Hosham Dawod. Tribus et pouvoirs en terre d’Islam
Hosham Dawod est anthropologue, membre du Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux (CNRS EHESS).
« Vous êtes irakien d’origine, spécialiste de la société irakienne et vous proposez aujourd’hui avec d’éminents spécialistes une réflexion sur le tribalisme en terre d’islam et ses rapports avec les pouvoirs. Pourquoi ?
Depuis une quinzaine d’années, je mène des missions de recherche parmi les populations irakiennes. Dernièrement c’est sur la composition multiethnique, multireligieuse et la problématique du pouvoir dans ce pays que j’ai dû me pencher. Et j’ai été confronté à une question majeure, celle de la tribu. Souvenons-nous : on a dit de l’Irak qu’il était un pays “laïque”, en “voie de modernisation accélérée”… Et, tout à coup, on le décrit comme une société tribale, segmentée, incapable de former un État parlant au nom de tous les Irakiens dans leur diversité. Cette problématique – qui secoue d’autres sociétés comme l’Afghanistan, le Pakistan, ou des sociétés d’Asie centrale, d’Afrique du Nord et bien d’autres sociétés non musulmanes – n’est pas un épiphénomène. C’est simplement que le tribalisme se trouve investi aujourd’hui d’enjeux politiques contemporains.
Qu’est-ce qu’une tribu pour vous aujourd’hui ? Les médias confondent ethnie, race, tribus, induisant ainsi de graves erreurs.
D’une manière assez simplifiée : la tribu est, encore aujourd’hui, une organisation sociale d’un certain nombre d’hommes et de femmes. Ils croient ainsi être descendants d’une même origine, donc avec un ancêtre commun ; ils pensent partager le même sang, ce qui induit de la solidarité (entraide, défense mutuelle, mariages entre proches, etc.) ; ils vivent généralement dans un même espace et sont représentés assez souvent par un chef censé réguler la situation interne de la tribu et le rapport avec les autres tribus et le pouvoir central. Cette forme de représentation, de délégation de pouvoirs à l’intérieur de la tribu, est d’ordre politique. Les tribus peuvent ainsi agir comme des leviers au point qu’aujourd’hui en Irak, des partis et des rassemblements politiques s’appuient sur elles. Mais attention, si nous abordons ici la tribu en tant qu’acteur socio-politique, cela ne veut pas dire que la société irakienne est une société tribale dans sa totalité.
Que pensez-vous de cette “reviviscence” du tribalisme dans l’ère de la globalisation : pouvez-vous expliquer ce paradoxe apparent ?
C’est une des raisons de ce livre. Ce qui frappe en effet, c’est l’irruption actuelle des structures tribales au sein de la mondialisation, voire suscitées par elle. Seulement, ces mêmes tribus ne se reproduisent pas sur la base dite traditionnelle – “romantique” –, mais moderne. Un exemple : il y a quelques décennies, un chef de tribu en Irak ou ailleurs était censé être un “homme brave” capable non seulement de dominer mais aussi de défendre les siens. Aujourd’hui, l’attribut d’un chef est d’avoir un “capital symbolique” fort, de parler éventuellement une ou deux langues autres que sa langue maternelle, posséder une base itadine, être issu d’une université reconnue internationalement et, même pourquoi pas, avoir quelques ctions économiques, de-ci de-là avec un carnet d’adresses à l’échelle internationale. Voilà. Il n’y a pas de contradiction dans le fond : nous sommes toujours en face d’une organisation qui se présente comme tribale mais investie cette fois par des charges modernes. »
Propos recueillis par Léa Monteverdi pour la revue du CNRS
Sur le poids des principaux chefs tribaux un article un peu ancien déjà mais bien informé, dont je donne ici un extrait très intéressant:
» La faction Al Sadr est très implantée dans la population chiite, non seulement dans son fief de Sadr city, mais aussi à Koufa, Bassorah, Najaf, Karbala. La faction Al Hakim, basée en Iran depuis les années 1980, est moins connue dans le pays et moins présente, mais elle très bien organisée (notamment sur le plan de la milice Badr, 10 à 20.000 h., à la fois combattants et militants politiques), et s’est très rapidement implantée dans la zone de la frontière avec l’Iran au sud du pays (not. dans les villes de Kout, 380.000 hab., Shaharaban et Khalis) depuis avril-mai dernier. Là aussi, il y a une course à l’influence, à l’implantation géographique, afin de contrôler les votes locaux des futures élections générales. Et la faction Al Sadr fait cavalier seul : en juin, elle a refusé d’intégrer le « Comité de coordination » créé à Najaf à l’initiative de l’ASRII et réunissant six partis islamistes et cinq partis laïques chiites. Sa façade politique, le « Bureau du deuxième martyr Mohammed Sadeq Al Sadr », mène sa propre action politique en solitaire…
En ce qui concerne Najaf, cependant, la faction Al Hakim est mieux positionnée pour concurrencer la faction Sistani, car son chef a le rang d’ayatollah, à la différence de Muqtada Al Sadr, qui bénéficie certes de l’aura spirituelle de son père et grand-père (tous deux ayatollahs) mais reste trop jeune et insuffisamment » gradué » , mettant au compte du régime de S.H. de n’avoir pu terminer ses études supérieures islamiques (et d’accéder au rang de « Mujtahid » – cf. infra les notes).
Reste que l’actuel ayatollah de Najaf, Ali Sistani, la plus grande autorité chiite en Irak actuellement, est toujours là, et qu’il défend une position théologique non » révolutionnaire » en ce sens qu’il cantonne – et il vient de le réaffirmer dans une récente fatwa – le docteur de la loi islamique à un rôle de conseil plutôt effacé et non d’influence directe et encore moins de direction en matière politique (voir infra note 2).
Cette position, récemment appuyée (le 2 mai) par le recteur de l’Université islamique de la Hawza, Sayyed Zia ed-Din Kalantar, fils de son fondateur (Mohammed Kalantar, en 1963), tiendra-t-elle longtemps face à l’activité, à l’implantation populaire et à la puissance de conviction l’ASRII des Al Hakim et de la faction Al Sadr, qui partagent toutes deux l’adhésion à une » république islamique « , où les institutions politiques démocratiques sont soumises à la charia (chiite) et sont dirigées ou du moins contrôlées par les clercs, à l’exemple du modèle iranien (sans compter que d’autres partis islamistes chiites, comme le vieux parti Al Da’wa al islami, basé également à Téhéran, soutiennent un tel type de régime politique) ?
L’avenir le dira. Mais de cette réponse pourrait bien dépendre l’avenir politique de l’Irak, et par là le sort de la présence américaine dans la région, et par contre-coup, la configuration finale de la géopolitique du Moyen-Orient, bousculée par l’intervention militaire de la Coalition américano-britannique en mars 2003. En ce qui concerne Najaf, cependant, la faction Al Hakim est mieux positionnée pour concurrencer la faction Sistani, car son chef a le rang d’ayatollah, à la différence de Muqtada Al Sadr, qui bénéficie certes de l’aura spirituelle de son père et grand-père (tous deux ayatollahs) mais reste trop jeune et insuffisamment » gradué » , mettant au compte du régime de S.H. de n’avoir pu terminer ses études supérieures islamiques (et d’accéder au rang de « Mujtahid » – cf. infra les notes).
Reste que l’actuel ayatollah de Najaf, Ali Sistani, la plus grande autorité chiite en Irak actuellement, est toujours là, et qu’il défend une position théologique non » révolutionnaire » en ce sens qu’il cantonne – et il vient de le réaffirmer dans une récente fatwa – le docteur de la loi islamique à un rôle de conseil plutôt effacé et non d’influence directe et encore moins de direction en matière politique (voir infra note 2).
Cette position, récemment appuyée (le 2 mai) par le recteur de l’Université islamique de la Hawza, Sayyed Zia ed-Din Kalantar, fils de son fondateur (Mohammed Kalantar, en 1963), tiendra-t-elle longtemps face à l’activité, à l’implantation populaire et à la puissance de conviction l’ASRII des Al Hakim et de la faction Al Sadr, qui partagent toutes deux l’adhésion à une » république islamique « , où les institutions politiques démocratiques sont soumises à la charia (chiite) et sont dirigées ou du moins contrôlées par les clercs, à l’exemple du modèle iranien (sans compter que d’autres partis islamistes chiites, comme le vieux parti Al Da’wa al islami, basé également à Téhéran, soutiennent un tel type de régime politique) ?
L’avenir le dira. Mais de cette réponse pourrait bien dépendre l’avenir politique de l’Irak, et par là le sort de la présence américaine dans la région, et par contre-coup, la configuration finale de la géopolitique du Moyen-Orient, bousculée par l’intervention militaire de la Coalition américano-britannique en mars 2003.
Jean-François Niort
Chercheur au CAGI
Notes :
1. A la différence de l’islam sunnite, très peu hiérarchisé, il existe un véritable clergé chiite, très hiérarchisé, même si certains » rangs » sont de création récente. Dans le chiisme duodécimain par exemple, on distingue au sommet l’ayatollah suprême, l’Ayatollah (litt. » Signe de Dieu « ), l’Hodjatoleslam Mujtahid (litt. » Qui a prouvé qu’il est un exégète de l’Islam « ), le Saghatoleslam Mujtahid (litt. » L’engagé dans la voie de l’exégète de l’Islam « ). En bas de la hiérarchie de l’élite religieuse se retrouve le Mollah (litt. : ), le docteur de la loi islamique, sorte de théologien et juriste, qui a achevé son cursus universitaire islamique (correspond à Sheikh et ‘Alim dans l’islam sunnite), mais qui n’est pas encore assez élevé pour jouer un rôle normatif et doit suivre l’avis et la position doctrinale des exégètes, des Mujtahids, et a fortiori des Ayatollahs.
2. Il s’agit d’un grand débat au sein du clergé chiite, relatif au rôle du théologien-juriste, le velayat al faqih. Au courant traditionnel défendu par la faction Sistani, issu du chiisme dit » Akhbari « , s’oppose le courant » révolutionnaire » défendu par l’imam Khomeiny, lui-même émule du grand-père de Muqtada Al Sadr, ayatollah de Najaf à la fin des années soixante, qui lança, entouré de Khomeiny (qui devient ayatollah en 1961) et de l’actuel chef spirituel du Hezbollah libanais, Mohammed Mehdi Shams ed-Din, les premières théories politiques chiites révolutionnaires, une conception hardie du velayat al faqih (issue du chiisme dit » Oussouli « ) et fut l’inspirateur de la constitution actuelle de l’Iran. L’Iran où résidait depuis plus de 20 ans l’ayatollah Al Hakim. Or en Iran la conception actuellement au pouvoir laisse éventuellement le pouvoir politique à des non-clercs, mais confère au clergé un rôle de censure, de surveillance et d’orientation suprême du régime, et également de contrôler de l’appareil judiciaire, qui doit appliquer la charia. Mais si le courant Akhbari, traditionnellement dominant à Najaf (c’est aussi celui de la faction Al Khoï), cantonne le clerc à un rôle effacé en politique, il encourage largement l’ijtihad, alors que l’école de la ville iranienne de Qum, de tendance Oussouli, qui offre au clerc un pouvoir politique direct, réserve l’ijtihad, le pouvoir créatif normatif, aux plus hauts dignitaires (Mujtahids et Ayatollahs), et impose l’imitation aux clercs inférieurs, les Muqallids (litt. » ceux qui imitent « ). C’est notamment parce qu’il a critiqué cette tendance Oussouli que l’iranien Ahmed Aghajari a été condamné en novembre 2002. Il a même été jusqu’à accuser le le clergé chiite d’avoir imité la hiérarchique de l’Eglise catholique !
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