Deux histoires merveilleuses de deux traditions différentes et ici si proches, histoires écrites à peu près à la même époque à des milliers de kilomètres de distance, et qui ont connu depuis beaucoup de variantes. D’abord les vers de l’extraordinaire poète Rûmî (XIIIe siècle), où l’on voit par moment affleurer une querelle avec ce qui de l’Islam ne comprend pas le soufisme. Le texte est cité dans l’excellent livre de Leili Anvar, Rûmî – la religion de l’amour :
« Sur sa route, Moïse vit un jour un berger
Et ce berger disait: « Ô mon Dieu, mon Aimé
Où es-tu pour que je puisse te servir?
Pour que je couse tes sandales, que je te peigne
Que je lave tes vêtements, que je t’épouille
Que je t’apporte du lait, ô Toi qui as tout!
Que j’embrasse tes mains adorées, que je te masse les pieds
Que je nettoie ta place à l’heure du coucher
À toi je donne toutes mes chèvres en sacrifice
Toi mon désir, mon souvenir, toi mes soupirs … »
Ainsi parlait le berger, paroles insensées
Moïse lui dit: «À qui parles-tu, ô berger ! »
« À Celui qui nous a créés, répondit le berger
Lui qui a fait la terre et la voûte céleste. »
Moïse s’écria: « Hélas ! Malheur à toi!
Te voilà donc impie avant d’avoir la foi
Quelles sottises tu profères ? quels blasphèmes, quelle folie!
Remplis ta bouche de coton, fais silence
Tes blasphèmes ont souillé le monde de leur puanteur
Ils ont lacéré la soierie de la religion.
Toi, tu as besoin de sandales et de bas
Mais un tel Soleil, qu’a-t-il besoin de cela?
Si tu ne cesses pas de parler de la sorte
Un feu viendra brûler les habitants du monde
S il n’y avait pas de feu, pourquoi cette fumée?
Ses volutes témoignent de ton âme enfumée!
Puisque tu sais que Dieu est le Juge suprême
Comment peux-tu croire à tes sottises effrontées?
Une amitié sans sagesse n’est qu’inimitié
Quel besoin Dieu Tout-Puissant a-t-il de tes services?
À qui crois-tu parler? À tes oncles, tes familiers?
Le Dieu de Majesté a-t-il un corps ou des besoins?
Ne boit du lait que celui qui doit croître
Ne portent des sandales que ceux qui ont besoin de pieds.
[…]
Pieds et mains sont louanges en ce qui nous concerne
Mais appliqués à Dieu, ce ne sont qu’impuretés
Il n’engendre pas et n’a pas été engendré
Voilà ce qu’il convient de dire du Créateur
Lui qui a créé ce qui engendre
Lui qui a créé ce qui est engendré
“Être engendré” convient à ce qui est corporel
“Engendrer” appartient à ce côté de la rivière
Tout ce qui vient à 1’être se corrompt et décline,
Est accident et nécessite un créateur. »
Le berger dit: « Ô Moïse, tu m’as scellé la bouche!
Tu as brûlé mon âme du feu du repentir!»
Déchirant ses vêtements, il poussa un soupir
Brûlé, il fit cap sur le désert et disparut
Alors Moïse entendit en lui la voix de Dieu:
Pourquoi as-tu éloigné de Moi mon serviteur?
Es-tu venu pour unir ou bien pour désunir?
Évite la séparation autant que faire se peut
«Rien n’est plus détestable que le divorce à mes yeux
À chacun j’ai donné une manière d’être
J’ai donné à chacun une façon de dire
Ce qui pour lui est louange, pour toi est un blâme
Ce qui pour lui est miel pour toi est un poison
Moi, je suis au-delà de la pureté et de l’impureté
Au-delà de la paresse et de la diligence
Mes commandements ne servent pas mes intérêts
Ils sont l’expression de ma générosité
Les indiens me louent dans la langue de l’Inde
Les gens du Sind me louent dans la langue du Sind
Ce n’est pas Moi que leurs louanges purifient
Ils se purifient eux-mêmes et leurs mots deviennent perles
Que m’importe la langue, que m’importent les mots
Moi, je regarde l’âme, je regarde l’intention
Je regarde le coeur pour voir s’il est humble
Même si la parole n’a pas l’air d’être humble
Les mots sont accidents et le coeur est l’essence
L’accident est second, l’essentiel c’est l’essence
Combien encore de mots, de métaphores, de comparaisons?
Recherche la brûlure, c’est la brûlure que je veux!
Allume dans ton coeur un feu fait d’amour
Et brûle tout entiers les pensées et les mots
Il y a ceux qui connaissent la loi, Ô Moïse!
Et d’autres dont l’âme et l’esprit ont été consumés
À chaque instant, un feu consume les amants
À village détruit, point d’impôt ni de dîme
S’il se trompe en parlant, ne l’accable donc pas
Ne lave pas le sang qui recouvre le martyr
Le sang est plus précieux aux martyrs que l’eau pure
Cette erreur est meilleure que cent bonnes actions
À l’intérieure de la Ka ‘ba, on ne cherche plus la Qibla
Qu’ importe si le plongeur ne possède pas de bottes!
Ne demande pas la guidance aux enivrés
Ni à ceux dont la robe est déchirée, de la raccommoder !
La religion d’amour n’est pas comme les autres religions
Les amants ont Dieu seul comme credo et comme religion
Si le rubis ne porte pas de sceau, qu’importe?
L’amour est sans chagrin même au coeur du chagrin!
Puis Dieu révéla au tréfonds du coeur de Moïse
En secret des mystères dont on ne peut parler.
Bien des paroles coulèrent dans son coeur
Les visions et les mots ensemble se mêlèrent
Maintes fois il fut ravi puis revint à lui-même
Maintes fois il s’envola de la prééternité à l’éternité.
Après cela, si je parle, ce serait sottise.
C’est au-delà de la parole et de la compréhension
Si je parlais, la raison serait emportée
Si j’écrivais, bien des plumes en seraient brisées.
Quand Moïse entendit les reproches de Dieu
Il partit à la recherche du berger en errance
Courant dans le désert, suivant la trace de ses pas
Il souleva la poussière de l’étendue déserte.
Ceux dont l’âme est troublée ont un pas différent
Et ils ne marchent pas comme les autres gens.
Tantôt ils marchent droit comme la tour des échecs
Et tantôt comme le fou, ils marchent de travers.
Tantôt, comme une vague, ils montent jusqu’ au faîte
Et tantôt ils vont sur le ventre, comme les poissons.
Tantôt, ils écrivent leur état sur le sable
Comme un géomancien qui tire les augures.
Finalement Moïse retrouva le berger
«Bonne nouvelle, dit-il, un ordre vient d’arriver
Ne recherche aucune règle, aucune convention
Laisse ton coeur serré dire ce qui lui plaît
Ton blasphème est piété, ta religion, lumière de l’âme
Tu es sauf; grâce à toi le monde est à l’abri
“Dieu fait ce qu’Il veut et Il t’a exempté.
Va le coeur léger et dis ce qu’il te plaît ! »
«Ô Moïse ! répondit le berger, j’ai dépassé cela
Je baigne désormais dans le sang de mon coeur
J’ai dépassé le jujubier de la limite
J’ai fait un bond de cent mille ans de l’autre côté.
Grâce à ton fouet, mon cheval a caracolé
Et d’un bond, il a dépassé la voûte azurée.
Puisse la nature divine s’unir à ma nature terrestre.
Bénie soit ta main et béni soit ton bras
Mais tout ce je dis ne dit pas mon état
Désormais mon état est impossible à dire… » » ( Rûmî, Mathnavi II, 1724-1795. Traduction française de Leili Anvar, dans son livre Rûmî- la religion de l’amour, éd. Entrelacs, 2004, p.266-271)
Et voici un texte presque de la même époque, surgi très loin de là, dans le milieu juif allemand du XIIe siècle. Le Sefer hassidim dit que le Juste accompli, le tsadiq accompli, devient un « hassid », un pieux :
« Il y avait un berger qui ne savait pas prier. Chaque jour, il disait : « Seigneur, Maître du monde ! Tu sais très bien que si tu avais des bêtes à garder et que si tu me les donnais en garde, je les garderais ; d’ordinaire je demande un salaire, mais à Toi, je n’en demanderais pas, car je suis plein d’amour pour Toi. » C’était un Israélite. » Sefer Hassidim, Manuscrit de Parme §5 Traduction française et présentation par le rabbin Edouard Gourévich Paris CERF 1988 p.179. Merci au R. Williams qui connaît la source des histoires)
Il y a une très grande proximité de ces deux histoires, l’histoire du Soufi musulman et l’histoire du Juif hassid au sens médiéval du terme. La deuxième histoire, celle du Sefer hassidim, va avec le paragraphe précédent du même livre : [pa..4] : « Tout précepte que l’on peut accomplir, on l’accomplira ; si l’on ne peut y arriver, on y pensera. »
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