A propos d’une bizarrerie de vocabulaire en Lévitique 22,27, le Midrash Rabba Vaykra (27,3) s’interroge sur une phrase énigmatique en elle-même et sur les dangers de la mémoire, une phrase d’Ezechiel (29,16) : « Il n’y aura plus pour la maison d’Israël de sécurisation à faire revenir à la mémoire le péché. » (velo yehye-od lveit Israel lemivta’h mazkir sin :
מזכיר למבטח ) Il faut craindre de la mémoire le renforcement du péché, on va voir pourquoi.
Les Séraphins cachent leurs pieds, car ce sont des pieds de veau qu’ils ont, et ils les cachent de la vue de la Chekhinah, présence divine sur terre, car le texte de l’Exode (32,8) nous dit que les Hébreux se sont fait comme idole un veau, de métal en fusion. Les Séraphins ne veulent pas que leurs pieds provoquent le souvenir du péché par la vue de quelque chose d’un veau et par association d’idées.D’ailleurs seule la corne de la vache est inapte selon le texte à devenir un cor. En effet si cela marchait, le son du cor tiré d’une corne de vache rappellerait le souvenir du péché, celui du veau d’or.
De même, pour le rite de la femme « sota », soupçonnée peut-être à tort pas son mari d’adultère, elle devait boire une potion à l’autel. Pourquoi, s’il y a plusieurs femmes, donne-t-on à chacune une coupe différente ? Pour que la vue de la femme qui a survécu ne rappelle pas la coupe où aurait bu aussi une autre femme, qui, elle, serait morte d’avoir bu la potion, ce qui voudrait dire qu’elle aurait été jugée coupable par l’Eternel. Donc si on voit la femme vivante on se rappelle la coupe, et de là on se rappelle la femme morte d’avoir bu, et de là on se rappelle le péché d’adultère. Ainsi, le souvenir risque de sécuriser sur de mauvais repères, ceux du péché. Là et dans les autres cas, il s’agit d’éviter qu’Israël trouve sa sécurité (beta’h) à se rappeler le péché.
Le Midrach prend aussi l’exemple de la condamnation de la zoophilie d’une femme : il se demande pourquoi l’on ne se contente pas de tuer la femme et pourquoi on tue aussi l’animal (Lévitique 20,16). Pourtant, l’animal, lui, n’est pas coupable puisque ce n’est pas un humain responsable. La réponse est qu’il a été la cause, ou plutôt dirais-je l’instrument, du péché, comme si c’était un piège, dit le Midrach. Que se passerait-il alors si on le laissait vivre ? Quand l’animal passerait sur la place du marché, les gens diraient : « C’et la bête à propos de laquelle Une Telle a été lapidée. Et alors on se souvient du péché et on trouve des repères de sécurité là-dedans, à se conforter mutuellement en disant : « Oui, c’est bien ça, c’est bien cette bête, c’est bien ce qui s’est passé, etc. » Or ce sont de mauvais repères pour qui veut être moral.
Et c’est pourquoi le texte du Lévitique 22,27 ne mentionne pas le mot « veau » qui rappellerait le péché du veau d’or. Cela ne se voit pas parfois dans les traductions en français, trop logiques. Le texte biblique dit « taureau », שׁור , et non pas « veau » alors qu’il s’agit d’une bête qui vient de naître (« Lorsqu’un taureau, un agneau ou un chevreau vient de naître, il doit rester sept jours auprès de sa mère, c’est à partir du huitième jour seulement qu’il est propre à être sacrifié à l’Eternel »).
C’est assez bien vu, cette réflexion sur le fonctionnement de l’esprit humain. Livré à l’impermanence, comme disent les Bouddhistes, il est en proie à tellement d’insécurité qu’il se rassure notamment grâce à la mémoire. Malheureusement c’est aussi efficace grâce à la mémoire de tout et n’importe quoi, et ce qui devrait l’offenser et lui faire horreur le rassure tout aussi bien, du simple fait qu’il se le remémore et prend appui sur sa mémoire du péché qui a effectivement eu lieu comme sur un repère sûr (« C’est bien ce qui s’est passé »). Alors que l’humain devrait uniquement mettre sa confiance et sa sécurité dans ce qui est bien.
Mais du coup même des objets ou des faits apparemment neutres et dépourvus de péché devraient être séparés voire oubliés car ils risquent d’évoquer par association d’idées le péché, et de faire y retourner à partir du passé.
Donc les Séraphins (Ez. 1,7) montrent l’exemple, comme dans le texte du Lévitique, en évitant au maximum tout souvenir du péché, par la dissimulation avec les ailes de ce qui en eux rappelle le veau. Le pied de veau, ou le mot « veau » fait passer l’esprit à « veau d’or », et de là à « péché », et l’esprit risque de se mettre à pécher, ou la chekhinah à se désoler.
De même quand on se remémore ce qui nous a fait replonger dans le marasme on court le danger de replonger dans le marasme alors qu’on croyait en être sorti et pouvoir se souvenir joyeusement de ce qui nous en a fait sortir. Donc il vaut mieux humblement renoncer à se souvenir de notre victoire sur l’adversité ou l’angoisse, de peur de replonger dans un « avant » désastreux pour notre moral par fascination pour la sécurité et la stabilité du souvenir.Plus généralement, on peut dire qu’il vaut mieux qu’Israël, ou chaque Juif, ou chaque humain, assume un certain sentiment d’insécurité, plutôt que de se remémorer des jours anciens qui certes ont eu leurs instants de gloire mais aussi leurs péchés. Il vaut mieux l’humble fraîcheur de celui qui est sans passé. Ou alors la sagesse de qui sait quoi se remémorer et quelles séparations faire dans les choses, les personnes, et les associations d’idées faussement sécurisantes. D’ailleurs le culte juif rappelle sans cesse l’intelligence du coq qui sait distinguer le jour de la nuit, et de l’homme juif qui sait distinguer le shabbat des autres jours et le sacré du profane.
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