Le Coran a une double attitude concernant l’esclavage. D’une part, le réalisme et la volonté de ne pas heurter de front les hommes musulmans fait que l’esclavage est pris comme une donnée, à laquelle on va cependant faire jouer un nouveau rôle, comme un des moyens de la rédemption messianique et de la consolidation du peuple musulman. D’autre part, l’esclavage est évidemment naturellement contraire à l’idéal de l’homme musulman comme homme libre, soumis à personne sinon à son Dieu. Et donc le but est d’arriver à un monde sans esclavage où règne l’égalité des conditions.
Tout d’abord, pour l’Islam comme pour le judaïsme, l’acte initiateur du peuple hébreu qui est la libération d’Egypte par le Dieu d’Israël sous la guidance de Moïse est très important et la Sourate Al-A’räf (7) raconte à partir du verset 103 comment les fils d’Israël ont été libérés de l’esclavage d’Egypte par leur Dieu. Dans la Sourate Al-Mu’mimûm, « les croyants » (23) le Pharaon est présenté comme un homme injuste, du même genre que tous ceux qui ont notamment du temps de Noé refusé de croire aux prophètes, sous le motif que ces prophètes n’étaient que de simples humains et non des dieux. Et Pharaon fait de même avec Moïse et Aaron, en ajoutant : « En plus leurs congénères sont nos esclaves » (verset 47 : « Croirons-nous en ces deux-là, hommes comme nous, dont les congénères sont nos esclaves ?! »). Dans la mesure où le Coran est évidemment contre le Pharaon il est donc contre ces paroles du Pharaon, ce qui veut dire que ce n’est pas parce qu’on est esclave d’une famille d’esclaves qu’on ne doit pas être obéi et écouté : le Coran donne à Moïse une autorité bien qu’il soit d’une famille et d’un peuple d’esclaves : cela n’a pas d’importance. Notons au passage que le mot que choisit le Coran pour « esclaves » ici est « ‘abidûn », qui comme le mot hébreu « avad » peut vouloir dire « serviteur de Dieu ».
Deux versets laissent à penser que l’intention dans le Coran est d’inciter à la disparition, finale ou prochaine, de l’esclavage. La sourate An-Nahl, « les abeilles » (16), au verset 71, est assez difficile à interpréter et les interprètes ajoutent le mot « esclaves » à l’expression : « ceux qui possèdent de plein droit ». Elle semble dire que certains ont plus de biens et de privilèges que d’autres, et que cela est destiné à ce que les bons musulmans donnent à ceux qui ont moins de telle sorte qu’à la fin les conditions des uns et des autres soient devenues égales. J’aurais tendance à interpréter ce texte, en fonction du rajout qui y voit une allusion aux esclaves, comme voulant dire que le but est d’égaliser la condition des esclaves avec celle des hommes libres, mais cela doit être le résultat d’une évolution des hommes vers plus de générosité : les hommes libres doivent d’eux-mêmes finir par comprendre, cependant c’est dès le départ que les esclaves ont des droits, nous dit le verset selon l’interprétation traditionnelle. L’autre Sourate est An-Roûm (30), « Les Romains », au verset 28, au terme d’un long prélude sur Allah Dieu créateur. Elle est un appel à une société égale et de respect mutuel : de fait cela semble équivaloir à la suppression de l’esclavage. Le verset dit : « Il vous a cité une parabole de vous-mêmes : avez-vous associé vos esclaves à ce que Nous vous avons attribué en sorte que vous soyez tous égaux et que vous les craigniez (autant) que vous vous craignez mutuellement ? » Difficile de ne pas voir là une attente portant sur le respect de tout homme doté par ceux qui sont les plus favorisés de biens et de liberté, à égalité avec ceux qui au départ étaitent plus favorisés. Bref, les dons de naissance sont une épreuve destinée à voir si les hommes sont capables de donner avec générosité. On peut penser à la célèbre nuit du 4 août, en 1789, où les nobles abandonnèrent de leur plein gré leurs privilèges.
Cependant, en attendant cette abolition des privilèges, le Coran prévoit une utilisation de l’esclavage à des fins rédemptrices ou sociales. D’abord, les esclaves peuvent servir à faire passer une grosse pilule, celle de la fin de la grande polygamie. En effet nous lisons dans la sourate 33, verset 52 : « Il ne t’est plus permis désormais de prendre femmes ni de changer d’épouses, même si leur beauté te plaît – à l’exception des esclaves que tu possèdes. Et Allah observe toutes choses. » Il s’agit ainsi de rendre plus supportable la condition des femmes, ce qui va avec la sourate 4, verset 3 : « Si vous craignez d’être injustes envers les orphelins, n’épousez que peu de femmes, deux, trois ou quatre parmi celles qui vous auront plu. Si vous craignez d’être injustes, n’en épousez qu’une seule ou une esclave. » On voit dans le cours même du verset une incitation au progrès moral qui passe d’un premier renoncement (pas plus de quatre femmes) à un deuxième renoncement (pas plus d’une seule femme) pour terminer enfin par un renoncement aux fastes du mariage (épousez une esclave). En effet l’on voit ailleurs que les pauvres ne peuvent pas se marier à l’époque de Mahomet parce qu’ils ne peuvent pas payer les frais divers du mariage. Mais le Coran leur dit : alors épousez une esclave. Ce qui veut dire : « Faites un mariage sans argent ».Sourate 4 « Les femmes », verset 25 : « Et quiconque parmi vous n’a pas les moyens pour épouser des femmes libres croyantes, eh bien [qu’il épouse] une femme parmi celles qui sont vos esclaves croyantes. » On voit ainsi que la distinction entre femmes libres et femmes croyantes va tendre à s’effacer (elles seront toutes des « dames », mariées), car il est aussi bien pour un homme qui veut être juste d’épouser une femme esclave qu’une femme croyante, d’une part, et d’autre part le Coran permet à tout homme même pauvre de se marier. (On sait qu’en France par exemple dans les milieux populaires pendant très longtemps on ne se mariait quasiment pas, faute d’argent pour cela).
Il y a aussi un rôle de l’esclavage en ce que le fait qu’il y ait des esclaves permet qu’il y ait des libérations. Or justement il y a une prescription de libération rédemptrice, dans le Coran. Dans la sourate An-Nisâ 4, 92 on répare le fait d’avoir tué involontairement un musulman par le fait de libérer un esclave. Ainsi celui qui a des esclaves a plus de chance qu’un autre, car il a plus de moyens de contribuer à la rédemption de son peuple. La sourate An-Nahl (16) au verset 75 laisse entendre qu’un pauvre ne peut être l’égal d’un maître d’esclaves qui a la générosité de tout donner, en secret ou en public. C’est un peu gênant, mais ce peut être fait pour inciter les musulmans à devenir prospères et riches, de façon à pouvoir ainsi donner plus d’argent aux bonnes œuvres. Montesquieu dans l’Esprit des Lois à propos du commerce, parlait ainsi du Japon comme d’un pays où la richesse débordait, et il disait que c’est dans ce genre de pays que les pauvres sont les mieux traités parce que l’Etat gagne beaucoup d’argent qu’il peut redistribuer.
On voit ainsi que le Coran sait avec souplesse conduire son peuple d’une société esclavagiste à une société de libération et d’égalisation des conditions, en passant par une incitation à devenir riche sans complexes, la richesse des uns permettant la libération, de la pauvreté, du célibat et finalement de l’esclavage, des autres. Il incite aussi à la monogamie où l’on épouse sans dépenses somptuaires, le modèle de cela étant d’épouser une esclave. Ajoutons par ailleurs que le Coran (Sourate 24, v. 33) interdit de livrer les esclaves à la prostitution (mais le point de vue de l’esclave est dans le même verset envisagé avec bonté, puisqu’il est dit que l’esclave que son maître méchant forcerait à se prostituer malgré le Coran serait pardonnée par Allah).
Terminons en rappelant que Mahomet fit lui-même un geste très important pour promouvoir un nouveau monde et une nouvelle société : il adopta un esclave comme son propre fils : Zaïd.
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