouvoir au lieu de le laisser à des clans majoritaires faisant des compromis entre eux. Mais lui-même n’a pas dédaigné jouer avec la théorie clanique, et invoquer Dieu surtout vers la fin de son règne. L’Union soviétique s’est voulue laïque mais elle a persécuté les religieux et a présenté ceux-ci en général comme des fous et des vieillards ayant perdu le sens.
Tout ceci est dit un peu vite bien sûr.
J’écrivais dans un livre : Eléments pour une morale civique :
« Ce n’est pas parce qu’on est laïque que forcément on est dénué de toute spiritualité. Cependant, un tel homme laïque ménagera, par une sorte d’autocensure que ne prévoit pas forcément telle ou telle tradition religieuse dont il se réclame, un espace de respiration, de silence, pour laisser place à l’autre, de façon à ce que la parole de l’autre ne soit pas réduite, trop vite, au système de convictions ou d’interprétations que la religion a institué pour décrire l’autre.
La laïcité n’est pas pour autant pur relativisme. La reconnaissance des autres ne signifie pas de ne pas les toucher, de ne pas se laisser toucher. Influencer, être influencé, c’est ce qu’on cherche quand on dialogue véritablement. Intégrer la pensée de l’autre, ou ce que l’on peut en percevoir, n’est pas forcément à confondre avec adhérer à cette pensée. Notre identité, loin de s’y perdre, s’y affirme et s’y affine. Ce tissu ou cette atmosphère de dialogue pourrait petit à petit donner naissance à cette entité encore mythique qu’est l’humanité.
La laïcité cependant n’est pas toujours un “laisser dire, laisser passer”. Nous savons bien que parfois nous ne devons pas dire certaines paroles à des enfants, qui les prendraient comme des ordres à exécuter. L’autocensure, dans un esprit laïque, tient à la reconnaissance des cas où l’autre est faible ou fragilisé. »
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