Que penser de l’obligation dans la prière ?

            Certains nous disent que la seule prière valable est la prière faite par obligation, dans une sorte d’oubli  de soi. En effet, ils disent que lorsqu’on prie par une effusion du cœur, un geste aimant en direction de l’Eternel, nous sommes intéressés et égoïstes. Je ne sais pas très bien comment ces gens font l’amour, car il paraît difficile de donner du plaisir à sa partenaire en n’éprouvant aucun désir, par exemple. Même avec le viagra ou la cantharide ! En effet ce qui fait partie du plaisir amoureux est de savoir que l’autre éprouve aussi du désir et du plaisir. Et l’on peut se demander quel plaisir l’Eternel pourrait éprouver à une prière faite sans aucun désir, sans aucune effusion du cœur liée à l’intérêt pour moi que l’Eternel existe.

            On pense certes à toute la réflexion de Kant sur l’action morale : celle-ci ne doit pas se faire seulement lorsqu’on en attend un résultat avantageux pour nous, car alors nous n’agirions pas moralement lorsque le résultat serait désavantageux. On en conclut alors que lorsque nous agissons moralement et que nous nous attendons à ce que le résultat de notre action soit avantageux pour nous nous n’agissons pas moralement.

            Pourtant, l’on pourrait dire que toute action morale implique un avantage personnel : repères, fermeté, fierté, etc.

            Mais encore plus, quand il s’agit de la prière comme réalisation d’une mitzva certes, ou à d’autres moments comment nécessité impérieuse plutôt que devoir, la personne qui prie sait d’avance qu’elle va en ressentir un grand bienfait. Est-ce à dire que sa prière n’ait aucune valeur morale ?

Yeshayahou Leibowitz va encore plus loin dans son livre Les fondements du judaïsme (E.F. G. Haddad et Y. Boissière, CERF 2007). « L ‘homme, écrit-il, dans l’accomplissement du précepte de la prière, doit orienter son cœur vers le service de Dieu et non vers ses besoins, même s’ils sont évoqués par la formule de la prière, ni même vers la louange de Dieu, qui n’exprime rien d’autre que els affects de l’homme» (p.66). D’une façon totalement paradoxale, on nous dit que nous n’avons pas à vivre les paroles de la prière, que les demandes qui y sont formulées, les « je » et les « nous » qui y sont dits ne sont pas autre chose que des formules vides de sens, la chose qui aurait du sens serait de respecter les règles et d’utiliser comme il le dit « les formules fixes de la prière ».

Reprenant certes des aspects de la pensée de Maïmonide, il dit que « La prière n’est pas une tentative pour provoquer l’intervention du Créateur dans l’ordre de Sa création, tel qu’Il l’a fixé. Le monde de Dieu suit son cours selon les lois imprimées en lui par son Créateur » (p.69). Mais d’où vient la détermination d’un tel « ordre » ? Pourquoi serait-il plus dans l’ordre que se passe tel événement plutôt que tel autre ? On pourra dire chaque fois qu’un événement se produira qu’il était dans l’ordre, après coup. Pensons à cette phrase si percutante de Rousseau encourageant à la révolution : « Toute maladie vient de Dieu je l’avoue, est-ce à dire qu’il soit interdit d’appeler le médecin ? » J’ajouterais ceci : « Toute maladie vient de Dieu dit-on mais alors tout médecin en vient aussi ». J’ajouterai que ce fameux ordre du réel dont on nous parle est en réalité quasi contradictoire, déroutant aux yeux de la logique courante, vu ce que nous apportent tous les jours les scientifiques. Ainsi, que penser de la nature « contradictoire » de la lumière, à la fois corpusculaire et ondulatoire ?

Et puis, à supposer que notre esprit influe si peu que ce soit sur l’esprit divin, voire sur le cours des choses, on connaît désormais ce qu’on a appelé « l’effet papillon » : sur certains phénomènes, une infime différence dans les conditions initiales peut provoquer d’énormes divergences de phénomènes au bout d’un certain temps. Ainsi en météo : une infime différence de conditions météo, tel le courant d’air produit par le battement des ailes d’un papillon, donne au bout d’un mois dans un cas un ouragan, dans l’autre pas d’ouragan.

            Il faut donc être très prudent quand on parle de l’ordre naturel voulu par l’Eternel. Dans un mode désormais marqué par les théories de l’indéterminisme et de la mécanique quantique, un monde non plus stable mais en expansion, dont l’espace et le temps sont influencés par la vitesse, etc. il devient difficile de dire : ceci n’est pas dans l’ordre imprimé au monde par l’Eternel.

            Et donc, contrairement aux philosophies aristotéliciennes liées à une vision du monde et de la science dépassées, il est possible d’affirmer qu’une prière qui pense sérieusement demander à l’Eternel ce qui est associé aux mots de cette prière n’a rien de scandaleux. D’autant plus que si l’on veut bien se dire qu’utiliser des mots implique de convoquer un SENS pour ces mots, alors on sait aussi grâce à l’approche herméneutique que les interprétations sont souvent préférables à l’affirmation un peu dogmatique que l’on « comprend » le texte. Pluralité d’interprétations acceptables pour un même texte veut dire aussi pluralité de demandes possibles pour un même texte. Mais l’on peut retrouver aussi dans la façon de vivre une prière de demande une forme d’acceptation de ce qui est : en effet il est possible de demander ce qui en réalité nous est donné : c’est un cas limite de la demande, lié à l’amour pour l’ordre divin. «  Je sais que je ne pourrais pas demander mieux que ce qui est en train de se passer et donc ma demande est : Fais ce que tu veux ».

            Et inutile de dire qu’il est très orgueilleux de croire utile de dire dans une prière à l’Eternel : « Fais ce que tu veux » : certains ironiseront en disant : « L’Eternel n’attend pas ta permission pour faire ce qu’Il veut ». Pourtant, si les hommes sont là, si le culte est là, c’est qu’il est important aussi pour l’Eternel de s’entendre dire « Fais ce que tu veux », « Fais ceci s’il te plaît », ou « sois là pour MOI dans ma détresse », ou « merci d’être là ».  La notion même de « peuple trésor » désigne l’importance pour l’Eternel d’êtres humains prompts à lui rendre un culte. Pas des robots, pas des moulins à prière comme il en existe en Extrême-Orient (on les fait tourner un peu comme les crécelles à Pourim et la prière est censée se faire « toute seule »). Des hommes qui disent « Je » et qui osent penser : « Je vais mourir un jour et c’est très important que JE vive ».

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