Il est de bon ton chez certains professeurs de philosophie de traquer l’opinion personnelle, malgré les appels, dans le programme officiel, à la culture du jugement personnel. Or en français l’opinion c’est notamment le jugement, la décision. Et il est bon pour un citoyen d’apprendre à décider tout seul, ce qui n’exclut pas d’avoir au préalable pris conseil (trop souvent nos jeunes gens croient qu’il est mal de se laisser influencer).
L’opinion n’est pas pour les philosophes à concevoir comme une impasse de la réflexion, mais au contraire comme la voie royale qui conduit à la vérité par dialogue et confrontation. De plus affirmons avec le dix-huitième siècle qu’elle est aussi le complément nécessaire du vote, entre deux élections, afin d’éviter les risques de révolte violente et de guerre civile.
Socrate est l’héritier de ces généraux d’Athènes qui se révoltèrent contre les prêtres et leurs oracles, préfèrent décider eux-mêmes de la guerre et de son opportunité, plutôt que de devoir la faire sous prétexte que les dieux la voulaient. La vérité ne s’obtient plus par révélation officielle, tombée du ciel, elle se dégage au terme d’une discussion ardente et ardue entre simples humains, qui humblement commencent par l’énoncé chacun de leur opinion personnelle, puis cherchent des objections, des réfutations, des reformulations, en espérant trouver au bout d’un temps non décidable d’avance cette illumination du vrai qui les fera s’accorder sur une idée finale, le vrai.
En matière politique, le livre de Jacques Julliard qui vient de sortir : La reine du monde -essai sur la démocratie d’opinion (Champs actuel 2009) est bien intéressant. P. 68 il cite un aristocrate anglais disant à son fils : « Vous devez voter, monsieur, avec votre famille, et non avec vos opinions, comme un aventurier. » Cette hostilité par rapport à un droit de l’individu de réfléchir et décider par lui-même se montre comme une revendication et une exigence catholique, contre les protestants, dans la bouche de Bossuet : « L’hérétique est celui qui a une opinion ; et c’est ce que le mot même signifie. Qu’est-ce à dire, avoir une opinion ? C’est suivre sa propre pensée et son sentiment particulier. Mais le catholique est le catholique, c’est-à-dire qu’il est universel ; et sans avoir de sentiment particulier, il suit sans hésiter celui de l’Eglise. » (1er avertissement aux Protestants, A689).
On voit ici qu’en terre catholique, en France, il apparaît comme un péché, une faute, une atteinte à la vérité, un orgueil démesuré, d’énoncer une opinion personnelle, et ceci existe à l’état de survivance dans notre classe de philosophie d’une école pourtant censée être laïque (un de mes collègues me rapportait qu’un de ses collègues avait pieusement barré au feutre noir sur 150 sujets de « bac blanc » la phrase qui terminait un sujet pourtant donné au bac : « Justifiez votre position personnelle »…, car, disait-il, « je passe mon temps à leur dire qu’ils ne doivent pas donner leur opinion personnelle » ( ?)).
Au XVIIIe siècle les philosophes, sauf Rousseau, consommèrent la rupture avec l’Eglise catholique en libérant l’opinion. Rousseau alors se déchaîne : dans une lettre à M. de Beaumont (cité par le livre de J. Julliard p. 67) il écrit : « L’opinion, rendant l’univers entier nécessaire à chaque homme, les rend tous ennemis-nés les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien, que dans le mal d’autrui. » Ce soupçon étonnant va avec une certaine dérive totalitaire dans le recours à la « volonté générale » pour le moindre geste, dérive déjà sensible dans le Contrat social.
Guizot dans Des moyens de gouvernement, p.111 (cité p. 62-63) dénonce le cynisme et le mépris du peuple chez ceux qui croient gouverner uniquement en manoeuvrant les intérêts personnels des individus (pensons à l’exploitation en macro-économie des « anticipations rationnelles ») : « Qui n’a entendu dire : « Les opinions ne sont rien, il n’y a de réel et de puissant que les intérêts ». Misérable lieu commun d’une politique subalterne ! En s’y pavanant, elle trahit son ignorance ; elle prouve qu’elle n’entend rien au gouvernement des masses et n’a jamais traité qu’avec des individus. »
Jacques Julliard conclut ainsi sur ces attaques contre l’opinion (p. 68) : « L’opinion, c’est le contraire de la tradition. L’opinion est alors synonyme de suffrage, c’est-à-dire d’un ferment d’égalitarisme, voire de révolution. »
Tocqueville se prend à avoir des craintes mathématiques, lui l’aristocrate : il croit que l’égalité entre les individus empêche chacun d’accorder de l’autorité à qui que ce soit, l’autorité de dire vrai, et qu’alors les gens vont croire non plus le meilleur (l’aristo…) mais le plus nombreux : « Car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » (De la Démocratie en Amérique, T. II, chap. 2, p.17 de GF). Il fait ainsi mine d’oublier que l’école, sanctionnant les erreurs dans les devoirs de mathématiques, habitue à savoir que le plus grand nombre n’a pas toujours raison.
L’opinion se forme et se formule souvent du simple fait que quelqu’un va poser une question à quelqu’un qui jusque là ne s’était jamais posé cette question et qui se sent obligé de répondre quelque chose. Il part alors d’une situation où il ne s’est guère informé au préalable, mais peut ensuite le faire : n’est-ce pas là la motivation principale de la recherche d’information : chercher à vérifier que (si) mon opinion se justifie vraiment ? On comprend alors que la naissance des opinions doit beaucoup à la vie politique et à la vie sociale. Décrier l’opinion se fait souvent avec les mêmes arguments que ceux contre le suffrage universel : « L’incompétence du citoyen-électeur a toujours été un grand classique de tous les conservateurs adversaires du suffrage universel. » (J. Julliard, p.93).
Certes, nous qui n’avons pas d’esclaves ne pouvons nous informer en permanence, il faut bien travailler, s’occuper des enfants, etc. C’est pourquoi les journalistes notamment jouent un rôle ambigu, ils s’informent à notre place mais dans le sens, dans l’ensemble, de nos attentes et des opinions que nous voulons voir testées, éventuellement corrigées. Le risque est évidemment la complaisance : le journaliste a peur de perdre son emploi, le journal a peur de faire faillite, alors ils ne contredisent plus ou plus assez.
L’opinion quand elle est mal informée et mal conçue est donc malade d’une chose : du cynisme des classes dirigeantes, informantes et éduquantes, qui la dédaignent, ce qui est d’autant plus grave qu’aujourd’hui elle refuse de ne s’exprimer que tous les cinq ans ou à peu près, et encore en disant seulement un « oui » ou un « non » au sujet desquels on se perdra en interprétations… sans lui donner la parole. C’est notamment aux partis politiques de prendre en compte cette exigence nouvelle comme un pas supplémentaire de la démocratie. Et peut-être faudrait-il enfin se dire que c’est du peuple que sort l’instruction et l’éducation du peuple, avec l’aide des livres de son héritage, et avec ou sans l’aide d’un Dieu.
Non, il n’est pas nécessaire pour être philosophe de mépriser ni de taire son opinion.
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