Il y a dix ans un livre sortait qui eut beaucoup de succès. Ce livre portait un titre qui associait un certain « jeu », comme dirait l’analyse transactionnelle, à ce harcèlement qui caractérise certains comportements vaguement amoureux. Le livre s’appelait Le harcèlement moral, de France Hirigoyen.(L’édition citée ici est le livre de poche « Pocket »)Sans adopter pour ma part ses étiquettes du genre « le pervers », « le narcissique », etc., parce que je pense avec les analystes transactionnels que parfois les gens, les couples, les groupes, s’enferment peu à peu dans des rôles et des jeux dont-ils ne peuvent plus sortir, et que personne n’a vraiment voulu au départ, je crois qu’il est bon de revenir à ce livre car l’expression « harcèlement moral » a fait fortune mais en perdant tout lien en général avec les observations du livre. De quoi s’agit-il alors s’il ne s’agit pas vraiment de violence ouverte et banale d’un patron contre ses employés?

P.103: « Dans un système économique compétitif, de nombreux dirigeants ne font plus face et ne tiennent que par un système de défense destructeur, refusant de prendre en compte les éléments humains, fuyant leurs responsabilités et dirigeant par le mensonge et la peur. »

P.115 « Le paradoxe de la situation est que les pervers mettent en place une emprise d’autant plus forte qu’ils luttent eux-mêmes contre la peur du pouvoir de l’autre – peur quasi délirante lorsqu’ils ressentent cet autre comme supérieur. »

P.116-117 « La victime est bloquée par l’emprise qui a été mise en place[…]et par le refus de voir qu’elle a été rejetée. Pendant cette phase, l’agresseur maintient une tension chez l’autre qui équivaut à un état de stress permanent.

L’emprise n’est en général pas apparente pour des observateurs extérieurs. Même devant certaines évidences, ils sont aveuglés. Les allusions déstabilisantes n’apparaissent pas comme telles pour qui ne connaît pas le contexte et les sous-entendus. C’est lors de cette phase que se met en place un processus d’isolement. La position défensive à laquelle est acculée la victime l’amène à des comportements qui agacent l’entourage. Elle devient acariâtre ou geignarde ou obsessionnelle. De toute façon, elle perd sa spontanéité. L’entourage ne comprend pas et est entraîné dans un jugement négatif de la victime. »

P.117 « Le black-out sur les informations réelles est essentiel pour réduire la victime à l’impuissance.[…] Il n’y a jamais de communication directe car « on ne discute pas avec les choses ». Quand une question directe est posée, [ils] éludent. Comme ils ne parlent pas, on leur prête grandeur ou sagesse. On entre dans un monde dans lequel il y a peu de communication verbale, juste des remarques à petites touches déstabilisantes. Rien n’est nommé, tout est sous-entendu. Il suffit d’un haussement d’épaules, d’un soupir. La victime essaie de comprendre: « Qu’est-ce que je lui ai fait? Qu’est-ce qu’il a a me reprocher? » Comme rien n’est dit, tout peut être reproché.

Le déni du reproche ou du conflit par l’agresseur paralyse la victime qui ne peut se défendre. L’agression est perpétrée par le refus de nommer ce qui se passe, de discuter, de trouver ensemble des solutions. S’il s’agissait d’un conflit ouvert, la discussion serait possible et une solution pourrait être trouvée.[…] Le droit d’être entendue est refusé à la victime. Sa version des faits n’intéresse pas [l’autre], qui refuse de l’écouter. […] Avec n’importe quel autre interlocuteur, si on ne comprend pas, on peut poser des questions. » […]

P.119 « Quand il y a une réponse, elle est toujours à côté, indifférente. »

P.120 « Le message […] est délibérément flou et imprécis, entretenant la confusion. »

P.125 « Le mépris est l’arme du faible; il est une protection contre des sentiments indésirables. On se cache derrière un masque d’ironie ou de plaisanterie. Ce mépris et cette dérision s’attaquent tout particulièrement aux femmes. »

P.126 « Il n’est pas rare que la victime prenne au pied de la lettre les critiques [de l’autre] concernant son entourage et finisse par croire qu’elles sont justifiées. Les sarcasmes et les remarques acerbes sont acceptés comme le prix à payer pour maintenir une relation avec un partenaire séduisant mais difficile. »

P.128 « En résumé, pour déstabiliser l’autre il suffit de:

-se moquer de ses convictions, de ses choix politiques, de ses goûts,

-ne plus lui adresser la parole,

-le ridiculiser en public,

-le dénigrer devant les autres,

-le priver de toute possibilité de s’exprimer,

-se gausser de ses points faibles,

-faire des allusions désobligeantes, sans jamais les expliciter,

-mettre en doute ses capacités de jugement et de décision. »

P.201 «  pourtant que ce soit dans les familles ou dans les entreprises, les victimes réclament rarement vengeance. Elles demandent avant tout la reconnaissance de ce qu’elles ont enduré. […] D’un agresseur réellement pervers, il est inutile d’attendre remords ou regret. La souffrance des autres n’a aucune importance. S’il y a repentance, cela vient de l’entourage, de ceux qui ont été des témoins muets ou des complices. Eux seuls peuvent exprimer leurs regrets et par là même redonner sa dignité à la personne qui a été injustement bafouée. »

Est-ce bien Montesquieu qui parlait du silence des grandes tyrannies?

Laisser un commentaire