Il s’agit de faire de l’Eternel un être pensé et pas seulement un être. La piété de toute façon c’est toujours en faire plus, en faire trop peut-être, être mal élevé en un sens. Platon déjà dans le Théétète disait que le philosophe est mal élevé, pour les autres : il ne connaît pas les bonnes manières, il rit quand les autres sont ridicules, il ne sait pas plaider dans les procès parce qu’il croit devoir toujours dire la vérité, etc. Le hassid pieux c’est un peu cela.
Pourtant l’homme pieux juif n’est pas un sauvage. Il pense d’abord à s’unir aux autres, et c’est le souci de bonne moralité qui pourrait le pousser à se séparer des mauvaises fréquentations. Le premier des Psaumes du roi David enjoint à ne pas s’asseoir à côté des rieurs. En effet, il faut distinguer l’humour vivifiant du rire vulgaire et mortifère qui détruit l’idée même d’avoir à chercher Dieu.
Les Grecs opposaient l’eusébeia comme respect des personnes, hommes et dieux, et l’osiotes, respect des règles et ascèse. Il y a cependant un point commun des deux respects, qui est le souci de sortir de soi pour se soucier de l’autre.
Il faudrait parler plus paradoxalement du respect si l’on veut respecter la piété. Le philosophe Emmanuel Lévinas cite cette phrase de Léon Bloy dans ses « Lettres à sa fiancée » : « Je suis pénétré d’un respect infini qui ressemble à de l’épouvante… Quel abîme » (24 octobre 1889) et il poursuit en pensant à Jonas à propos de ce quasi déchirement mystique : « Quand en citant l’histoire de Jonas qui dort au fond de la cale au moment de la tempête – je ne peux ajouter que le mot « formidable » ou quelque chose de ce genre […] » (Carnets de captivité Grasset 2009 p. 151). Jonas est tellement déchiré en permanence par sa vie de prophète et les sollicitations de l’immense Dieu que la tempête ne parvient pas à le réveiller, toute petite malgré ses énormes flots. « Tes fleuves, ô Eternel, roulent et soulèvent avec fracas leurs flots impétueux, mais plus que le tumulte des eaux immenses, plus que l’assaut formidable des vagues de l’océan, l’Eternel est formidable dans notre farouche piété » (Psaume 113).
Les plaies d’Egypte sont là peut-être avant tout pour nous faire admirer l’Eternel. Il nous en met en quelque sorte « plein la vue ». Derrière la vulgarité de l’expression peut-être, nous sentons une exigence. Il nous faut cesser d’être blasés. Si tout a commencé, c’est que Moïse a eu le bon esprit de s’étonner, de se détourner de son chemin dans le désert pour aller voir ce qu’était ce buisson qui brûlait sans se consumer. Alors et alors seulement vint l’appel : « Moïse, Moïse ! »
Oui, l’homme pieux c’est celui qui en fait plus. Mais pour cela il faut trouver ce qu’il y a à faire. Il faut étudier. Le Traité des Pères, Pirke Avot, dans son chapitre 2, nous dit qu’un ignorant ne peut être un hassid. Mais à l’inverse il nous faut bien comprendre qu’on ne peut chercher comme il faut dans l’étude si l’on n’est pas déjà un hassid, celui qui n’hésite pas à en faire plus ou trop, à s’égarer, à aller plus loin. Mon esprit procède « par sauts et par gambades », disait Montaigne. Et le hassid le fait physiquement : il saute en même temps que sa pensée danse.
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