Chaque passage du Talmud peut faire l’objet d’infinis commentaires. Mais parfois l’on aimerait bien voir expliqué l’enchaînement des idées dans une page du Talmud. Il en est ainsi de la page 6b du traité Berakhot. On pourrait dire qu’elle donne un point de vue intéressant sur ce qu’on appelle en philosophie le finalisme. Notamment, l’homme peut-il être considéré comme le but de la création de la nature?
On est en train de parler incidemment de la prière du matin, dans un contexte d’étude du « chema » du soir. Rav Houna parle à ce propos des repas du jeune marié où l’on a le devoir de le réjouir. Quel rapport? C’est qu’il est question parmi les récompenses de celui qui réjouit le marié de la voix du matin où l’Eternel parla à Moïse devant le peuple assemblé (Ex. 19,16-19). Rav Na’hman bar Yits’hak dit que réjouir ainsi le marié c’est comme reconstruire l’une des ruines de Jérusalem (allusion sans doute à Jérémie qui dit: alors on entendra de nouveau dans les rues de Jérusalem « Qol sasson veqol sim’ha, qol ‘hatan veqol kala », ‘la voix de l’allégresse et la voix de la joie, la voix du fiancé et la voix de la fiancée »). Alors Rav Houna cite la fin de l’Ecclésiaste (12,13) qui dit: « Fin de parole tout est à entendre ainsi: « C’est l’Ecclésiaste que tu dois craindre ». Or le contexte dit aussi, vers la fin de l’Ecclésiaste: réjouis-toi le reste de ta vie avec celle que tu aimes, et fais ce que tu peux (9,9-10). Il y a donc un lien possible à faire, à la lumière des deux conclusions pratiques de l’Ecclésiaste, entre se réjouir (avec son ou sa fiancé(e)) et craindre l’Eternel.
Alors on rebondit sur l’idée de ce que l’homme doit être essentiellement pour lui-même. La fin de l’Ecclésiaste, à l’avant-dernier verset, dit « Crains l’Eternel et observe ses commandements, car c’est là tout l’homme »: « ki-zè kol-haAdam ». Donc « zè » désigne ici « craindre l’Eternel et observer ses commandements. C’est à cette lumière et non à celle du finalisme des philosophes qu’il faut lire le Talmud dans la fin de la page 6b. Rabbi Eléazar dit: « Le Saint béni soit-il dit: « Tout l’univers dans son ensemble n’a été créé que pour « zè », pour cela ». » Cela, « zè », ce n’est pas l’homme en général, mais c’est « un être qui se concentre sur la crainte de l’Eternel et observe ses commandements ». Et donc, pas vraiment pour l’homme criminel, ni Adam et Eve en tant qu’ils faisaient ce qui leur était interdit. Donc le monde est inadapté, car il a été créé pour un autre homme que le pécheur. Celui qui pèche moins voit sans doute alors mieux ce qu’est le monde, du moins la nature, et la bonté du créateur d’un tel monde, que l’homme pécheur parmi les pécheurs.
Je continue: Rabbi Aba ben Kahana dit: « Cela (« zè », à savoir un homme qui craint l’Eternel et respecte ses commandements) a la même importance que tout l’univers pris dans son ensemble. » C’est là une interprétation moins finaliste mais qui donne tout son poids à l’expression « l’homme et le monde » que les philosophes utilisent et que raillait Nietzsche en trouvant fort prétentieux ce petit mot « et » qui mettait sur le même plan l’homme et l’immensité de l’univers. Toute la pensée juive insiste sur l’immensité qualitative du « tsadiq ».
Nouvelle étape du déplacement par rapport à un finalisme désespérant (un monde fait pour un autre homme que l’homme habituel puisque ce dernier est pécheur): Rabbi Chiméon ben Azai dit ( certains disent que c’est Rabbi Chiméon ben Zoma qui le dit): « Tout l’univers dans son ensemble n’a été créé que pour recevoir l’ordre de faire cela (« zè »=faire que l’homme soit craignant l’Eternel et respectueux des commandements). »
Si ma traduction et bonne pour « zè », alors on précise mieux le statut de l’univers par rapport à l’homme: l’univers est le pédagogue de l’homme pour le conduire à devenir un « tsadiq ». D’où la suite du texte, que l’on comprend mieux dès lors si l’on veux bien y voir aussi une métaphore: si l’univers est destiné à faire le salut de l’homme, l’homme dès qu’il s’en rend compte doit aller au devant, et faire le salut de l’univers (l’expression utilisée pour cette métaphore est « liten lo chalom » qui peut vouloir dire « saluer quelqu’un » mais signifie « lui donner paix, plénitude »).
Donc si nous le voulons bien, quand nous nous demandons si tout nous est permis dans notre rapport à la nature, prenons plutôt pour modèle la façon dont un « tsadiq » se comporte vis-à-vis de la nature. Alors peut-être comprendrons-nous que sans même parler d’interdit, l’homme ne peut tout se permettre vis-à-vis de la nature qui est son pédagogue d’une part, et qui d’autre part est destinée à ce qui de lui est l’essentiel et le meilleur à espérer.
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