Beaucoup  de textes ont été rédigés sur la « akeda », la ligature d’Isaac sur le bûcher en vue du sacrifice. Certains notent, dont Rachi, avec un certain bon sens, qu’Abraham a dû confondre deux sens d’un même mot hébreu, l’un désignant simplement la montée, l’escalade du Mont Moria, et l’autre désignant la « ola », une des sortes de sacrifice. En effet il serait illogique de promettre en 17,2-9, puis 16, qu’Abraham sera le père d’une multitude de nations, d’où son changement de nom (Avram devient Abraham, av(père)- hamon (peuples) : v.5), pour ensuite le priver du fils prévu pour cette descendance, ici. Et puis pourquoi Abraham plaide-t-il tellement pour Sodome (Berechit 18), alors qu’il ne dit pas un mot pour sauver son fils innocent ?

            Une interprétation de l’attitude divine devrait prendre en compte une parenté entre deux récits : celui du Mont Moria et celui du jugement de Salomon.

            Dans les deux cas le détenteur d’une autorité indiscutée par les autres protagonistes prend non pas une mais deux décisions successives, et l’on sait, par le jugement de Salomon notamment, que la première décision n’est pas destinée à être exécutée du point de vue de celui qui la prononce, mais lui permet de voir comment réagissent les autres. Salomon décide que l’on coupe en deux le bébé, mais il n’a pas l’intention de tuer le bébé : il veut juste voir qui dira : « Je préfère que le bébé vive même s’il reste avec l’autre femme ». Et là il prend une deuxième décision, celle qu’il avait en tête depuis le début : il donne le bébé à la vraie mère, celle qui a ainsi parlé.

            L’Eternel aussi dit une première décision, sur un ton implorant dit Rachi, au v.22,2 : « Prends s’il te plaît ton fils » (il s’agit en fait de le prendre pour le donner comme on le verra plus loin).Rachi commente ainsi le verset : « Le mot « na » signifie toujours une imploration. L’Eternel lui dit : « Surmonte encore, je t’en supplie, la présente épreuve, afin que l’on dise pas que les précédentes étaient sans signification ».

            Comme pour le jugement de Salomon, la réaction d’Abraham à la première décision fera preuve décisive pour la deuxième décision, la seule exécutable, définissant les génération du peuple-bénédiction.

            Le seul dialogue d’Abraham avec son fils est celui-ci : « L’Eternel verra ce que sera pour lui l’agneau pour le sacrifice, mon fils. » (Ber. 22,8).

            Abraham pose son fils sur les bois de l’autel, après l’avoir lié (vayaqod) (22,9).

            Puis « il posa sa main sur le couteau qu’il prit pour égorger son fils » ’22,10)

            Ni Abraham ni son fils Isaac n’ont un geste ou un mot de révolte. C’est à l’Eternel de voir : Abraham ne se précipite pas, il fait un geste après l’autre, rien de compulsif, cela n’a pas l’air d’un e pulsion meurtrière, le geste définitif est là, tout au bout, après avoir voyagé, parlé, attaché, pris le contenu enfin.

            L’Eternel a attendu très longtemps, jusqu’au dernier instant, avant d’arrêter Abraham. Il l’a laissé faire tant qu’il ne risquait pas encore de tuer son fils. Alors intervient la vraie décision : v. 22,12 : « Car Je sais maintenant que tu crains l’Eternel, et que tu n’a pas repoussé loin de moi (‘hasakhta mimeni) ton fils, ton unique. », et v. 22, 16-18 : « Je jure par Moi-même, parole de l’Eternel, que parce que tu as fait cette chose-là, tu n’as pas refusé (‘hasakhta) ton fils, ton unique, que bénir Je te bénirai, et multiplier Je multiplierai ta descendance comme les étoiles des cieux et comme le sable qui [est] sur le bord de la mer. Et ta descendance héritera de la porte de ses ennemis. Et seront bénies par ta descendance toutes les nations de la terre, parce que tu as écouté ma voix. »

            Comme la vraie mère dans le jugement de Salomon est celle qui a laissé le bébé pour qu’il vive, le vrai père ici est celui qui n’a pas refusé à l’Eternel même son fils. Le père est celui qui ne garde pas pour soi son enfant.

            Le verbe hébreu utilisé pour les versets 22,12 et 16-18, « ‘hasakh », veut dire « retenir », « repousser loin de » (avec « min »), « préserver ». Un père est celui qui ne veut pas préserver à tout prix son enfant, au risque de l’empêcher d’aller vers l’Eternel, ou vers la société. Dans les deux cas, la mère du jugement de Salomon comme le père d’Isaac ne croient pas avoir à garder l’enfant sous prétexte de protection. Ce serait perdre la vie de l’enfant pour la sauver.

            On voit que ce qui est important chez Abraham n’est pas qu’il montre sa foi en l’Eternel dans une relation seul à seul, mais qu’il vive la relation à trois, avec son fils, et qu’il n’empêche pas son fils d’aller vers l’Eternel. Ce qu’on nous dit n’est pas « comme ta foi est merveilleuse t u était prêt à tuer ton fils pour prouver TA foi », mais : tu as donné à ton fils la possibilité d’avoir un lien avec l’Eternel, « Tu ne l’a pas repoussé loin de l’Eternel, »Tu n’as pas préservé ton fils de l’Eternel ». Ce n’est pas la mort du fils qui est en jeu fondamentalement, le sens de l’épreuve est ailleurs, comme pour le bébé avec Salomon. La question est : comment des parents doivent-ils être ? Ils doivent ne pas repousser loin de Dieu leurs enfants, les laisser vivre vraiment, ce qui est donc ne pas être trop possessifs.

            Je termine par un extrait du livre Le roi Juif- justice et raison d’Etat dans la Bible et le Talmud, dans le chapitre « Justice et compromis, sur le Jugement de Salomon :

« De même pour les deux mères du jugement de Salomon : la stricte justice fait qu’elles courent à leur perte toutes les deux comme mères. Le « compromis » de Salomon cependant est plus intéressant que « pile ou face », puisqu’il est interne au sujet : il se réfère à la vérité de l’étiquette « mère », du moins sous la forme relationnelle : « mère de N ». La vérité permettra de distinguer « mère de N mort » et « mère de M vivant ». Et donc la troisième étape, après (1) la stricte justice et (2) l’observation comme si l’on allait vers un compromis on a (3) de nouveau la stricte justice. Ce pourrait être une interprétation intéressante du redoublement du verset : « Justice (1), justice (2) tu suivras ». Dans certains cas la justice exige de procéder en deux temps avec un temps intermédiaire : le « moment de vérité » entre deux individus qui apparaissent totalement égaux. On découvre un nouveau point de vue, comme pour les chameaux, qui va les différencier, mais là, ce ne sera pas la différenciation extérieure et accidentelle des deux chameaux, au contraire cette différenciation sera d’ordre essentiel (ce qu’est une mère), or la vérité n’est pas destinée, une fois révélée, à servir aux compromissions. Il faut insister là-dessus, par rapport à l’éloge fréquent que l’on fait du compromis en se référant à la figure d’Aaron, ou alors en affirmant que le sens du compromis marque la supériorité de la civilisation occidentale sur les cultures du Moyen-Orient : ce modèle invoqué de la justice intelligente qu’est l’épisode du jugement de Salomon se termine bien sur la justice, et non sur ce prétendu sens du compromis, qui n’est bien souvent que de la compromission et du mépris de la justice. » 

2 réponses

  1. Avatar de sacha
    sacha

    qui est l’auteur de ce tableau ?

    J’aime

  2. Avatar de SNeuburger
    SNeuburger

    Le sacrifice d’Isaac ; DOMENICHINO ; huile sur toile; Museo del Prado, Madrid

    J’aime

Laisser un commentaire