muguetLisons le traité TOHOROT du Talmud, et nous verrons qu’il y a beaucoup d’hésitation à avoir avant de déclarer quelque chose ou quelqu’un impur, à supposer qu’au siècle où nous sommes nous voulions encore faire vivre cette idée de l’impureté.

            Le traité Tohorot fait intervenir des données subjectives et pas seulement objectives pour savoir en chaque circonstance se quelque objet est pur ou impur.

            Tout d’abord, la question de la pureté ne se pose pas si l’objet n’est pas destiné à nourrir des humains. Ainsi rien de ce qui est destiné à nourrir les chiens n’est considéré comme impur (Chapitre 8 Mishna 6). Il faut donc toujours savoir ce qu’on va faire de quelque chose : l’avenir est déterminant parfois pour savoir si quelque chose dans le présent est pur ou impur. Dans la plupart des cas en fait je dirais que la question de la pureté des animaux ne se pose pas : l’oiseau que je ne vais pas manger est donc forcément pur, puisque je ne vais pas le manger. Le cochon même dirais-je, du moment qu’il est vivant, que je vois gambader et que je n’ai pas l’intention de manger, est pur en ce qui me concerne, puisque je ne vais pas le manger. Aussi le chapitre 12 mishna 1, commence ainsi : « Treize règles gouvernent le cadavre d’un oiseau pur : il doit y avoir une intention. »  Ceci veut dire qu’on ne sait pas si un oiseau mort est pur ou impur, tant qu’on ne sait pas ce qu’il y a dans la tête de celui qui le voit, ou ne le voit pas.

            La mise à mort selon les règles de cacherout d’un oiseau qui était blessé de son vivant, donc « taref », le rend pur (Chapitre 1 Mishna 1). Mais en revanche si c’est un Juif qui tue une bête selon les règles, un bête qui serait impure et interdite à manger pour un Juif, destinée ici à un païen, le fait que ce soit un Juif qui ait tué la bête en fait de la nourriture pour humain, et du coup même si elle était destinée à un non-Juif alors qu’elle n’est pas mangeable pour un Juif, cette viande peut être du coup impure, par exemple si la bête bouge encore après le geste pour la tuer, et donc cette viande risque aussi, par contact, de conférer de l’impureté à autre chose, qui serait manipulé par un Juif (Chapitre 1, Mishna 4). On pourrait peut-être en déduire que la viande d’animaux tués par des non-juifs n’aurait pas à être considérée comme de la nourriture pour humains par des Juifs, et qu’en conséquence la toucher, qu’elle vienne d’un animal interdit à un Juif ou pas, ne pourrait conférer de l’impureté à un Juif.

            Dans la mesure où l’esprit de la personne, et son intention, sont à prendre en compte pour savoir si quelqu’un devient impur par contact avec quelque chose d’impur, il semblerait que certaines personnes ne puissent pas contracter d’impureté par contact : les sourds-muets, les imbéciles et les enfants mineurs. En effet, autrefois, faute notamment d’efforts pédagogiques pour instruire les enfants sourds, on croyait que les sourds de naissance avaient des facultés mentales très inférieures aux autres hommes, et aujourd’hui nous savons bien que c’est faux. L’enfant dans le traité dont nous parlons est présenté comme ayant lui aussi une sorte de déficience intellectuelle. Dans le cas donc d’un déficient intellectuel, le Talmud décrète qu’il ne faut pas considérer une intention dans ce qu’il fait. On fait comme s’il n’avait pas d’intention s’il n’est pas vu comme assez intelligent. Et du coup, s’il est passé par une allée contenant une impureté (par exemple un cadavre d’animal ou d’homme), il n’est pas considéré comme impur après cela. Il reste pur (Chapitre 5 Mishna 2). Heureux les imbéciles, le Talmud fait d’eux des purs (à nuancer : un autre passage du traité dit que cependant l’acte en lui-même peut parfois rendre impur un objet, par exemple en mettant deux objets en contact dont l’un, impur, communique son impureté à l’autre par contact). Nous pouvons donc aussi nous dire qu’après tout les imbéciles sont très nombreux, les enfants et les éternels enfants aussi, sans parler de ceux qui ne savent pas beaucoup écouter, et qu’en conséquence beaucoup d’entre nous ne peuvent que rester purs faute d’aptitude à se représenter correctement les situations où ils se trouvent.

            Pour savoir ce qui aujourd’hui est pur ou impur, il faudrait un don spécial, pour remonter dans le temps et voir ce qui s’est passé, qui a touché quoi, quel objet a touché ou non tel autre. A défaut de quoi, il reste seulement à faire des conjectures, et à douter. Cependant, il faut bien décider.

            Par exemple, un enfant a-t-il touché les tombes, si on le voit avec un bouquet de fleurs qui poussent entre les tombes ? On présume dans ce cas que non, et qu’on lui a donné les fleurs (Chapitre 3 Mishna 7). Un insecte rampant, trouvé maintenant dans un vase, a-t-il ou non touché des miches de terouma (nourriture sacrée des prêtres) au-dessus desquelles le vase est passé ? Dans le doute on présume que non (Chapitre 4 Mishna 2). Certains doutes poussent à brûler la terouma. Mais parfois dans le doute on déclare pur. Ainsi, si l’on se demande si des mains ont contracté une impureté, elles sont considérées comme pures (Tohorot 4, Mishna 7).

            Si quelqu’un dit : « J’ai touché un objet mais je ne sais pas s’il est pur ou impur », dans ce cas l’homme est présumé pur, selon les sages (Chapitre 5, Mishna 2). Mais parfois, il y a des limites dues à la logique, pour cette présomption de pureté. Ainsi, s’il y a deux miches, l’une pure et l’autre impure mais on ne sait pas laquelle, si quelqu’un vient et dit : « Je ne sais pas si je suis pur ou non », on présume qu’il a mangé de la miche qui était pure, et on le déclare pur ainsi que la nourriture qu’il a préparé entre temps. Si un deuxième homme vient on fera de même. Seulement, c’est différent si les deux hommes viennent en même temps : l’un a mangé d’une miche, l’autre de l’autre, donc il n’y a plus de situation de doute : forcément l’un des deux est impur, et comme on ne sait pas lequel des deux dans ce cas selon le Talmud on les déclare tous les deux impurs ( Chapitre 5, Mishna 6). Cependant on vient de voir que parfois on ne sait pas au départ si un objet donné est pur ou impur, et donc la plupart du temps dans le doute on devrait présumer que l’objet touché est pur (selon la Mishna 2 du chapitre 5 déjà vue).

            La reconstitution du passé pour savoir si quelqu’un est pur ou non passe par la prise en compte des pensées humaines. Or les sages du Talmud ont pris la décision de considérer les humains comme bons, ou comme ayant peur de mal agir. Le traité en donne divers exemples. Ainsi, un Cohen (quelqu’un qui mange de la terouma) voit une femme s’asseoir à côté de lui ou sur ses habits dans un bateau. Il reste pur si il sait qu’elle sait qu’il est un cohen mangeant de terouma. Pourquoi ? Parce qu’une femme ne pourrait pas avoir assez de mauvaise volonté pour monter dans ce cas sur le bateau si elle était « niddah » (c’est-à-dire notamment si elle avait ses règles) (Chapitre 5 Mishna 8 ). Et les sages du Talmud n’ont pas retenu l’argumentation légèrement misogyne de Rabbi Akiba à propos de cuisine : si une femme qui était sortie trouve en rentrant chez elles sa voisine en train de ramener des tisons sous un pot de terouma en train de cuire, les sages décident que le pot et la terouma sont restés purs, contre l’avis de Rabbi Akiba qui est ainsi motivé : « les femmes sont gloutonnes, et chacune peut être suspectée d’avoir soulevé le couvercle de ce que fait cuire sa voisine pour savoir ce qu’elle cuisine. » (là encore il ne faudrait pas qu’une femme touche le pot alors qu’elle est niddah) (Chapitre 7 Mishna 9). On voit que les sages ont pensé que la bonne volonté de la femme l’emportait sur sa curiosité. On voit donc que si les imbéciles ne peuvent devenir impurs parce qu’ils ne comprennent rien, d’un autre côté ceux qui ne sont pas des imbéciles ont trop de bonne volonté pour être soupçonnables de conférer de l’impureté volontairement ou par négligence.

            Dans un tel univers, on voit que l’impureté reste exceptionnelle dans le monde d’après la destruction du Temple, car les réactions en chaîne ont peu de chance d’exister : soit l’intervention de l’homme les empêche, car il sépare et se sépare, soit son incompréhension des situations empêche qu’il ne devienne impur, et donc étant pur son contact ne confère pas d’impureté, et enfin ce qui n’est pas destiné à l’alimentation de l’homme juif mais à l’alimentation des animaux ou des non-juifs est parfois dit pur.

Laisser un commentaire