Pour souhaiter un joyeux Noël à nos amis chrétiens, je propose, sans les citations, cette prédication de Paul Tillich intitulée « Le messie est-il venu? » Paul Tillich est un des grands prédicateurs protestants allemands, il est né à Starzeddel bei Guben, Prusse en 1886, et il est
décédé à Chicago, Illinois en 1965. Vigoureusement anti-nazi, il fut chassé de l’Université parce qu’il avait pris la défense d’étudiants juifs molestés par les nazis, et s’exila alors aux États-Unis. Entre temps il avait poussé Karl Barth à se déclarer plus vigoureusement contre le nazisme, ce qui conduisit entre autres, lors du synode réuni à Barmen du 29 au 31 mai 1934, constitutif de l’Église confessante (Bekenntniskirche), à la « Confession de Barmen » dont on trouvera le texte ici: http://www.ekd.de/fr/barmen.html.
« Il y a quelques jours, j’ai eu une conversation avec un ami juif sur l’idée de Messie dans le Judaïsme et dans le Christianisme. Finalement, nous avons formulé la différence d’une manière très semblable au choix devant lequel les disciples de Jean-Baptiste placèrent Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Nous étions d’avis que les juifs cherchent quelqu’un d’autre, alors que les chrétiens affirment que « Celui qui doit venir » est déjà venu. Les chrétiens disent avec Siméon : « Nos yeux ont vu son salut ». Les Juifs répliquent : « Nous n’avons pas vu son salut, nous l’attendons. » Les chrétiens se sentent bénis – selon les mots de Jésus – parce qu’ils ont vu la puissance salvatrice dans le monde et dans l’histoire. Les Juifs considèrent un tel sentiment comme un blasphème, parce que, selon leur foi, rien de ce qu’ils s’attendent à voir arriver l’âge messianique ne s’est effectivement produit. Et, quand nous défendons notre foi chrétienne, ils font valoir que le monde ne s’est pas amélioré depuis les jours d’Osée et de Jérémie, que les Juifs, et avec eux la plus grande partie de l’humanité, ne souffrent pas moins qu’il y a deux mille ans ; que les visions de jugement des prophètes s’avèrent plus réalistes qu’elles l’étaient de leur temps. Il est difficile de répondre à cela, mais nous devons répondre, car non seulement les Juifs mais d’innombrables chrétiens et de non chrétiens, nos amis et nos enfants, et nous-même, posons souvent ces questions.
Il est difficile de leur donner une réponse. Que pouvons-nous répondre à nos enfants, quand ils nous demandent, au sujet de l’enfant de la crèche, par exemple, pourquoi, dans certaines parties du monde, « tous les enfants de deux ans et au dessous » sont morts, ou sur le point de mourir, non sur ordre d’Hérode, mais à cause de la cruauté grandissante de la guerre et du manque croissant d’initiative du peuple chrétien? Ou, que pouvons-nous répondre aux juifs, quand les rescapés de camps de concentration, pires que n’importe quoi à Babylone, ne peuvent trouver un lieu de paix sur terre, et certainement pas dans les grands pays chrétiens?
Que répondre aux chrétiens, ou aux non chrétiens, réalisant que le fruit de siècles de civilisation technicienne et chrétienne est la menace imminente d’une autodestruction totale et universelle de l’humanité ? Et quelle réponse pouvons-nous nous donner quand nous voyons l’état inguérissable et la déchéance de nos vies après que le message de guérison et de salut ait été écouté chaque Noël, depuis près de deux mille ans?
Devons-nous dire : le monde, bien sûr, n’est pas sauvé, mais en chaque génération des hommes et des femmes sont sauvés du monde ? Mais, ce n’est pas le message de Noël ! Dans la légende de Noël, tous ceux, qui attendent le Christ et accueillent le divin, recherchent le salut d’Israël, celui des païens et celui du monde. Pour eux tous, comme pour Jésus lui-même et pour les apôtres, le Royaume de Dieu, le salut universel, est à portée de la main. Mais si telle a été l’attente, n’a t-elle pas été complètement réfutée dans la réalité ?
La question est aussi vieille que le message chrétien lui-même et la réponse également aussi vieille, comme le montre notre texte. Jésus prend ses disciples à part pour leur parler et c’est en privé qu’il les loue d’avoir vu ce qu’ils voient. La présence du Messie est un mystère, elle ne peut être visible de tout le monde, mais seulement de ceux qui, comme Siméon, sont dirigés par l’Esprit. L’apparition du salut a quelque chose de surprenant et d’inattendu. Le mystère du salut est le mystère d’un enfant. Ainsi Esaïe le préfigurait, ainsi la Sibille le voyait en extase, Virgile en poète ; ainsi les religions à mystères le célébraient dans la naissance du nouvel éon leurs rites. Tous, comme les premiers chrétiens, sentaient que l’événement du salut, est la naissance d’un enfant. Un enfant est réel et ne l’est pas encore. Il est dans l’histoire, sans être déjà historique. Sa nature est visible et invisible. Il est là et ne l’est pas encore. C’est exactement la caractéristique du salut. Le salut a la nature d’un enfant.
Comme les chrétiens s’en souviennent chaque année, en fêtant avec solennité à Noël la naissance de l’enfant Jésus : si visible qu’il puisse être, le salut reste invisible. Celui qui veut un salut seulement visible ne peut voir l’enfant divin dans la crèche, ni la divinité de l’homme en croix, ni le cheminement paradoxal de l’action de Dieu. Le salut est un enfant ; quand il grandit, il est crucifié. Celui qui voit la puissance sous la faiblesse, la partie dans le tout, la victoire sous la défaite, la gloire sous la souffrance, l’innocence sous la faute, la sainteté sous le péché, la vie sous la mort, celui-là seul peut dire : « Mes yeux ont vu ton salut »
Il est difficile de dire cela de nos jours. Mais il en a toujours été ainsi. Ce fut, c’est et ce sera un mystère, le mystère d’un enfant. Aussi profond que le monde puisse tomber, même dans l’autodestruction le plus complète, tant qu’il y aura des hommes, ils feront l’expérience de ce mystère et diront : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! ».
Paul Tillich.
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