Revenons sur la question du repentir, à la lumière des textes de l’Islam. Dans notre vie, et dans notre rapport à notre perfectionnement, les bonnes actions ne suffisent pas. Les philosophes de l’Antiquité, dans les cultures non-juives, ont décrit de façon très dure la vie humaine: l’homme qui même une seule fois dans sa vie, a fait une faute morale, portera selon eux toute sa vie sa faute qui restera sur sa conscience, et comme le dit Kant la conscience est un « juge terrible » dont la voix ne cesse de tonner en nous même si nous refusons de l’entendre, par exemple en nous abrutissant de drogues, d’alcool, de distractions absorbantes. Mais dans la religion juive, puis dans les religions chrétiennes et musulmanes, la possibilité du repentir vient adoucir notre existence. On part d’une évidence, dans le texte sur le repentir de l’Imam al Ghazali par exemple: l’humain n’est jamais toute bonté, il doit donc sans cesse redresser la barre par le repentir. Il s’éloigne sans cesse de Dieu par ses péchés, il doit donc sans cesse revenir vers lui (les Juifs appellent cela « faire techouva »: le mot veut dire à la fois (se) retourner et se repentir). Il faut d’ailleurs comprendre que c’est surtout pour Dieu que nous avons à être vertueux, il faut se repentir devant Dieu non pour soi d’abord mais d’abord pour Lui et par amour pour Lui. Or cela, dit l’Islam, ne peut se faire avec succès qu’avec l’aide de Dieu lui-même. Ceci fait un peu penser à ce texte de Luther, le premier fondateur du protestantisme chez les chrétiens, qui s’appelle « le serf arbitre »: dans ce livre Luther explique que l’homme ne peut pas par sa seule volonté se repentir, il lui faut l’impulsion divine. Dans la Sourate 9 du Coran, appelée At-Tawba (lle repentir), le thème central est l’hypocrisie. En particulier il s’agit de ceux qui se donnent l’allure du repentir sans cesser de comploter. De ceux-là il est dit qu’ils ne trompent pas Dieu. S’ils changent d’attitude et se mettent à se repentir avec sincérité, ils seront intégrés à la communauté des fidèles aimés de Dieu. Mais s’ils persistent dans leur hypocrisie avec de mauvaises intentions, Dieu ne leur permettra même plus de faire retour, ni de se repentir avec sincérité. Cela me fait penser au Pharaon dans la Bible, dans l’Exode: celui-ci commence par être hypocrite, et par endurcir son coeur volontairement. Mais au bout d’un moment Dieu lui interdit le retour en arrière ; c’est l’Eternel lui-même qui est dit endurcir son coeur. C’est l’Eternel qui l’empêche alors de se repentir.
Citons ce très beau passage qui ouvre l’Anthologie du repentir, texte du 12e siècle. On y voit comment le regret avec la souffrance qu’il implique est un passage nécessaire vers le repentir, qui, lui, exige una acte de volonté. Cet acte est l’acte d’un aimant-Dieu qui souffre en se rendant compte qu’il a lui-même creusé une distance entre lui et celui qu’il aime, et qui a peur de le perdre pour toujours:
« I. PREMIERE PARTIE
A. SUR LA REALITE ET LA DEFINITION DE LA REPENTANCE.
Sache que la repentance est un concept qui dénote trois choses : un aspect cognitif, un état et un acte. L’aspect cognitif vient en premier, puis l’état en deuxième, enfin, l’acte en troisième. Le premier implique le deuxième. Le deuxième implique le troisième par nécessité comme l’exige la loi de Dieu dans le monde du Royaume et celui des anges. Ainsi, l’aspect cognitif ou la science, c’est la connaissance de la gravité des dégâts des péchés et du fait qu’ils constituent un voile entre le serviteur et tout ce qui lui est aimable. Lorsqu’il connaît cela, d’une connaissance effective accompagnée d’une certitude qui prédomine dans son coeur, cette con naissance déclenche dans le coeur une douleur provoquée par le fait d’avoir raté ce qui est agréable. Car le coeur souffre tant qu’il ressent qu’il a raté ce qu’il aime. S’il le rate par un acte, il se désole pour cet acte de ratage. Sa douleur occasionnée par son acte raté qui le prive de ce qu’il aime se nomme regret. Lorsque cette douleur s’empare du coeur et le domine, elle crée dans le coeur un autre état appelé volonté et aspiration à un acte qui a un lien avec l’état présent ainsi qu’avec le passé et l’avenir.
S’agissant de son attachement à l’état, cela se réalise à travers l’abandon du péché consommé. Quant à l’appréhension de l’avenir, cela s’effectue grâce à la résolution d’abandonner le péché qui fait rater ce qui est agréable jusqu’à la fin de sa vie. Pour ce qui est de son lien avec le passé, cela se réalise en évitant l’effet de ce qui s’est passé grâce à la réparation et au rattrapage si la réparation est possible.
Donc, la connaissance intervient en premier lieu et elle constitue le prélude à tous ces bienfaits. Par connaissance j’entends la foi et la certitude. En effet, la croyance est une sorte d’acquiescement que les péchés sont des poisons mortels, et la certitude est une sorte de confirmation de cette certitude, de négation du doute à son sujet et une imprégnation du coeur par cette certitude. La lumière de cette croyance, autant qu’elle illumine le coeur, produit les flammes du regret qui font souffrir le coeur. Grâce à l’éclat de la lumière de la foi, le coeur voit qu’il est devenu voilé par rapport à son bien-aimé; il s’apparente à celui qui reçoit la lumière du soleil alors qu’il était dans l’obscurité: la lumière l’illumine soit à la suite d’une dispersion d’un nuage ou de retrait d’un voile. Comme il voit son bien-aimé à un moment où il est sur le point d’être perdu, les flammes de l’amour jaillissent dans son coeur et ces flammes se lancent par sa volonté pour qu’il se redresse et se rattrape. Donc, la connaissance, le regret et le dessein relatifs à l’abandon (du péché) sur le champ et pour l’avenir, et au rattrapage du passé par la réparation, constituent trois entités de sens dans la réalisation de l’acte du repentir. On applique le nom de repentance à leur ensemble, et souvent, le nom de repentance s’applique seulement à la notion du regret en le considérant comme un prélude et un antécédent,
et l’abandon ou la rupture avec le péché comme le fruit et la conséquence finale. C’est en ce sens que le Prophète – que Dieu lui accorde la Grâce et la Paix -. a dit : « Le regret c’est la repentance.» Car la regret n’est pas dépourvu d’une science qui l’implique et le produit et d’une ré solution qui le suit et lui succède. Ainsi, le regret reste entouré dans ses deux extrémités, je signifie par là son fruit et ce qui le rend possible. »
L ‘Imam al Ghazali, L’Anthologie du Repentir, EF de Mohamed Aoun, Editions IQRA, 1998, p.11-13
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