Le 14 juin 2004, Joëlle Aubron (après dix-sept ans de détention), est libérée, parce qu’elle est atteinte d’un cancer et vient d’être opérée d’une tumeur au cerveau. Le premier mars 2006, elle meurt vaincue par la maladie, mais non repentie comme certains l’espéraient. « Si, en plus de nos condamnations à perpétuité, j’avais regretté mon engagement, je serais morte de désespoir, » a-t-elle dit, quelque part désespérante elle-même.Elle dit après sa libération dans un entretien au journal Libération : « […] Ethiquement et humainement, il n’est pas question de justifier la mort de quiconque. Mais je ne peux formuler ni regrets ni repentir, je trouverais cela indécent par rapport aux victimes et à ceux qui restent. Ce serait une posture. Je porte en moi cette responsabilité, et pas seulement parce que j’ai été condamnée, mais parce que j’appartenais à cette organisation. A l’époque, ce fut un choix, ce fut la réalité du combat. Nous pensions, je pensais qu’il était possible de faire émerger un contre-pouvoir. Nous pensions pouvoir défendre la barricade. J’ai bien conscience de rester là dans le vague. Il manque le contexte historique et politique du milieu des années 80, je peux bien expliquer mais ça prendrait plusieurs pages. Alors, juste, AD n’a pas surgi de nulle part. Nous appartenons à une longue histoire et nous fûmes nombreux à penser, à compter sur un élan qui finalement ne vint pas. Notre hypothèse a échoué. C’est clair. Mais de toute façon, je ne peux pas m’asseoir sur dix-sept et même vingt-cinq ans de ma vie. Je me dirais : «Tout cela pour rien ?» Néanmoins, je n’ai pas à me renier. Serait-ce, seulement, parce que ce chantage au reniement a été beaucoup trop présent pendant ces dix-sept ans dans nos conditions de détention. Aujourd’hui, mes camarades y sont toujours confrontés. » (Interview de Joëlle Aubron samedi 28 août 2004 dans Libération«La prison n’est pas un temps mort»par Dominique SIMONNOT )
Que penser de cette expression de « chantage au reniement » ? Peut-on appeler un repentir un reniement ? Ou ne peut-on pas dire au contraire que ne pas se repentir d’un crime c’est cela renier ? Le Midrash a cette expression pour le « reniement » de Caïn, ou la dénégation si vous préférez : « Kloum amarta » « ta parole est vide ». Il y a ici un problème quant à l’usage des négations. Le repentir, voilà la parole pleine. Nier qu’on a été coupable, voilà la parole vide. Comment dire que l’on trouve « indécent » de se repentir ? C’est marcher sur la tête non ? Ce qui est indécent c’est de ne pas se repentir.
BAPAUME (AFP Le 21 juin 2005, à 9h18 « […]Nathalie Ménigon […] a été condamnée en 1989 avec les autres membres du groupe terroriste à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’assassinat du PDG de Renault Georges Besse en 1986, puis en 1994 pour cinq autres faits commis entre 1984 et 1986, dont l’assassinat de l’ingénieur général de l’armement René Audran en 1985.[…] Selon l’avocat, Nathalie Ménigon a déclaré que « s’il y a une insurrection généralisée du peuple français, (elle) reprendr(a) les armes même en fauteuil roulant ».
Peut-on confondre un assassinat avec « une insurrection généralisée du peuple français » ? Bien sûr que non. Il y a une distinction élémentaire à faire entre le droit à l’insurrection d’un peuple défini dans des cas bien précis, des cas d’oppression, et de désordre volontairement organisé par le gouvernement, par Hobbes et puis par Rousseau, et le lâche assassinat, dans une démocratie certes avec ses défauts, d’un individu désarmé et seul. Relisez bien ce que dit l’avocat : non pas « elle prendra les armes », mais « elle reprendra les armes ». Elle confond le peuple défendant sa liberté comme dans les représentations de la Marseillaise avec ce qu’elle a fait dans le passé. A-t-elle d’ailleurs « pris les armes » ? Ou a-t-elle pris une arme pour tuer quelqu’un de désarmé un peu au hasard ?
« Face à ceux qui espèrent des paroles de repentir, Jann-Marc Rouillan, cofondateur d’Action directe, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, préfère placer son dernier ouvrage sous le patronage de Jules Bonnot, chef célèbre et tragique de la terrible bande, mort en 1912. Comme lui, il proclame haut et fort son appartenance indéfectible « au camp de la mutinerie». » (extrait de Dedans dehors (OIP, section française),5 juin 2004).Voilà une citation de lui tiré de propos de Berurier noir sur le site appelé « Action directe » : «Mes mots, s’ils respirent, ce n’est pas de ramper mais de dire. Et ce que je dis ne plaît pas à ceux qui voudraient qu’on se taise. Car dans mon cas judiciaire, il faudrait que j’accepte le livret de la victime expiatoire à la bonne raison de ne plus rien faire, de ne plus se rebeller ou alors avec des mots sourds et aveugles, étrangement orphelins de leur musique, ils voudraient que je me range des voitures et que je sois un exemple du bon repentir en société.» Dans tous ces cas on voit que le refus de se repentir semble quasi obsessionnel, comme si c’était un acte de résistance. Mais celui qui refuse de se repentir dit donc qu’il n’est pas coupable. Et alors, que de vient le meurtre ? Serait-ce que la victime n’était pas un humain à leurs yeux ? Ou alors nient-ils leur culpabilité ? Ou enfin rejettent-ils la culpabilité sur quelqu’un d’autre ? Je voudrais montrer que c’est forcément le dernier cas qui est en cause ici. Lorsque Caïn dans la Genèse tua son frère Abel, il refusa dans un premier temps d’avouer son crime. Le texte de la Bible ne dit pas que l’Eternel a vu par voyance le crime se faire, mais que l’Eternel a su que le crime avait eu lieu d’après les traces que ce crime avait laissé : « La voix des sangs de ton frère crie vers moi. » Le Midrash (Berechit Raba 22, 9) raconte un dialogue entre l’Eternel et Caïn, et fait trois rapprochements pour montrer que Caïn en se disculpant rejette de fait la responsabilité sur l’Eternel, mais que l’argument ne tient pas :« Et l’Eternel dit à Caïn : « Où est Abel ton frère, etc. » Cela ressemble à un hyparque qui allait au milieu d’une rue et qui trouve un corps d’un homme assassiné et un individu se tient debout avec lui. Il lui dit : « Qui l’a tué ? » Et l’autre lui dit : « Je t’adresse la question tout autant que tu me l’adresses à moi. » Il lui dit : « Ta parole est vide. » [Lo amarta kloum. On pourrait aussi traduire de façon plus approximative vu l’ordre des mots : « Tu as dit « je n’ai rien fait » », et justement les deux sont ici équivalents] Cela ressemble à un individu qui entra dans un jardin et cueillit des mûres et les mangea, et le propriétaire du jardin courut après lui et lui dit : « Qu’y a-t-il dans tes mains ? » L’autre lui dit : « Il n’y a rien (kloum) dans ma main. » Il lui dit : « Et voici que tes mains sont tachées. » Ainsi Caïn dit au Saint béni soit-il « Suis-je le gardien de mon frère ? » Et le Saint béni soit-il lui dit : « Oh ! Méchant ! La voix des sangs de ton frère crie,etc. » Cela ressemble à un individu qui entra dans un pâturage et vola un chevreau et le jeta en arrière sur son épaule et le propriétaire du pâturage courut après lui, il lui dit : « Qu’y a-t-il dans tes mains ? » Et l’autre lui dit : « Il n’y a rien (kloum) dans mes mains. » Il lui dit : « Et voici qu’il crie derrière toi ! » Ainsi fit le Saint béni soit-il : Il dit à Caïn : « La voix des sangs de ton frère, etc. » » Il reste des traces derrière le meurtre, ce n’est pas un simple fait du passé, c’est du présent. Il reste le sang répandu sur la terre, cette vie qu’il ne faut pas manger, effacer, même quant il s’agit d’animaux, pour un Juif, la trace de la vie qui n’a pas eu le temps de donner sa descendance pleine et entière. Et justement, la « techouva » (qui en hébreu veut dire à la fois retour et repentir, le repentir comme retour vers l’arrière afin d’aller plus droit vers l’avant) est aussi le retour à la parole pleine. Si ce qui s’est passé dans le réel est irréversible et irréparable (un homme est mort), cependant il y a une réparation possible sur le plan de la parole. La parole de « techouva », de repentir, de Caïn libère l’Eternel de l’oppression, celle d’une parole qui Le condamnait à tort. Caïn dit à l’Eternel après avoir été jugé et condamné par Lui à l’errance et à l’impossibilité de l’agriculture : « Ma faute est trop grande pour être portée. » Mais l’Eternel l’aidera à porter sa faute sans en mourir. Soumis à la parole vide de celui qui refuse de dire « ceci est mon crime », ou « c’est de ma faute », ou « j’ai volé ce qui a disparu », il y a les autres, que ce reniement de soi et de ce qu’on a fait risque d’accuser injustement, car le silence du non-aveu accuse, et en dernier ressort il accuse toujours quelque part l’Eternel lui-même. Rouillan dit exactement l’inverse de ce qui se passe en réalité du fait de son non-repentir. Il dit comme je l’ai cité plus haut : «Car dans mon cas judiciaire, il faudrait que j’accepte le livret de la victime expiatoire à la bonne raison de ne plus rien faire, de ne plus se rebeller ou alors avec des mots sourds et aveugles, étrangement orphelins de leur musique, ils voudraient que je me range des voitures et que je sois un exemple du bon repentir en société ». Mais ce sont ses mots à lui de reniement qui sont sourds et aveugles, on aurait envie de lui dire : « kloum amarta ». Contre la parole vide, l’Eternel attend de l’homme une parole pleine, et une parole pleine est une parole où l’on dit qu’on a fait des choses, où l’on témoigne pour soi, pour dire notamment notre culpabilité et où l’on témoigne par là-même pour les autres et pour l’Eternel, car par notre parole de repentir nous proclamons l’innocence de ceux que notre reniement a condamnés à la face du monde, injustement, et pour parfois les pires conséquences pour eux et pour leur peuple ou leur famille.
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