Extrait d’un article du Canard Enchaîné du 15 octobre 2008, p.3 : « Pendant la crise, le business continue »
« […]EN privé, Sarkozy explique que c’est la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, le 15 septembre, qui a mis le feu aux poudres. « Si les Américains avaient sauvé cette banque, tout aurait tourné autrement», fulmine le Président. En tout cas, la vague de panique a démarré le lendemain, 16 septembre.
Ainsi, le sort du monde s’est peut-être joué, selon la presse économique britannique, sur une vieille rancoeur commerciale, comme dans un véritable thriller politico-financier! Premier épisode, le 12 septembre. J.P. Morgan, la banque protestante, ennemie de toujours de l’établissement juif Lehman Brothers, gèle sans préavis 17 milliards de dollars appartenant à Lehman, officiellement pour garantir les prêts consentis à cette dernière. Asphyxiée, la banque dépose son bilan trois jours plus tard.
Selon le « Financial Times », Lehman avait vu venir le désastre et demandé, en juillet, à la Réserve fédérale américaine d’assouplir quelque peu la réglementation en matière de crédit. Le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, avait alors sèchement refusé, signant l’arrêt de mort, à terme, de Lehman. Moins de deux mois plus tard, le même Paulson accordait à deux banques — dont Goldman Sachs, sauvée ainsi du naufrage — ce qu’il avait refusé à Lehman. Léger malaise : Paulson est l’ancien patron de Goldman Sachs! »
Ajoutons que lorsque la banque Lehman Brothers s’est effondrée, cela a coûté 270 milliards de dollars à ceux qui avaient assuré ses émissions d’obligations (voir la Tribune du 14 octobre 2008) et notamment la compagnie d’assurances AIG, que George Bush a dû nationaliser en catastrophe.
On parle de sanctions contre les fautifs, mais ici, le vrai responsable du coup de pistolet qui a lancé le crash, à savoir JP Morgan, sera-t-il sanctionné?
Il faut dire que la guerre fiancière n’est pas une invention récente. Certains se souviennent peut-être qu’un des aspects de la guerre de l’Allemange nazie fut la guerre financière, à l’époque sous forme de fausse monnaie (on pourrait aussi parler des efforts d’illusionniste des finances nazies, de Von Papen, pour cacher incompétence et gabegie). Voici par exemple un article retranscrit intégralement , depuis le site Maroc Confidentiel. (L’image de début est aussi tirée de ce site). L’article est pittoresque mais à prendre avec précaution, vu le ton en particulier du courrier des lecteurs, à l’occasion violemment antisémite.
| Opération Bernhard | ||
| 05 juin2002 Abou Rayan |
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« Cette histoire relate avec précision les différentes étapes et la personnalité de la plupart des gens qui collaborèrent à l’une des plus vastes opérations de faux monnayage de tous les temps, montée par l’Allemagne nazie. Le luxe de détails dont fait l’objet cet exposé est du à la récente déclassification d’archives des services secrets américains que notre correpondant américain à pu consulter. Lors de cette brève occupation, tous les secrets militaires allemands ne furent pas forcément étalés au grand jour. Ce fut le cas de l’Opération Bernhard qui était susceptible de céer un vent de panique dans le monde de la finance. Aujourd’hui, la révélation de tous les détails de cette affaire étonnante nous permet de connaître le modus operandi d’une opération de faux monnayage élaborée par un Etat. Seule l’utilisation de prisonniers pour satisfaire aux besoins en main d’oeuvre spécialisée est propre à l’opération Bernhard. Ce type d’opération de guerre économique a existé en d’autres circonstances, existe encore actuellement dans certaines contrées et existera encore dans d’autres pays. L’économie tient une telle place dans le monde en cette aube du XXIème siècle que l’on peut supposer qu’une opération de l’envergure de l’Opération Bernhard, fommentée par une puissance étrangère à l’encontre d’une monnaie forte pourrait fort bien constituer l’amorce d’une IIIème guerre mondiale.
L’opération Andreas.
La véritable et célèbre opération Bernhard ne fut que la suite, mieux structurée, d’une première tentative des allemands à contrefaire de la monnaie britannique. Cette première tentative eu pour nom de code « Opération Andreas « .
Le tigre Naujocks.
L’opération Andreas est une idée d’un jeune officier du Sicherheitsdienst (SD) -les services secrets allemands- nommé Alfred Helmut Naujocks. Naujocks est né à Kiel en 1912. Mécanicien de métier, il était entré très tôt dans la SS. Son corps était littéralement couvert de cicatrices de balles et de coups de couteaux, et un coup de barre de fer lui avait quelque peu déformé le nez, ce qui en disait long sur son passé. Naujocks s’était précédemment illustré dans une opération spéciale en attaquant la station radio émettrice de Gliewitz, déguisés, ses hommes et lui, en soldats Polonais. Cette attaque permit à Hitler de justifier l’invasion de la Pologne. Ce haut fait de la guerre secrète valut à Naujocks de se faire appeler « L’homme qui déclencha la guerre ».
Afin de mieux situer ce personnage et ce dont il était capable, voici une anecdote particulièrement représentative des pratiques qu’il affectionnait.
Peu avant novembre 1939, Naujocks kidnappa deux officiers britanniques, le Capitaine S. Payne Best et le Major R.H. Stevens. Naujocks « emprunta » la belle Buick noire de Best et en fit sa voiture personnelle. Comme personne ne déclara, bien entendu, le vol de cette voiture, il dénonça le véhicule comme produit de contrebande et réclama qu’elle devienne sa propriété personnelle, ce qu’il obtint.
Outre ces actes confidentiels, il avait déjà eu l’occasion de se familiariser avec le meurtre, l’incendie criminel et autres actes crapuleux. Naujocks fut rapidement connu, craint et haï par le parti tout entier. Il connaissait trop bien ces mêmes membres du parti pour des raisons qui seront expliquées plus loin.
Le concept de l’Opération Bernhard lui vint alors qu’il discutait avec un ami chimiste du nom de « Max ». Max lui montra un billet de cinq Livres Sterling en lui expliquant combien la monnaie anglaise était puissante et respectée. Il suggérait que si cette puissance économique pouvait être prise aux anglais; alors la guerre serait gagnée. Si on pouvait inonder les îles britanniques d’une fausse monnaie qui soit parfaite ce serait la mort immédiate de l’économie anglaise.
Cette discussion eu lieu alors que les anglais venaient de larguer de faux certificats de paiement auxiliaires de 50 Pfenning utilisés par la Wehrmacht. Au dos de chacun de ces certificats était écrit, dans une typographie façon machine à écrire, « Mon nom est 50 Pfenning. Mais je trompe de 50 tous ceux qui croient que Hitler leur donne quelque chose ». Hormis cette annotation traitée dans une typographie de style machine à écrire, ces certificats étaient des faux parfaits, en tous points identiques aux originaux qui les avaient inspirés.
Dans le courant du mois de novembre 1939, Naujocks exposa ce qui était devenu « son idée » à Reinhard Tristan Heydrich, qui était alors le chef du Reichssicherheitshauptamt (RSHA), (le Département Central de Sécurité du Reich). Heydrich qui avait auparavant exercé pendant quelque temps le commandement SS de la ville de Kiel avait connu Naujocks à cette époque. Il l’avait appelé auprès de lui au moment de la formation du nouveau service de sécurité, pour son courage à toute épreuve et son esprit de soldat du parti. Naujocks était ainsi devenu l’un des proches collaborateurs de Heydrich, et ce dernier lui confiait les missions les plus difficiles et les plus confidentielles. Naujocks expliqua donc à Heydrich qu’il s’agissait de contrefaire les livres Sterling anglaises et de les parachuter sur l’Angleterre pour saper l’économie Britannique.
[…]Heydrich, dans l’ombre de Himmler devint peu à peu l’homme le plus redoutable du IIIème Reich. Il était le maître de toutes les polices, de l’espionnage et de la Gestapo. Mais plus encore, et c’est là un fait « croustillant » sinon étonnant, Heydrich était Secrétaire Général d’Interpol. Est-il utile de rappeler qu’Interpol est l’organisme international de coordination policière en matière de lutte contre le faux-monnayage…
Des agents très entreprenants.
Heydrich comprit très vite l’issue prometteuse que pourrait lui apporter cette idée de Naujocks pour le faire s’élever dans les sphères les plus hautes et envoya immédiatement à Hitler une note relative à ce projet. Heydrich argumenta dans ce rapport -comme le lui avait suggéré Naujocks- que la meilleure façon de répliquer au largages de faux bons de paiement anglais était d’utiliser la même arme, car il était tout à fait possible que les anglais puissent parachuter un jour des faux Marks au dessus de l’Allemagne. Hitler donna sans hésiter son accord. Dans cette note envoyée à Hitler, Heydrich avait quelque peu élargit l’idée de Naujocks jusqu’aux Dollars américains. Dans sa réponse, Hitler avait toutefois émis son refus sur ce point, annotant le rapport de cette mention : « Pas de Dollars. Nous ne sommes pas en guerre avec les U.S.A. « .
Heydrich dit à Naujocks qu’il fallait lui fournir un argumentaire sérieux permettant d’obtenir les moyens financiers et matériels de lancer cette opération qui ne manquerait probablement pas d’être coûteuse.
Les administrateurs militaires allemands étaient initialement opposés au plan de Naujocks. Les militaires de carrière considéraient que contrefaire la monnaie d’un pays dans le but d’en saborder l’économie était contraire à l’éthique militaire. Walther Funk, le Ministre de l’économie, s’opposait lui aussi à cette opération pour les risques qu’elle présentait de décrédibiliser la valeur de l’économie allemande et de sa monnaie. Lui et ses collaborateurs planifiaient plutôt de leur coté de déstabiliser le gouvernement Grec, dont la monnaie était beaucoup moins influente, en créant une inflation monétaire dans cet autre pays. Il savait, par ailleurs, qu’en jouant à cela, l’Allemagne perdrait plus tard le bénéfice monétaire des pays conquis puisque rien ne s’opposerait alors à ce que de telle pratiques puissent se généraliser dans les pays européens. Ces méthodes ne feraient que générer des gains rapides entravant une réelle politique économique beaucoup plus intéressante et efficace à long terme. Ces derniers propos laissent entrevoir que Walther Funk était convaincu de la conquête de l’Europe et de son occupation pendant de longues années. Malgrès ces avertissements; Hitler, dans une réunion secrète donna sa bénédiction à Heydrich pour porter le projet à son terme. Le problème de la production fut confié à la section Amt VI du RSHA .
Le Brigadefuerher (Général de brigade) Jost du Schutzstaffel (SS) fut assigné à prêter assistance à Naujocks pour monter une équipe. Jost était le chef d’Amt VI. Homme sans grande valeur, il n’en occupait pas moins une place de premier plan en dirigeant la totalité des services secrets pour l’étranger. Il devait précisément cette promotion à ce qu’il était un médiocre, un homme sans caractère et sans conscience. […]
Le RSHA.
Le RSHA se composait de sept divisions et bureaux appelés Amt. Amt I était chargé du personnel et de la formation. Amt II était chargé des affaires judiciaires, des questions économiques, de la justice et des affaires techniques. Amt III était chargé de la sécurité interne. Amt IV était la Geheime Staatspolizei ou Gestapo. Amt V était la Kriminalpolizei et les services secrets intérieurs. Amt VI représentait le Sicheitsdienst-Ausland ou Austlandsna-chrichtendienst, les services secret de la SS chargés des opérations spéciales à l’extérieur du territoire telles que le renseignement scientifique, technique et économique, ainsi que le sabotage. Amt VII, développé en juillet 1940, était, quand à lui, chargé de produire la documentation écrite dont les allemands avaient besoin. Dans le soucis des allemands de fournir ce qu’il y avait de mieux au RSHA, celui ci était installé dans l’un des bâtiments de Berlin les plus à la mode, un manoir nommé Dellbrueckstrasse dans Charlotteberg, au sud de Berlin.
Walther Hagen : un historien pour préparer l’Histoire.
Le général Rasch fut chargé, sur ordre personnel de Heydrich, de prendre contact avec un historien du nom de Walter Hagen pour obtenir des informations détaillées sur l’affaire de faux monnayage des irrédentistes Hongrois. Ce groupement politique avait contrefait la monnaie française en 1925 pour financer ses activités subsersives. Deux mois plus tard, Hagen remit un rapport de trente deux pages sur ce sujet qui fut classé ultra confidentiel. Ce rapport contenait de nombreuses informations fort intéressantes sur les techniques qu’avaient employé les faussaires hongrois. Quelques mois plus tard, vers la fin de l’année 1940, Hagen reçu l’ordre de se présenter au Général Jost à Amt VI à Berlin. Hagen fut chaleureusement accueillit par Jost et fut complimenté pour son travail de recherche sur l’affaire de la fausse monnaie française. Naujocks était présent lors de cet entretient. A l’occasion de cette rencontre, Jost profita de la présence de Hagen pour souligner les difficultés qu’avaient rencontré les faussaires Hongrois, en quêtant visiblement quelque approbation de l’historien. Chaque fois que Hagen reconnaissait le bien fondé des arguments de Jost, ce dernier se tournait vers Naujocks.
– Vous voyez, Naujocks, Monsieur le docteur est de mon avis !
Jost avait visiblement l’intention de mettre fin à ce qui semblait être aux yeux de Hagen une idée de Naujocks. Il faut préciser que lors de cet entretien, Hagen, simple civil, n’avait pas été mis au courant de l’opération Andreas. Comme la conversation continuait, Naujocks semblait visiblement supporter avec peine les exhortations à l’abandon que lui prodiguait Jost. Finalement, incapable de se contenir plus longtemps, Naujocks prit la parole et dit sur un ton assez arrogant qu’il n’avaient pas l’intention, avec ces faux billets, de financer quelque obscure entreprise comme l’avaient fait les Hongrois. Son objectif, plus ambitieux, était plutôt de saper l’économie de l’ennemi. Pourquoi, ajoutait-il, ne pas parler franchement et dire sans ambages de quoi il retourne ?
Atéré, Jost lui fit remarquer qu’il venait de commettre une faute de service grave en parlant, devant un civil non assermenté, des objectifs de le l’opération Andreas. Naujocks tendit la main à Hagen et lui fit sur un ton très calme : Eh bien, vous voila assermenté !
A la suite de cet entretien, Naujocks expliqua intégralement les objectifs de l’Opération Andreas à Hagen. Hagen se rendit le lendemain même à la section « F » de Amt VI pour rencontrer à nouveau Naujocks qui lui fit faire une visite des ateliers.
La section « F »(méthodes techniques auxiliaires) de Amt VI était tout spécialement chargée de la production de fausse monnaie. Cette branche spéciale servait ordinairement aux besoins techniques du SD [service de renseignement spécifiquement SS, le Sicherheitdienst -SD-, fondé par Heydrich à la demande de Himmler] en matière de contrefaçon. Naujocks fut en charge de cette division jusqu’en janvier 1941. Ceux qui l’assistaient dans sa tache étaient Ernst Kaltenbrunner, Walter Fauff et Hermann Doerner. La section « F » était surnommée « Atelier Du Diable » à cause de la nature des documents qu’ielle était chargée de produire. Le rez-de-chaussée servait de bureau tandis que le sous-sol accueillait le matériel d’imprimerie et de reproduction. Cet atelier occupait une position très respectable auprès des hommes des services secrets car c’est dans celui-ci qu’étaient réalisés les faux passeports suisses et suédois. Comme dans tout gouvernement de type fasciste, les dirigeants se jalousaient entre eux, y compris au sein du RSHA. Ainsi Amt IV, la Gestapo, avait suggérée qu’elle pourrait faire un bien meilleur travail de fabrication et de livraison en angleterre dans le cadre de l’opération Andreas. Même ici, au sein du RSHA, Naujocks avaient des problèmes relationnels.
Krueger : le maître d’ouvrage.
Cette visite fut pour Hagen l’occasion de rencontrer le chef d’atelier de la section « F », le capitaine SS Krueger. Krueger avait acquis des connaissances remarquables en contrefaçon fiduciaire et son atelier était pourvu des derniers perfectionnements techniques en matière de reproduction. Friedrich Walter Bernhard Krueger avait été dans le passé un ingénieur de l’industrie du textile très compétent. Il était entré dans la SS à cause de son long soutien du parti Nazi. Né à Riese une petite ville situé en bordure de l’Elbe à 40 kilomètres de Leipzig, il avait travaillé dans le textile en Pologne et en France, et avait développé d’excellentes relations avec les hommes d’affaires de ces industries étrangères. Parallèlement à cela, il évolua régulièrement dans le parti national socialiste. après s’y être fait inscrit en 1931, puis fut fait caporal en 1932, sergent en 1934, et devint officier en 1937. En 1939, au début de la guerre, il était capitaine. En 1940, il intégra la SS et fut affecté à Amt VI à cause de ses connaissances des différents procédés de reproduction manuels et mécanisés. Au sein d’Amt VI, il avait contribué à la contrefaçon de passeports américains, canadiens et de bien d’autres pays alliés. Il avait même élaboré des projets de contrefaçon de tickets de rationnement, cartes d’identité, diplômes d’université destinés aux agents nazis. Son travail consistait donc, depuis peu de temps au moment de l’opération, à contrefaire et à imprimer de la monnaie britannique. Initialement, la finalité de l’opération Andreas était de lâcher des « fac-similé autorisés » au-dessus de l’Angleterre. La date de Mars 1941 fut même choisie pour les premiers largages. Il semble que ce soit Hitler lui-même qui eu quelques réticences au largage par avion, émettant quelques doutes sur la valeur de l’aviation pour une telle diffusion en angleterre. Il évoqua, en outre, ses craintes que les anglais puissent répliquer pareillement à une telle attaque. Détail extérieur qui n’arrangeait rien à la situation, Heinrich Himmler, le bras droit d’Hitler était fortement opposé à cette opération. Himmler avait en tête d’entreprendre une vaste opération de propagande consistant à produire des timbres poste et, de surcroît, il considérait que l’opération Andreas n’était qu’une tentative de plus de Reinhard Heydrich pour le remplacer aux coté d’Hitler. Kaltenbrunner fit appel à ses amis et relations proches de Himmler pour tenter de convaincre ce dernier d’aider à la réussite de l’opération Andreas.
Naujocks ne pouvait pas passer tout son temps à s’occuper de l’opération Andreas. Il était également responsable du fonctionnement particulier d’une maison close de luxe appelée « Salon Kitty ». Cet établissement, équipé de neuf chambres, était conçu pour recevoir les dirigeants nazis de haut rang ainsi que les officiels étrangers. La fonction principale du lupanar était en fait d’enregistrer et de photographier des hommes puissants dans des situations compromettantes qui pourraient être utilisées contre eux plus tard. Le conte Ciano d’Italie (gendre de Mussolini), notamment, en a été l’un des clients assidus.
Dans cette maison, Naujocks enregistra un jour une conversation entre Heydrich et Kitty, dans laquelle « c », nom de code de Heydrich, se vante de faire liquider ses collaborateurs après les avoir exploités au maximum de leurs possibilités. Quand Heydrich apprit qu’il avait été enregistré, il projeta de se débarrasser lui même de Naujocks. Il utiliserait l’opération de faux monnayage dont Naujocks avait eu l’idée pour prouver que ce dernier l’avait utilisée à d’autres fins que celles qui étaient initialement prévues, éliminant ainsi son ami devenu trop bien informé.
Premiers travaux, premier problème : le papier.
Les Anglais devaient, en partie, a cette époque, la sécurité anti-falsification de leur monnaie à une grosse presse d’imprimerie inaccessible pour des faussaires ne bénéficiant pas de l’aide d’un état. Mais pour les services secrets allemands, les problèmes les plus préoccupants étaient la fabrication des plaques, la fabrication du papier et le décryptage du système de numérotation.
Pour tenter de résoudre le problème du papier, Naujocks fit lacérer un grand nombre de livres sterling authentiques et fit parvenir six colis contenant ces échantillons de papier à six laboratoires d’analyse et universités. Le résultat de ces recherches fut relativement décevant. Les avis émis par les scientifiques présentaient de notables différences. Il confirmèrent toutefois que le papier était composée de chiffons d’une nature particulière. Des recherches plus poussées permettaient de déterminer que ces chiffons étaient faits de toile de lin pure sans adjonction de cellulose. Aucune plante rare ne semblait entrer dans la composition de ce papier, contrairement à ce qu’avaient initialement cru les Allemands. L’analyse determina également qu’il n’existait que six variétés connues de lin correspondant à celui utilisé dans la fabrication de ce papier. La fabrication du papier des billets de 5 livres et supérieurs semblait faire appel à de vieilles techniques de fabrication désuètes et inchangées jusque là. La conception du papier datait d’une époque lors de laquelle la cellulose n’entrait pas dans la composition de la pâte. Naujocks dut admettre qu’il n’était pas possible de fabriquer le papier autrement que selon des méthodes manuelles.
Ce procédé n’est encore employé aujourd’hui que très exceptionnellement pour la fabrication de papiers de luxe dit « à la cuve ». L’Allemagne en 1940 ne comptait que très peu d’ouvriers familiarisés avec ce type de fabrication. Naujocks se trouvait en face de nouvelles difficultés. On tenta toutefois des essais de fabrication de papier à la machine qui ne donnèrent rien de satisfaisant. Il était impossible par des procédés mécanisés d’obtenir à l’impression, la netteté et les ombres riches du filigrane des billets anglais. On ne pouvait pas, à première vue, faire la différence entre les vrais et les faux billets. Mais un examen plus poussé mettait nettement en évidence les contrefaçons. Bon grès, mal grès, Naujocks fut contraint de recourir à la fabrication du papier à la main.
Il fit, pour cela, rechercher dans toute l’Allemagne des ouvriers papetiers spécialisés. On imagine les difficultés qu’il rencontra à une époque lors de laquelle beaucoup d’hommes valides étaient affectés à des taches militaires. De surcroît, il fallait trouver des hommes dignes de confiance, pour ne pas dire des nazis convaincus. Il fut donc nécessaire de réquisitionner ces hommes, et quelquefois même de les libérer du service militaire. Grace à l’influence de Naujocks, on pu installer l’atelier de fabrication du papier dans un bâtiment isolé de la papeterie de Spechthausen à Eberswalde, près de Berlin. Vingt spécialistes furent affectés à cet atelier. On parvint alors enfin à fabriquer un papier presque identique à celui de la Banque d’Angleterre. Malheureusement, ce papier devait être trahit par un examen à la lampe à quartz. La différence reposait sur fait que le papier britannique renvoyait une belle couleur violette proche du lilas alors que le faux papier allemand donnait une couleur qui, si elle était proche, n’en était pas moins terne. L’équipe mit plusieurs mois à corriger ce défaut. On put à un moment obtenir la même couleur à la lampe à quartz par addition de produits chimiques mais ces apports étrangers modifièrent la structure originelle du papier au point que l’on put distinguer aisément le papier contrefait à la lumière du jour. En ayant corrigé un problème ,on en avait fait apparaître un autre bien plus préoccupant.
Le problème du papier ne put être résolu que vers janvier 1941, quand les allemands comprirent que la toile de lin prétenduement pure fournie par leurs filatures ne l’était peut être pas assez. C’était sans doute la raison du violet si terne que l’on constatait à la lampe à quartz. Comme il était impossible de se procurer la qualité de chiffon voulue en Allemagne, Naujocks en fit donc venir de Turquie. Avec les nouveaux chiffons on parvint presque à obtenir la même teinte que celle de l’originale à l’examen sous la lampe à quartz mais il subsistait toutefois une petite différence qui ne satisfaisait pas Naujocks.
L’idée vint à Krüger que les chiffons utilisés étaient peut être des chiffons usagés qui avaient été nettoyés par la suite. Toute l’équipe de l’atelier fit alors des chiffons de cette toile qu’on expédia dans différentes usines d’Allemagne. Ces chiffons soigneusement recueillis furent ensuite nettoyés, puis remis en service puis lavés une seconde fois. L’emploi de ces chiffons dans la composition de la pâte à papier fut cette fois ci un succès total. Il était désormais presque impossible de faire la différence entre le papier anglais et le papier allemand. Le Dr. Franck avait de son coté mené beaucoup de recherches et d’essais pour déterminer la composition de l’eau qui servait à la fabrication de la pâte à papier. Le 15 février 1941, le papier était enfin prêt à l’emploi.
Naujocks pria Schellenberg de bien vouloir lui apporter son assistance pour tenter de casser le code de la numérotation des billets. Schellenberg était l’un des responsables du SD pour l’étranger et il disposait d’un service de décryptage familiarisé avec ce genre de problème. Un premier examen « maison » ne put venir à bout de la clé de cryptage. Un groupe de professeurs de mathématique consulté sur le sujet parvint à une réussite partielle. Comme les Britanniques imprimaient au moins 500 000 billets dans chaque série, les Nazis pourraient faire de même. Les faussaires prirent tout de même garde de commencer leur numérotation à partir d’une centaine de séries d’avance sur les anglais. Ceci garantissait qu’il ne pourrait y avoir plusieurs billets portant le même numéro avant quelque temps. En agrandissant un billet original de 20 à 100 fois, les graveurs étaient capables de faire une copie exacte du personnage assis dans le cartouche imprimé. Les anglais avait choisi pour ce cartouche « Bloody Britannia » pour les difficultés que l’on pouvait rencontrer en tentant de contrefaire cette image. Lorsque la gravure des plaques fut terminée, les graveurs furent très déçus d’apprendre que le résultat imprimé produit par leur travail était de médiocre qualité. Après quelques nouveaux efforts, les résultant produits par les différentes pièces constitutives des plaques commencèrent à produire une impression proche de l’authentique. Il ne restait plus qu’un dernier détail à régler : on était pas encore parvenu à donner aux billets un aspect usagé réaliste qui caractérise tout billet de banque.
Premiers tests.
L’huile de lin contenue dans l’encre utilisée finit par sécher, quelle que soit la qualité du papier. Le trait de la gravure devient alors moins net et moins franc et les contours des dessins deviennent plus flous. Tous ces phénomènes dus au vieillissement naturel étaient impossible à contrefaire à l’aide de procédés mécaniques. Il fallait donc entamer de nouvelles expériences d’un genre différent. Certains produits chimiques furent ajouté dans l’encre dans le but de la faire absorber plus rapidement par le papier. Ces essais portèrent, quand à eux, rapidement leurs fruits. Si le résultat produit satisfaisait les ouvriers et les techniciens, il fallait maintenant savoir si l’on pouvait aussi tromper un banquier. Dans le cadre de ce test, Naujocks, sur une idée de Krüger, décida d’utiliser la voie la plus radicale. En mars 1941, il envoya un agent porteur d’une quantité importante de ces billets à Bâle, en Suisse.
L’agent était porteur d’une lettre de la Reichsbank dans laquelle celle ci demandait à la Banque Suisse de bien vouloir confirmer l’authenticité de ces billets anglais à propos desquels elle émettait quelques doutes. La banque Suisse, très flattée de voir en quelle estime on tenait en Allemagne les experts helvétiques, entreprit bien volontiers l’expertise de ces billets. Trois jours plus tard, après un examen approfondi selon les méthodes les plus perfectionnées, la banque reconnut l’authenticité des billets. Ceci ne satisfit pas pour autant Naujocks qui demanda une contre vérification établie par la Banque d’Angleterre elle-même, à Londres. La réponse fut identique. Ce deuxième contrôle fut assez risqué car les mathématiciens consultés par Naujocks n’avaient pas complètement cassé la clé de cryptage du système de numérotation de la billetterie anglaise. Et ils avaient pris le risque pour cette première tentative d’utiliser, à défaut, des numéros déjà existants. La fraude ne pouvaient être découverte que dans le cas, très improbable, ou la Banque d’Angleterre puisse procéder à une « confrontation » avec des billets en sa possession portant la même numérotation.
Il est probable que l’idée de ce test ait été suggérée par Krueger, tant cela correspond à ses méthodes de test pour les faux papiers qu’il produisait. Cette anecdote en dit long à ce propos. Lorsqu’il était chargé de faire des faux passeports, Krueger envoya un jeune soldat en Suisse pour un week-end avec un faux passeport de ce pays pour en vérifier la qualité de contrefaçon. En plus du risque qui était pris, il faisait informer les autorités suisses que ce même jeune homme voyageait avec un faux passeport. Les douaniers suisses arrêtaient bien évidemment le cobaye et procédaient à un contrôle plus musclé. La qualité du passeport de Krueger fit que les autorités suisses relâchèrent le « citoyen suisse » en s’excusant d’avoir quelque peu perturbé son emploi du temps. Krüeger était moins maniaque que pointilleux, parce qu’il savait qu’une subtile différence dans un passeport suédois identifiait automatiquement son détenteur comme un agent secret.
Petits meurtres entre amis.
Quand Schellenberg commença à venir plus fréquemment s’entretenir avec Jost, Krueger et les ouvriers de la section « F », Naujocks qui entretenait des relations de plus en plus formelles avec Heydrich sentit que sa fin était proche. Jost, l’intègre qui avait appris à respecter ses supérieurs prit un jour Naujocks à part à l’extérieur de l’état major pour lui expliquer que Schellenberg et Heydrich complotaient pour se débarrasser de lui. Ceci rassura pleinement Naujocks sur la confiance qu’il pouvait accorder à Jost.
Naujocks partit à La Haye conclure un traité pour le SD, espérant ainsi mettre quelque distance entre Heydrich et lui. Il espérait pouvoir laisser s’écouler le temps nécessaire pour que sa vulnérabilité à l’égard de Heydrich s’estompe quelque peu. Le travail dont il était chargé sur place consistait à acheter une entreprise de cinématographie appartenant à deux Juifs du nom de Koopman et Cohen. La Holland-India Film Company, qui pourrait ensuite servir de couverture pour des opérations extérieures. Le prix de cette compagnie fut finalement fixé à 30 000 Florins hollandais. Mais pendant le temps nécessaire pour faire venir la somme, le Florin avait augmenté de près de la moitié de sa valeur. Pour sauver le traité, Naujocks acheta de l’or avec lequel il pu honorer le règlement. Naujocks et son assistant, Sanne, furent arrêtés pour trahison car la loi allemande interdisait d’acheter de l’or en temps de guerre. La peine prévue pour ce crime était la mort. Naujocks bénéficia de circonstances atténuantes et fut simplement déchargé de son service au lieu d’être exécuté. Heydrich, quelque peu déçu de cette clémence, pu alors pleinement justifier l’affectation de Naujocks à la Leidstandarte. La mission de la Leidstandarte consistait en des opérations très dangereuses relevant pratiquement de la mission suicide. Heureusement pour Naujocks, le responsable de cette unité, le général Sepp Dietrich ne transmis pas l’ordre, qui venait d’être envoyé par Heydrich, d’affecter immédiatement Naujocks à une mission suicide. La mutation de Naujocks fut suivie d’une purge de Amt VI organisé par le même Heydrich. Le général Jost et bien d’autres firent parti des victimes. Cette épuration fit toutefois la promotion de Krueger qui prit la place de Naujocks sous la direction de Schellenberg.
Quand Heydrich apprit que Naujocks n’avait pas été tué comme il l’espérait, il fit transférer celui ci au régiment SS Dirlwanger. Oskar Dirlewanger était un homosexuel qui avait formé une unité constituée de criminels et d’inadaptés sociaux susceptibles d’être appelés à piller, torturer et assassiner en n’importe quel endroit du globe selon les nécessités.
Pendant ce temps là, à Berlin, Heydrich avait transmis en haut lieu des rapports plutôt optimistes qui indiquaient que les premiers essais de contrefaçon de la Livre étaient concluants contrairement à ce qu’il en était réellement. Malgrès ces inexactitudes Heydrich reçut une récompense, ainsi qu’il l’avait espéré. Pour la réussite de l’opération Andreas, il fut nommé Reichprotector de la Bohemie et de la Moravie. Sa nouvelle mission consistait à stopper les actes croissants de sabotage encouragés par les Soviétiques.
Naujocks fut sauvé d’une mort certaine en se faisant blesser sur les rivages de la mer noire à Kherson. En février 1942 il fut interné dans un hôpital en attente d’une guérison qui le renverrait dans son terrible régiment. Pendant le temps de sa guérison, le 4 juin 1942, Heydrich mourut des suites de ses blessures infligées par des patriotes tchécoslovaques dans un attentat contre sa personne, le 27 mai 1942. En guise de représailles, la ville de Lidice fut rayée de la carte, et tout ce qu’elle comptait d’hommes, de femmes et d’enfants fut exécuté. Une prime de dix millions de couronnes fut également offerte à qui ferait découvrir les auteurs de l’attentat. La mort de Heydrich permit à un autre ami de Naujocks, le général Gottlob Berger, de faire affecter Naujocks à Bruxelles à l’étude et aux investigations sur le marché noir en Belgique. Le nouveau travail de Naujocks consistait à évoluer en civil sous couverture et a repérer puis arrêter les gros bonnets, y compris les officiers allemands, responsables du marché noir. Naujocks alla au devant des américains pour se rendre en Novembre 1944.
La mort d’Heydrich conduisit Kaltenbrünner à la tête des services secrets nazis avec Schellenberg comme adjoint chargé du SD à l’étranger. Quand Schellenberg prit ses nouvelles fonctions il appela Willi Holten à ses cotés et le fit affecter à Amt VI. Holten était alors en disgrâce auprès du parti parce qu’il était opposé à Hitler au début de la guerre. Le bruit avait également couru que Holten avait développé des relations avec le Pape dans le but d’arrêter la guerre. Tandis que Naujocks, comme Hitler, avait toujours été hostile à l’usage de la fausse monnaie pour tout autre pays que l’Angleterre, d’autres personnes songeaient à un emploi beaucoup plus large de ce procédé.
Financer les « services » avec de la fausse monnaie.
Friedrich « Fritz » Schwend était très respecté parce qu’il avait été un businessman allemand prospère et qu’il était capable de convaincre Schellenberg que les fausses Livres Sterling pourraient servir à financer intégralement les activités des services secrets allemands. Cette contrefaçon pouvait aussi profiter à d’autre usages que l’on ne tarderait pas à découvrir. Quand les juifs fortunés choisissaient de quitter l’Allemagne, leurs biens immobiliers étaient évalués et payés par un bureau appelé le Hauptreuhandstelle Ost, une corporation formée à saisir la propriété juive. Avec de fidèles copies des Livres Sterlings, l’émigrant pourrait être acheté à bon compte sans que celui ci se doute de quoi que ce soit. Schellenberg fut dont convaincu et donna l’ordre de poursuivre l’opération Andreas. Hitler confirma secrètement son plein accord à Schellenberg. Trois hommes, August Petrick, un imprimeur chevronné, le SS Scharfuehrer Murdock, connu aussi sous le non de « Muluck », et Heinz Gebhard avait organisé une équipe pour lancer sérieusement l’impression de la monnaie au Dellbrueckstrasse. L’acquisition d’une grosse presse à imprimer d’un genre identique à celle qu’utilisaient les Anglais pour imprimer leur propre monnaie fut un atout déterminant pour la réussite de l’entreprise.
En dix huit mois l’opération Andreas produisit seulement 500 000 billets britanniques. Force avait été de constater que les livres sterlings n’étaient pas aussi faciles à contrefaire qu’il y paraissait. L’atelier était encore confronté à quelques problèmes qui pouvaient êtres résolus, pour peu que les SS veuillent continuer à financer cette opération. Un des problème les plus gênants était que les SS avaient du faire appel à des civils pour pallier à certaines carences techniques. Herbert Paul et Hermann Rau avaient été choisis à cause de leur aptitude à la gravure des plaques. Ils travaillaient avec le SS Heinz Gebhart à la recherche et à la contrefaçon des marques secrètes relevés dans les billets originaux. Le SS n’approuvait pas ces recherches qu’il considérait comme une perte de temps inutile et coûteuse. Il déplorait également un défaut dans le système de numérotation de la billetterie. Les hommes n’avaient, à l’évidence, pas complètement cassé le code de ce système et ils en étaient arrivés à prendre le risque de faire se répéter des numéros. Même si les billets portant les mêmes numéros était séparés dans des envois différents, le risque que la supercherie puisse être découverte à la réintégration de la monnaie usagée à la Banque d’Angletterre était tout à fait probable.
Remarquons que pendant toutes les recherches liées à l’opération Andreas, le terme « Konterfei » (contrefaçon) n’est jamais employé. Les nazis, qui ne souhaitaient pas voir leur travaux assimilé à une banale opération de faux monnayage crapuleuse, employaient plutôt un terme qui pouvait signifier »fac-similé autorisé ». Cette appellation marquait bien leur volonté de développer une fabrication parallèle de livres sterlings tout à fait authentiques.
Le lancement de l’opération Bernhard.
Près d’une année fut perdue entre les incertitudes de l’opération Andreas et le lancement de l’opération Bernard qui la véritable grande entreprise de contrefaçon nazi. Le nom de l’opération Bernhard provient du prénom de Krüeger. La nouvelle division qui avait été créé au sein de Amt VI s’appelait VIF 4. Son travail était de poursuivre et d’améliorer ce qui avait été fait lors de l’opération Andreas. Les raisons pour lesquelles il fut sélectionné étaient tout simplement dues aux grandes compétences et à l’esprit d’initiative – si rare au sein du parti – dont il avait su faire preuve pendant son travail dans l’opération Andreas. Sa nomination avait aussi été unanimement approuvée parce qu’il était nettement moins retord et moins informé que Naujocks. Krueger avait toutefois eu l’occasion, par le passé, de se familiariser avec les coups bas des gens du parti et n’en était pas moins méfiant. Certains SS le percevaient tout de même comme une menace, car il connaissait quelques secrets relatifs à certaines personnalités haut placées du parti.
Ajoutons à ce handicap que le pétulant Krueger n’avait pas l’habitude de garder ses remarques pour lui lorsqu’il entrevoyait des dérapages, et ses prédictions s’avéraient souvent justifiées. Malgrè tous ces handicaps, Krüger avait été choisi pour diriger la nouvelle opération parce qu’il n’y avait tout simplement aucune autre personne capable d’assurer cette tache. On ne doutait pas d’une l’issue positive de cette nouvelle opération en la confiant à Krüeger, car il était également connu pour avoir l’habitude de pousser le perfectionnisme à l’extrême.
Fidèle à sa nature, Krueger commença par ridiculiser le travail qui avait été précédemment effectué. Il exhiba un faux billet de l’opération Andreas qui avait été refusé et perforé par la Banque d’Angleterre. Il démontra que le numéro de série était incorrect et que le filigrane était mauvais. Ses détracteurs prétendirent que le billet qu’il exhibait était, a contrario, vrai puisque les anomalies qu’il mettait en évidence n’étaient pas répertoriés dans le Erkennunszeichen, le catalogue allemand répertoriant toutes les contrefaçons monétaires connues. Cette anecdote en dit long sur le secret qui entourait l’opération Andreas, puisque cette liste était éditée et tenue à jour par la police secrète allemande. L’opération Andreas ne fit d’ailleurs l’objet d’aucune mention lors du Tribunal Militaire International à Nuremberg. Pour constituer la nouvelle équipe de l’opération Bernhard, il fallait retrouver à nouveau beaucoup d’hommes compétents et talentueux. Il fallait également mettre la main sur des personnes ayant une expérience bancaire de la composition typographique, de la gravure et de l’imprimerie. Krüeger savait que les camps de concentration étaient remplis de ces personnages.
Une fabrique de fausse monnaie dans un camp de concentration.
Peu avant l’été 1942, le SS Oberfuehrer Doerner du RSHA fut envoyé en mission dans plusieurs camps de concentration. Doerner recruta dans ces camps une équipe constituée d’une trentaine de juifs graveurs, imprimeurs, typographes mais aussi banquiers et même médecins. Il fallait se pourvoir aussi d’une médecine du travail pour maintenir ces hommes en parfaite santé. Le groupe fut envoyé à Oranienburg qui avait été l’un des premiers camps de concentration dans les années 30. Le 23 août 1942 l’équipe comptait près de 140 personnes. Elle fut déplacée dans le bloc 19 du camp voisin de Schsenhausen. Les artisans étaient allemands, tchécoslovaques, norvégiens, autrichiens, hollandais, français, danois et russes.
Lors de la première discussion que Krüeger eut avec chaque prisonnier, il s’engagea à leur offrir une meilleur nourriture, une meilleur literie à l’intérieur de casernes chauffées, un traitement respectueux, du tabac de qualité, la radio, un journal chaque jour, des récréations telles que des tables de ping pong, la permission d’écrire et de recevoir courrier et colis, et surtout, la promesse qu’ils ne seraient pas tués. En échange de ces incroyables privilèges, les recrues devaient assister Krüeger dans son travail de contrefaçon de fausse monnaie anglaise. Ils n’avaient pas d’autres solutions que de coopérer. Krueger tint ses promesses et les détenus furent bientôt absolument certains d’avoir fait un bon choix. Ce bien-être s’améliora même à un point tel que les gardes SS et les prisonniers disputèrent ensemble des parties de carte et de ping-pong.
Les problèmes médicaux étaient la seule crainte du groupe. Les détenus savaient qu’une hospitalisation était si périlleuse pour le secret de l’opération qu’il était plus que probable que tout ouvrier malade ou gravement accidenté serait exécuté. La sécurité était l’un des aspects les plus importants de l’opération Bernhard. Les Blocs 19 et plus tard 18 étaient entourés de murs d’environ trois mètres de hauteur, copieusement couronnés de fil de fer barbelé, de manière à empêcher tout franchissement de l’intérieur comme de l’extérieur. Les hommes de la Bewachungmannschaft (garde SS détachée à un camp de concentration) étaient tous membres du Totenkopfuerbaende (brigades de la mort) dont la loyauté était l’une de ses principales caractéristiques. Il fut signifié au personnel allemand que tous propos relatifs à la contrefaçon échangés avec des civils signifiait un transfert immédiat sur le front de l’Est, mesure assortit d’une mort arrangée. Si ces propos étaient échangés avec des gardes, la punition était de quinze années de travaux forcés.
Pour faire de la bonne fausse monnaie, il faut du matériel de première qualité.
L’effervescence régnait quand l’équipement commença à arriver, en décembre 1942. La presse fut placée dans le bloc 19. Comme la répartition du travail avait été établie à l’avance, chaque équipe observait anxieusement l’ouverture de chaque caisse dans l’espoir de prendre possession des matériels qu’elle avait elle même demandé.
Les responsables de ces différentes équipes étaient Oskar Skala Stein, placé à la tête du bureau administratif général, Abraham Jackobsen, un hollandais qui supervisait les travaux de phototypie, et Norman Lévy, un allemand qui dirigeait la photographie. Un autre allemand, Arthur Lewin, dirigeait le département impression, et un Autrichien, Kurz Weiler, contrôlait la production ainsi que le tri et le vieillissement.
La société Rudolf Stenz était chargé de la fourniture de la presse. Celle dernière était une Monopel Type 4 utilisant l’énergie électrique. Cette presse était capable de deux cent tonnes de pression ce qui rendait l’impression des billets particulièrement soignée et réaliste. La taille et le prix de ce genre de presse était d’ailleurs l’un des freins à la contrefaçon de la monnaie Anglaise. Un groupe électrogène à moteur diesel pouvait pallier aux éventuelles pannes d’électricité. Les conducteurs de cette machine étaient Arthur Lewin et Leo Krebe, puis plus tard Max Deber dont la spécialité d’origine était la typographie. Les hommes chargés de l’impression purent rapidement acquérir un coup d’il et un toucher qui leur fit connaître leur nouvelle spécialité sur le bout des doigts. Cette compétence et cet esprit critique fut plus tard quelque peu gâchés par les nouvelles cadences de production imposées par Schellenberg. Le bon aspect de la monnaie britannique dépendait également du séchage qui fut par la suite peu à peu écourté pour ces mêmes raisons. La qualité des billets au touché constituaient bien sùr un point crucial de la fabrication puisque c’est principalement sur ce critère qu’un agent de change ou qu’un banquier juge facilement et rapidement l’authenticité d’un billet.
De vraies-fausses erreurs.
L’équipe s’évertuait à résoudre les problèmes liés à la détection des marques de sécurité des billets britanniques. Le reste, issu de l’opération Andreas, était jugé satisfaisant. Les billets originaux, servant de modèles, étaient photographiés. Les clichés étaient agrandis pour faciliter le repérage des détails. Les graveurs apprirent ainsi qu’il y avait près de 150 marques de sécurité sur les billets de la banque d’Angleterre. Ces études ouvrirent une grande brèche dans le travail de recherche des marques secrètes car les analyses portèrent sur de multiples agrandissements de différents billets. Ceci permit de découvrir que certains défauts mineurs, que l’on avait tout d’abord pris pour des erreurs d’impression ou de gravures, se répétaient sur différents types de billets et étaient donc bien des marques d’identification. En consécquence de quoi, les techniciens reproduisirent fidèlement toutes ces « erreurs » et obtinrent des contrefaçons pourvues de toutes les marques de sécurité. Par exemple : ils remarquèrent qu’une petite tache au milieu du « i » du mot Five se retrouvaient dans tous les billets. Ou encore que la petite entaille de la lettre « f » du texte « Comp.a of the Bank » qui gênait la rondeur de la base n’était pas une erreur. Ces marques de sécurité pouvaient toutefois être différentes selon les types de billets. Les plaques d’impression étaient constituées de plusieurs éléments qui étaient gravés pièce par pièce. On ne gravait un élément que lorsque l’on avait acquis la certitude d’avoir catalogué toutes ses marques de sécurité.
Le problème du papier est enfin résolu.
Malgrès les fructueuses recherches déja effectuées sur le papier, on fit faire une étude complémentaire. Depuis 1725, un homme du nom de Henry Portal -puis plus tard toute sa famille- détenait pratiquement le monopole de la fabrication du papier de la Banque d’Angletterre. Les SS avaient précédemment découvert que la toile turque était pratiquement identique à celle qui était utilisée par les anglais. Les services secrets apprirent pendant cette nouvelle période de l’opération que la fabrique de papier anglaise mélangeait des chiffons usagés et neuf pour concevoir leur papier. Cette nouvelle découverte permit aux allemands de corriger définitivement la très subtile différence de teinte qui apparaissait dans les deux papiers. Le fait que le tissus employé par la papeterie de Laverstoke se présentait sous forme de sacs postaux ne fut par contre jamais connu des allemands. La couleur du papier put être encore améliorée, grâce aux recherches d’un physicien et mathématicien du nom d’Albert Langer. Celui ci démontra que l’eau était aussi l’une des causes de la différence de teinte. Il perfectionna donc la composition de l’eau de manière à ce qu’elle fut proche de celle de la région de Hull, en Angleterre, et qui était utilisée par les anglais. Toutes ces nouvelles recherches permirent de s’approcher de si près du véritable papier qu’il était impossible de déceler la contrefaçon pour quiconque ne disposant pas d’un matériel d’analyse performant. Sur des bases de recherche aussi subtiles, la chasse aux faux billets était impossible puisqu’il aurait d’abord fallut, en amont de l’analyse, avoir de sérieux doutes.
Krueger et son équipe améliora aussi le filigrane du papier. L’outillage destiné à assurer l’impression de ce filigrane était, comme il est d’usage ordinairement, constitué de fils de laiton. Une erreur d’une valeur aussi infime qu’un demi millimètre dans la réalisation de cet outillage produisait des marques nettement différentes. Il semble que l’équipe ne parvint jamais à maîtriser totalement ce problème. Compte tenu de sa difficulté, celui ci fut exceptionnellement confié à une entreprise de Hahnemuehle, nommée Schleicher et Schull.
Bien que 12 000 feuilles de papier filigrané vierge furent livrées chaque mois à Sachsenhausen, l’équipe n’obtint pas pour autant satisfaction. Certains filigranes étaient si mal faits que les billets finis en étaient inutilisables. Plusieurs semaines s’écoulaient entre chaque nouvelle fabrication de papier après correction de la matrice du filigrane. Les impératifs de guerre des moyens de transports ralentissaient un peu plus les livraisons. Tout ces retards et ces incertitudes inquiétaient beaucoup les prisonniers qui craignaient quelque revirement de situation. Avoir résolus les problèmes du papier et des plaques n’était qu’un début ; les allemands devaient définitivement casser le code du système de numérotation de la billetterie. Les chercheurs apprirent qu’il y avait une possibilité de 350 combinaisons différentes de chiffrage. Les méthodes qu’employèrent les chercheurs pour casser le code sont restées jusqu’a aujourd’hui inconnues. Les services secrets du RSHA ont probablement dù obtenir des informations permettant d’aider les chercheurs. Pour pallier au problème des changements de numéros de séries de la billetterie l’équipe intégra des numéros amovibles dans les plaques d’impression. Quand les jeux de plaques furent terminés, près de quatre cent bandes métalliques d’impression portant des séries différentes avaient été réalisées. La logique élaborées par les allemands pour le choix de ces séries était assez simple : ils n’employèrent en fait que les séries utilisées couramment par trois ateliers d’impression anglais autre que Londres. Il s’agissait de Liverpool, Birmingham, et Manchester. Les allemands utilisèrent le plus fréquemment les caractéristiques de l’imprimerie de Birmingham parce que le RSHA avait pu obtenir plus de renseignements sur ce site que sur tous les autres. Pour les trois autres ateliers, et à défaut de renseignements précis et fiables, ils standardisèrent l’emploi de la tranche alphanumérique « V » dans les séries 153, 158, 163, 165 et 170. Cette liste ne peut toutefois pas être considérée comme étant exhaustive.
Les fausses signatures.
Pour ce qui est des autographes des Caissiers en chef, les hommes de l’opération Bernhard réalisèrent de véritables signatures manuscrites et utilisèrent aussi des tampons en caoutchouc, tout comme cela se pratiquait à la banque d’Angleterre. Les différentes signatures possibles furent facilement recensées et cataloguées. La Banque d’Angleterre n’avait utilisée en tout et pour tout que 23 signatures différentes depuis qu’elle utilisait du papier monnaie. Les trois signatures susceptibles d’être utilisées sur les billets de ce milieu du vingtième siècle étaient celles de Cyril Patrick Mahon, qui fut caissier en chef de 1928 à 1929, Basil Gage Catterns, 1929-1934, et Denneth Oswald Peppeatt, qui prit cette charge en 1934 et uvra jusqu’en 1948. Pour des raisons inconnues, il semble que la signature de Mahon ne fut jamais utilisée sur les billets produits par l’opération Bernhardt. Le musée de Alt Aussee, qui prétend détenir une collection complète de toutes les variantes de billetteries utilisées dans l’opération Bernhard ne possède pas de billets signés Mahon. La contrefaçon de l’encre utilisée par les anglais pour ces signatures fut assez facile puisqu’elle avait déjà fait l’objet de recherches lors de la précédente opération Andreas. Il s’agissait d’une mixture composée de charbon et de raisins bouillis dans de l’huile de lin. Ironie du hasard ; les meilleurs vignes pour cette encre poussaient en Allemagne. L’encre de sécurité, appelée encre noire de Francfort, était pour cette raison l’une des meilleures qui soit. La société Gebrueder Schmidt fut donc tout naturellement le fournisseur d’encre de l’opération. De leur coté, les Britaniques souffraient, comme on l’imagine, d’une pénurie de cette encre et furent contraints d’utiliser pendant toute la guerre des couleurs légèrement moins saturées pour l’impression de leurs timbres poste et papiers fiduciaires.
Du travail bien fait.
L’impression des véritables billets britanniques était faite dans un ordre précis et invariable. On imprimait en premier le texte, puis la date, puis certains numéros, puis les numéros de série et enfin la signature du Caissier en chef. A Schsenhausen, l’ordre de cette suite fut bien évidemment respecté.
Les billets mesuraient 213 par 135 millimètres. Ils furent tout d’abord imprimés par planches de quatre exemplaires, puis par planches de huit vers la fin 1944. Les planches étaient massicotées avec précision. Seul un coté de chaque billet faisait l’objet d’une coupe spéciale irrégulière qui évoquait plutôt une déchirure conformément à ce qui avait été observé sur les vraies Livres Sterling. Presque toutes les nouvelles recrues qui arrivaient à Sachsenhausen étaient formées à la pratique de cette déchirure, appelée par eux même non sans quelque arrière sens la « Reisserie » (déchirure).
Après les opérations de coupe, les billets devaient ensuite être vieillis. Le vieillissement faisait l’objet d’une attention toute particulière, car la seule manière de vieillir prématurément un billet de manière crédible consiste à reproduire exactement ce qui lui arrive dans la réalité. Les aléas de la vie d’un billet de banque et les habitudes classique de ses propriétaires successifs furent répertorié et reproduits à la chaîne. Comme les manipulations relatives à ce travail étaient nombreuses et variées, pratiquement tous les employés spécialisés de Schsenhausen étaient formés à ce deuxième travail exceptionnel. Certains étaient spécialisés dans le pliage selon la façon habituellement utilisée par « Monsieur tout le monde « . Certains étaient chargés du frottement. D’autres étaient spécialistes du trou d’épingle. D’autres encore écrivaient des mots anglais comme le font parfois les plaisantins. Il y en avait aussi qui tamponnaient le dos de certains billets comme le faisaient parfois les agences bancaires locales en Angleterre. Tous, devaient accomplir ces différentes opérations avec les mains sales. Quelques billets subissaient un vieillissement supplémentaire qui consistait en de petites déchirures et autres arrachements de tout petits morceaux de papier.
les trous d’épingles étaient très importants car la taille des billets anglais interdisait aux banques l’emploi de bandes comme méthode de maintien des liasses. Rappelons à ce propos que le petit billet de cinq livres représentait toutefois une pouvoir d’achat significatif à cette époque. Un petit paquet de seulement vingt cinq billets de ce type, soit 125 livres représentaient à peu près six mois du salaire d’un ouvrier. Donc, la méthode employée consistait à ne pas réunir à l’aide d’épingles plus de l’équivalent d’une année de salaire moyen. En outre, et suivant cette logique, il ne fallait pas trop perforer les gros billets. Avec le temps, l’équipe apprit aussi que certains petits défauts de fabrication pouvaient être masqués avec des trous d’épingle.
Après impression, les billets étaient rassemblés en paquets de mille exemplaires sur lesquels était aposée une étiquette. Cette étiquette comportait des informations relatives à la série alphanumérique, aux numéros de série, au numéro du filigrane.
Les premiers faux billets produits furent envoyés à Schellenberg. Ses observations furent attendus avec impatience. Les copies étaient en tout point impeccables.
La réponse de Schellenberg n’exprimait toutefois pas la satisfaction. Celui ci manifestait son inquiétude, car le volume de ce premier envoi n’augurait pas qu’il puisse obtenir avant quelque temps le million de billets qu’il avait espéré recevoir mensuellement. Ces billets devaient désormais servir au financement des actions des services secrets allemands, et les besoins de ces derniers étaient justement devenus très importants depuis que la guerre s’était étendue à de nombreux pays. Quelque chose de nouveau et de radical devait être entrepris pour optimiser la production de la billetterie. Il fut décidé qu’il fallait faire venir dans l’équipe un véritable faux monnayeur expérimenté.
La contribution de « Soly », roi des faussaires.
Le faux monnayeur que Krueger trouva s’appelait Salomon Smolianoff alias « Soly ». Soly était un authentique faux monnayeur de carrière qui avait tenté de se faire passer pour un gitan pour éviter l’internement dans un camp de concentration. Juif d’origine russe, fils de Isaak et Elizabeth Sboroschinskaïa Smolianoff, et né le 26 mars 1897 à Poltava dans le sud de la Russie, il avait appris la gravure avec Erugen Zotow, un célèbre graveur dont les travaux figurent au musée de l’Hermitage à St Petersbourg. Le professeur et l’élève s’étaient rencontrés en 1926 et s’étaient associés pour contrefaire de fausses Livres Sterling. Zotow avait choisi pour nom d’emprunt Ivan Vernitchy et Soly s’était successivement baptisé Nathaniel Gaertner, Matthaus Wemer ou encore Hugo Lindral.
Le petit faussaire juif s’était fait arrêté le 12 juin 1928 à Amsterdam alors qu’il tentait d’écouler 50 faux billets anglais. Il avait été condamné pour cela à deux ans et demi de prison. Il fut de nouveau arrêté le 12 Mars 1936 à Berlin pour avoir utilisé dix fausses Livres Sterling. Il fut condamné pour cet autre fait à une peine très légère de cinq années de prison avec sursis sous stricte surveillance. Il récidiva en 1938 et fut envoyé à Dachau d’où on le libéra au bout de vingt jours pour une raison inexpliquée. Il fut à nouveau renvoyé au camp de Mauthausen en 1940 pour avoir tenté découler dix autres faux billets anglais. Il échappa de peu à la mort en exécutant des portraits de ses gardes SS. En Janvier 1943 il était transféré au bâtiment 19 de Sachsenhausen.
Krüeger le reçut chaleureusement car il ne doutait pas que Soly serait serait l’une de ses meilleurs recrues. Krüeger lui avait promis que sa vie serait épargnée s’il pouvait lui montrer comment faire rapidement des contrefaçons correctes. Il choisit d’être honnête dans ses propos en lui expliquant qu’Himmler retirerait son soutien à l’opération si celle ci n’était pas suffisamment rentable, ce qui entraînerai, à coup sûr, la mort de tous les détenus employés dans cette opération. Cette exécution collective concernerait Soly, bien évidemment. Il est tout à fait compréhensible que les détenus du bloc 19 n’accueillirent pas Soly avec enthousiasme. Quand Krueger lui offrit une chambre individuelle l’attitude générale passa à la franche antipathie. Krueger justifia cette marque de considération particulière en expliquant aux prisonniers que Soly avait justement été isolé pour mettre un terme à ces mauvais rapports de voisinage. On dut reconnaître plus tard que la difficile et pénible tache de Soly pouvait justifier qu’il puisse bénéficier d’un traitement de faveur.
Soly s’attribua finalement l’admiration de toute l’équipe en retouchant des plaques qui produisèrent un travail identique à celui des originaux. Il fut également à l’origine de certains changements importants. Il passait près de deux ou trois jours à préparer la presse avant de lancer l’impression. Il faisait nettoyer les plaques après seulement cent passages et recommandait de laisser sécher les planches imprimées pendant un semaine entière avant d’êtres empilées et massicotées. Les résultats produits par ces nouvelles pratiques débouchèrent sur une cadence de production et une qualité générale considérablement accrues.
En 1943, les 140 employés de Krueger produisaient 40 000 billets par mois. Il lui fut réclamé une cadence de 100 000 billets-mois avant la fin de cette même année.
Des prisonniers juifs décorés par les nazis.
Pour maintenir le moral de l’équipe, Krueger prodigua une récompense plutôt inattendue à aux hommes les plus méritants. En plus des promesses qu’il avait tenu, il fit décorer ces prisonniers. Ainsi ; six personnes, dont trois juifs, reçurent la croix de deuxième classe du mérite militaire et douze autre détenus, majoritairement juifs, reçurent la médaille du service. Il convient de préciser toutefois que Krueger n’avait pu obtenir ces médailles sans peine. Il en avait tout d’abord parlé à Schellenberg qui avait catégoriquement refusé sans donner de raisons. Il trompa alors Kaltenbrunner avec la complicité de l’aide de camp de ce dernier en mêlant les dossiers de propositions de décoration de ses ouvriers juifs a ceux de ses subalternes allemands. Kaltenbrunner avait signé machinalement les dossiers sans les vérifier. Quelques gardes SS furent outrés de voir des Juifs aussi hautement décorés, et l’incident franchit les murs de Schsenhausen. Bien qu’ayant été trompé, Kaltenbrunner prit cette histoire avec humour et soutint Krueger. Il autorisa même les prisonniers à conserver leurs médailles. Cet événement compte sans doute parmi les anecdotes les plus paradoxales, sinon croustillantes, du régime nazi. La petite histoire dit que Kaltenbrunner prit Krueger à part pour le féliciter d’être parvenu à faire décerner des distinctions honorifiques en temps de guerre à des Juifs d’un camp de concentration.
De la fausse monnaie pour tous.
Les méthodes de tri et d’empaquetage de la billetterie changèrent, car l’emploi ultérieur de cet argent pouvait être délicat. Les billets étaient triés selon des critères qualitatifs. Après vieillissement ceux-ci étaient placés sur une table, puis triés et séparés en paquet distincts. Au titre de l’anecdote, on peut faire un parallèle de ces méthodes avec celles des fabriques de cigare à la Havane qui organisent le tri des cigares par teinte, pour mieux les appareiller dans leurs boites. Les plus beaux billets étaient spécialement réservés à l’usage des espions allemands en service dans les pays neutres. Les billets de deuxième classe étaient alloués aux SS et aux collaborateurs des pays occupés. Les billets de troisième classe étaient mis de coté en prévision d’un largage au dessus de l’Angletterre. Enfin, les billets de la quatrième et dernière classe étaient regroupés dans des paquets portant la mention « Ausschuss » (refusé).
Les billets de première catégorie ne portaient pas de trous d’épingle. Cette différence provenait du fait que la pratique qui consistait à réunir les billets avec des épingles était typiquement européenne mais n’avait pas cours pour autant en Angleterre. La régularité dans la qualité de contrefaçon ainsi maintenue avait permis à de nombreux billets de voyager de banques à banques, en passant par l’Angleterre, pour finalement revenir en Allemagne ou ils ne furent toujours pas repérés. Ces mêmes billets de première classe servirent sans aucun incident à l’achat d’or, de devises étrangères et de beaucoup d’autres biens nécessaires à l’effort de guerre. Le travail de classement par catégorie était extrêmement pénible. Chaque personne recevait une pile de cinq cents billets à trier dans la journée, sachant qu’il était rare de parvenir à en trier sérieusement plus de trois cents. Il était nécessaire que les opérateurs de tri se reposent la vue de temps à autre sous peine d’erreurs. Même le regroupement des billets selon un ordre aléatoire, comme cela se produirait naturellement, était lent et pénible.
Tous les problèmes étaient enfin résolus et l’équipe commençait à être rapide et efficace quand le pire arriva.
En Aout 1944, les allemands perdaient la Turquie comme allié. Ce changement politique était naturellement accompagné d’une rupture des relations commerciales. Le linge en provenance de Turquie, devenu indispensable à la fabrication du papier, n’était plus disponible. Il était devenu impossible de produire le papier nécessaire à la fabrication des Livres Sterling. Krüeger envisagea alors d’abandonner pour contrefaire des dollars américains puisque les U.S.A. étaient à ce moment en guerre avec l’Allemagne. Il semble que Kueger n’ait pas eu le temps de faire aboutir cette nouvelle production car nul faux billet américain ne fut produit par les Allemands.
Un secret très bien gardé.
Selon l’O.I.P.C. (Interpol), près de 300 personnes travaillèrent à Schsenhausen. Si ce chiffre est exacte, on peut en déduire qu’il y eu beaucoup de décès. Les blocs 18 et 19 ne pouvaient accueillir que 150 personnes selon les normes de confort promises et, semble-t-il, respectées par Krueger. »
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