Le mal doit-il être payé ou doit-il être réparé ? Une différence très nette peut être établie entre le judaïsme et le christianisme, ce dernier s’étant fortement inspiré des sacrifices pour établir sa doctrine de l’effacement des péchés.

Dans le livre de Slavoj Ǯiǯek intitulé De la croyance, p.32 sqq., on voit exposé très clairement le « système » d’enchaînement des idées en monde chrétien. Selon Anselme, « lorsqu’il y a péché et culpabilité, il doit y avoir rétribution » (p. 32 de l’édition française, de F. Joly, Jacqueline Chambon, 2011). On pourrait se dire qu’on ne donne un salaire qu’à un bon travail, pas à un péché ! Alors se pose la question de qui a les moyens, en termes quasi financiers : qui peut payer la rétribution exigée ? ET que faire quand il y a obligation de payer ? De façon  assez illogique ici c’est le créancier qui paie sa propre créance, et en se sacrifiant lui-même, ce qui pour un Juif paraît impossible car Dieu n’est pas une bête qu’on puisse matériellement sacrifier comme un bouc ou un taureau (p.34). Pourquoi alors parler économie, dire « dette », parler de « paiement », si c’est pour contrevenir à ce point aux règles financières qui veulent que tout le monde SAUF le créancier peut payer la dette. En effet le créancier pourrait renoncer à sa dette, mais il serait absurde qu’il la paie, car ce serait doubler au contraire la dette de son débiteur, et non la détruire.

Dans le monde juif le péché doit faire l’objet non d’un paiement, mais d’une réparation.  Le premier à devoir faire cette réparation est le pécheur lui-même, et cela à l’aide de mérites qu’il pourrait acquérir par ailleurs, mais aussi tout simplement par un travail de réparation des conséquences  néfastes, dans le monde et dans l’équilibre général, de son péché. Comme il risque de ne pas avoir le temps de le faire, les treize attributs (lorsque Dieu montre à Moïse non pas sa face mais son « arrière », son « après ») comprennent l’idée que les enfants du pécheur se verront confier le soin de réparer pour lui  ce qu’il n’aura pas de son vivant réussi à réparer, sur peu de générations s’il a eu beaucoup de foi et de mérite, sur mille générations s’il a été très méchant. De plus, la tradition kabbalistique enjoint à chaque kabbaliste de se soucier de réparer le monde et l’équilibre général  pour les péchés de tous les hommes, et pas seulement pour les siens et ceux de sa famille.

On voit la confirmation de cette explication dans ce passage du prophète Michée, chapitre 6, versets 7 et 8 :

הַאֶתֵּן בְּכוֹרִי פִּשְׁעִי, פְּרִי בִטְנִי חַטַּאת נַפְשִׁי. ח הִגִּיד לְךָ אָדָם, מַה-טּוֹב; וּמָה-יְהוָה דּוֹרֵשׁ מִמְּךָ, כִּי אִם-עֲשׂוֹת מִשְׁפָּט וְאַהֲבַת חֶסֶד, וְהַצְנֵעַ לֶכֶת, עִם-אֱלֹהֶיךָ.

Verset 7 : « Est-ce que je dois donner mon premier né [en sacrifice comme équivalent de] mon péché, le fruit de mon ventre [en sacrifice comme équivalent de] la faute de mon âme ? »

La réponse divine est non, par la bouche des prophètes : verset 8 :

« On te l’a dit, homme :  ce qui est bien, ce que l’Eternel recherche de ta part  qu’est-ce d’autre que ceci : que tu fasses ce qui est juste, que tu aimes la bonté, et que tu chemines avec humilité avec ton Dieu. »

(halakha en hébreu désigne les règles de bonne conduite, et ici cheminer veut dire aussi bien se comporter).

Alors que le paiement d’une dette semble un calcul très simple et arithmétique, la théorie du jugement du pécheur, dans le judaïsme, déjoue aussi une certaine logique. Dans le Traité du Talmud Avodah Zara (4b), « Rabbi Joseph dit : « personne ne devrait réciter la prière du service additionnel le premier jour de Roch Hachana, pendant les trois premières heures du jour, en privé, de peur que, puisque le jugement a lieu alors, ses actes soient scrutés et la prière rejetée. Mais alors, [pourrait-on objecter,] s’il en est ainsi, cela s’appliquerait à la prière de la communauté aussi ?! [Non, car] les mérites d’une communauté sont plus grands ». On voit par là que le jugement annuel divin, qui a lieu le premier jour de l’année, à Roch Hachana, nous incite à beaucoup de solidarité avec les autres. Il vaut mieux que nous nous réunissions parce que nos mérites seront comptés ensemble, et chacun bénéficiera de cet ensemble pour le calcul des réparations de ses propres péchés. Tandis que s’il reste seul, on risque de ne voir que ses propres mérites face à ses propres péchés.

La réparation du mal dans le judaïsme est avant tout une réparation collective et c’est à la fois un travail et du mérite. Le mot « Tiqoun » qui désigne en hébreu et en araméen la réparation, la mise ou la remise en ordre, va avec le mot « taqana » qui signifie le remède. »Taqin » en araméen signifie « fort », « juste », « raison » et « sagesse ». Tout l’effort consiste à tendre vers l’équilibre.

Le péché ne peut être payé car il est plus une façon de voler Dieu (comme celui qui mange sans avoir fait au préalable une bénédiction) que de signer avec lui un contrat d’endettement. Dieu peut être gratifié mais non payé. Un salaire, c’est ce que les hommes et Dieu donnent à d’autres hommes non ce qu’un simple humain pourrait donner à Dieu.

4 réponses

  1. Avatar de לוי
    לוי

    [Non, car] les mérites d’une communauté sont plus grands ».
    et pas seulelent pour la prière: mais aussi pour l’étude, me semble-t-il qu’il est prescrit de ne pas étudier seul , et cela ne va pas sans conséquence dans les liens affecrifs comme d’obligation comme l’amitié..;
    mais pourquoi ne pas dire le nom hébreu pour le concept de réparation , le tikkoun (de letaken) ?
    « Tikkoun olam, justice sociale et développement durable »(site mjlf)

    J’aime

  2. Avatar de לוי
    לוי

    le temps de chercher,j’ajoute quelques mots avec un lien:
    « Celui qui rend possible le tikoun
    Est-ce en ce sens aussi qu’il faut entendre résonner la force de cette formule de Gershom Scholem : « L’hébreu possède l’un des mots les plus profonds qui existe dans les langues humaines : « tikoun ». La synthèse de l’ordre et de la personne est accomplie dans cette notion. Le monde du tikoun est le royaume messianique ».
    http://www.mjlf.org/index.php?option=com_content&view=article&id=345&Itemid=362

    J’aime

  3. Avatar de לוי
    לוי

    En relisant le billet, m’est revenu le souvenir d’enseignements et j’ai surfé un peu pour vérifier s’il était conforté sur la toile : oui, il y est bien question des taqqanot , (toujours de la même racine!), et avec des définitions : je n’en choisis aucune , pour vous laisser le choix de ce qui agrée le mieux à votre propos.

    http://www.universalis.fr/encyclopedie/taqqanot/

    J’aime

  4. Avatar de coirault-neuburger

    J’ai un peu tardé à mettre mes références en hébreu, faute de temps. Désolée. Votre référence aux taqqanot est très intéressante, car nous avons ici une sorte de jeu de mot en français entre l’ordre comme organisation et l’ordre comme consigne, et en hébreu le mot pouvait désigner l’ordre comme mise en ordre mais pas comme consigne. En hébreu ou en araméen, le mot ne devrait pas désigner autre chose que l’organisation et la mise en ordre, et de plus il y a ce sens premier, celui de « remède ». Il y a donc une sacralisation des décisions rabbiniques mais pas n’importe comment : comme contribution à la rééquilibration du monde entier, comme réparation de tout, dimension grandiose alors que les « taqqanot » sont des décisions au niveau d’une simple communauté.
    Dans le livre Deux mille ans d’histoire juive au Maroc, de Haïm Zafrani, Ed Maisonneuve et Larose,1993 , et EDDIF, 2000, p. 127, on explique un peu comment se passait la promulgation des taqqanot : « le Ma’amad (conseil) habituellement présidé par le Maguid gouverne par voie d’ordonnances (taqqanot). »
    Une « taqqana » de 1550 décrit la procédure : « […] Nous l’avons établie au bénéfice du qahal [l’assemblée de la communauté de fidèles], par ordre du qahal et par devant les chefs de la sainte communauté des toshavim [les habitants du territoire de la communauté]. Nous l’avons écrite en présence du « sage » (‘hakham) et des sept notables de la ville. Nous l’avons transcrite dans le « Livre des Chroniques » de la communauté qui se trouve entre les mains du gizbar (trésorier). Avant de la signer, nous en avons lu le texte devant le qahal rassemblé à la synagogue, le jour du shabbat, pendant que le sefer Torah (rouleau de la Torah) était encore sur la téva [ce mot veut dire à la fois l’estrade dans la synagogue, et l’arche de Noé, ainsi que le panier dans lequel fut déposé Moïse enfant] ; le qahal donne ensuite son accord ».
    Parfois semble-t-il la « Taqqana » était publiée au son du chofar.

    J’aime

Laisser un commentaire