Feu de havdalaLa sagesse est à la fois au début et au cœur de la création, nous dit la tradition juive. Pourquoi respectons-nous les devoirs et à partir de quand commençons-nous idéalement à les respecter ? La vie juive est un paradoxe naturel : on commence apparemment n’importe quand, dans l’enfance, mais la fin de ce que nous faisons est le « vrai » commencement. Ainsi le Talmud et la Mishna commencent par ce mot : « A partir de quand » : מאימתי (mééymatay). Car le début du Traité Berakhot est ainsi : « A partir de quand récite-t-on le chéma du soir ? » Et la Guemara commente à son début : « D’où [tu] parles pour dire « à partir de quand » ? » Et elle ajoute aussi : « Pourquoi parle-t-on du soir en premier et pas du matin ? » Une des réponses est : « Il l’a appris de la création du monde. Car il est écrit : « Et il y eut un soir et il y eut un matin, jour un. » » C’est du récit de la création qu’on apprend comment commencer son devoir. 

           Les devoirs sont d’une part un commencement en ce qu’ils sont le moyen en vue d’une fin, mais d’autre part ils sont la fin elle-même, selon Yechayahou Leibovitz (Devant Dieu, ouvrage posthume, EF. David Banon, CERF, 2004, p. 87) : il dit que les devoirs sont un moyen pour l’homme d’accéder à la croyance, et lorsqu’il y parvient « il découvre qu’en réalité, celle-ci n’a d’autre expression que le service de Dieu par l’accomplissement des dits commandements. » 

            Il cite le Traité Nazir 23b du Talmud : « L’humain doit toujours accomplir la loi et les commandements, même de manière intéressée, car à partir de là, il en viendra au désintéressement » (la même phrase est aussi en Pessahim 50b, Sanhedrin 105b, Arakhin 16b, Sota 22b, etc. : une telle répétition montre l’importance de cet enseignement). Or le Midrash Mishle (Midrash sur les Proverbes, 5,12) nous dit que c’est dès le commencement de la bonne volonté active d’accomplir un devoir que le devoir a lieu : tel est le point de vue de l’Eternel : « Car les yeux de l’Eternel observent les chemins de l’homme » (verset des Proverbes 5,21). « Chemin » ici c’est « derekh », mais le commentaire midrashique utilise le verbe « aller » : « holekh »= « il va », « il chemine », ce qui donne le mot « halakha » qui désigne dans la tradition juive ce que le français appelle la morale. On comprend ici pourquoi la morale est dite « cheminement » chez les Juifs : c’est parce que les Juifs pensent au regard de l’Eternel sur l’action humaine, regard sous lequel cette action prend de son sens. Pour le Juif athée comme pour le Juif croyant, du coup, d’où le paradoxe de l’existence juive athée car le comportement moral juif inclut en lui le regard de l’Eternel comme point de vue nécessaire au sens de l’acte : Spinoza parlait de la connaissance de l’Ethique comme connaissance « sub specie aeternitatis », ce que l’on traduit au plus près du latin par « sous l’aspect de l’éternité », mais cette « connaissance » serait mieux envisagée, en tout cas en pensant à l’hébreu de la Bible, en traduisant : « sous le regard de l’Eternel ». Et qu’est-ce que ce regard a de « spécial » ? C’est justement la question temporelle, le « à partir de quand ». L’Eternel est capable de savoir dès le début quel est le sens de l’acte et en quoi il est dès le premier geste le devoir même que je cherche à réaliser. Au commentaire de la Guemara qui apostrophe : « Où est-ce que tu te tiens pour dire « à partir de quand » ? » il faut répondre pour ainsi dire : « A la place de Dieu », « du point de vue de Dieu ». Et qu’est-ce que ce point de vue sur l’acte de devoir a de spécial ? C’est que selon ce point de vue l’acte moral peut être parfait avant même d’avoir été accompli, et peut-être même au cas où un événement imprévu viendrait empêcher son accomplissement total dans le réel matériel.

           Le Midrash des Proverbes précédemment évoqué, en 5, 12, dit : « Si  un homme va dans le chemin d’un devoir (mitsva), ce même devoir se fait penser (ni’hchavin) comme sien (lo) » (et il en est de même pour une mauvaise action). Le devoir est comme attribué en héritage par le regard de l’Eternel à celui qui commence le geste, puisque cette phrase du Midrash est l’interprétation du verset 5,21 des Proverbes parlant du regard de l’Eternel (« Car les yeux de l’Eternel observent les chemins de l’homme »). C’est pourquoi la halakha est par essence l’étude des commencements, inaugurée dans la Genèse par le commencement des commencements, la création du monde.  

          On pourrait alors dire que l’homme de devoir par excellence, celui donc qui « possède » tous les devoirs du point de vue de la pensée divine (ni’hchavin est la forme du niphal du verbe qui veut dire « penser » : « ‘hochev », « ‘hachav »), c’est celui qui commence le geste d’exécuter tous les devoirs, celui chez qui surgit le projet à un moment donné d’exécuter tous les devoirs. Et donc quand définir ce début ?

            Selon la Mishna et le début du Talmud, Berakhot 1,1, c’est entre le retour du temple et le sacrifice nocturne de minuit : « ‘hatsot ». Le sacrifice nocturne commence par un seul individu : celui qui va nettoyer seul le foyer au cœur du Temple. Les autres tendent l’oreille, et lorsqu’il a accompli son devoir, alors ils se lèvent pour procéder au sacrifice du chevreau ensuite découpé en morceaux. On pourrait dire que tout le culte du Temple part de cet individu unique qui à « ‘hatsot », au milieu de la nuit, nettoie le foyer. Cet instant peut se prolonger jusqu’à l’aube, à l’image des discussions des sages évoquées dans la Haggada, à Pessa’h, quand un disciple vient leur dire : « C’est l’heure du Chéma du matin ». 

           Alors pour nous tout commence bien par le Chéma du soir : le Temple a été détruit mais le commencement absolu de la morale ne pourrait être détruit. Ce commencement absolu va avec la méditation de ‘Hatsot, de minuit, méditation traditionnelle des mystiques qui va avec la lecture du Traité Tamid. Comment sait-on qu’on est digne de commencer ce commencement de la morale ? Tamid 1,3 : « Ils tirent au sort : gagne le droit qui en est digne. » Kippour est souvent associé à Pourim, qui veut dire « les sorts ». On peut croire que c’est le hasard qui fait que le premier est le premier, mais le traité Tamid nous le dit : malgré les apparences de hasard celui qui commence est bien digne d’être celui qui commence.

            Terminons par ce passage magnifique du traité Tamid (2,2) : « Il n’y a personne qui se réunisse à lui, et il n’y a pas de lampe dans sa main, mais il est guidé par la lumière qui brille à l’Occident. On ne le voyait pas et on n’entendait pas sa voix jusqu’à ce qu’on entende le son de l’arbre, rouage que fit Ben Qatin pour le bassin, et ils disent : « C’est arrivé, c’est le moment. » »

             Le nom du traité, Tamid, veut dire « toujours ».           

Laisser un commentaire