Peut-on avoir un point de vue juridique sur ce que pensent les autres et non pas seulement sur ce qu’ils font ? D’ailleurs sait-on vraiment ce que fait quelqu’un tant qu’on ne sait pas ce qu’il pense en le faisant ? Mais qui peut avoir accès aux pensées d’autrui ? Autrui semble définitivement séparé de nous, seules mes propres pensées me sont directement accessibles, celles d’autrui ne me sont définissables qu’indirectement, par ses paroles ou par mon raisonnement.
Dans le Talmud, Traité ‘Holin, ou Ch’hitat ‘holin, 38b-39b, les maîtres réfléchissent à la question. Dans le passage de la Michna les sages disent que seules les pensées de celui qui tue selon les règles une bête pour la consommation ordinaire comptent, et pas celles de son éventuel client non-juif. Notamment parce que les pensées d’un homme n’ont pas de lien avec les actes d’un autre, dont seules les propres pensées comptent. Si celui qui tue la bête ne pense pas en idolâtre on peut manger la viande de cette bête, même si l’un de ses clients a l’intention d’utiliser la chair ou le sang de la bête pour un sacrifice idolâtre. Il en serait différemment cependant s’il les deux personnes se trouvaient à l’intérieur du Temple.

Les rabbins sont plusieurs à discuter, sans se mettre d’accord, sur l’idée qu’une pensée concernant ce que l’on fera après un acte donné a un lien ou non avec l’acte donné en question. Certains pensent que si l’on considère que la pensée a trait aux conséquences inéluctables de l’acte alors elle a un lien avec l’acte. Dans ce cas une pensée qui consiste dans l’intention d’utiliser la chair ou le sang qui résultent de la mise à mort selon les règles d’une bête rend cette mise à mort « pigoul » et empêche la consommation de la viande en résultant.

Une baraïta distingue deux cas : si quelqu’un met à mort « selon les règles » une bête mais avec l’intention d’utiliser sa chair ou son sang pour un sacrifice idolâtre sa viande est interdite, car l’intention était déjà là avant la mise à mort. Mais si la personne commence par avoir simplement l’intention de tuer une bête selon les règles, et que c’est seulement après l’avoir mise à mort qu’il lui vient à l’idée d’utiliser la chair ou le sang pour un acte idolâtre, alors la bête n’est pas interdite.

Rabbi Eliezer pense lui que même si l’on n’entend pas le non-juif formuler une intention idolâtre on doit penser que c’est tout le temps qu’un idolâtre est susceptible de penser en idolâtre. Et donc s’il n’est pas le client mais le propriétaire de la bête la bête devient interdite à la consommation.

Le texte réfléchit à propos des intentions sur le divorce. Quelqu’un peut dire qu’il a l’intention de faire une lettre de divorce à sa femme et l’on se dit que c’est une plaisanterie. Mais si juste après il se suicide on se dit que ce n’était pas une plaisanterie et qu’il était fou, et donc qu’il pensait vraiment ce qu’il disait. Et… le divorce est valide sur la base de sa simple intention formulée.

La prise en compte de l’homme comme être pensant ne conduit pas à douter sans cesse de la valeur des actes et de la qualité de l’observance des règles. On peut défiir quelques principes, ou entamer d’ailleurs des discussions et des controverses sur les principes possibles et logiques, mais il est possible de savoir quoi penser des actes des hommes pensants. On le voit au travers des discussions dans ce passage du Talmud. Notamment il est très important de reconstituer chaque fois que c’est possible l’ordre des événements.

Chacun peut aussi se rassurer ici: quelqu’un qui fait bien ce qu’il fait n’a pas à se sentir ultérieurement coupable si quelqu’un d’autre a utilisé le fruit de son travail pour faire quelque chose de mal. Aisni quelqu’un qui a réparé la voiture de quelqu’un d’autre n’a pas à se sentir complice si l’autre a pu grâce à la voiture partir tuer un pauvre humain.

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