Comment expliquer à quoi tient la piété ?
Le Bahir (article 184, texte araméen dans l’édition Verdier de 1983 p. 135 sqq.) part d’une phrase maintes fois répétée par le Juif pieux, chaque jour : avant d’accomplir une « mitzva », une règle, un commandement, nous disons : « Béni sois-tu Eternel, roi du monde, qui nous a sanctifiés par ses commandements et nous a ordonné… » (d’allumer les bougies du Chabbat, de nous laver les mains, d’étudier la Torah, etc.). On le voit, il y a une rupture de construction dans la phrase, car on passe de la 2e personne, dans la principale, à la 3e personne, dans la subordonnée. Comment expliquer cela ? Le Bahir va jouer sur la forme « qui nous a sanctifiés (קדשנו) » qui vient au lieu de la 2e personne קדשתנו. Il nous dit : nous nous sanctifions nous-mêmes. Dieu nous donne la Torah mais nous devons travailler, nous-mêmes, et pour l’étudier, et pour devenir pieux. Sans travail pas de piété. Sans l’acte de FAIRE la charité à Dieu (fin du texte : la « guémilout ‘hassadim), nous ne pouvons pas ETRE pieux.
Le sens de la parabole consiste à remplacer le pain par la Torah. Ce qui se corrompt ce n’est pas la Torah elle-même, le Ciel nous en préserve, mais l’âme de celui qui néglige l’étude de ce texte qui nous a été donné par le « roi du monde ». Le texte lui est donné une première fois dans la joie, une deuxième fois dans la souffrance, mais cette souffrance n’est pas venue de Dieu mais de la négligence des hommes. Et ce qui peut compenser la mauvaise volonté des hommes c’est ce qu’ils ont appris pour certains, à savoir qu’il faut se mettre ensemble et partager, et le pain, et l’étude.
Les mitzvot sont comparés au corps de l’homme. Le Messie ne pourra venir que lorsque toutes les âmes anciennes et « moisies » se seront incarnées. Mais dans quoi ? Selon le Bahir le « corps » dans lequel elles doivent se trouver ce sont les mitzvot elles-mêmes : nous devons nous sanctifier nous-mêmes par l’étude, « dans » les mitzvot, comme « dans » un corps. Et alors le Messie tirera du mérite collectif le mérite de s’incarner à son tour, âme neuve parmi les âmes neuves (‘hadach). Comme chaque mois qui arrive est un nouveau mois (roch ‘hodech). Mais il ne sert à rien de crier après Dieu pour qu’il envoie au plus vite le Messie : tant que nous n’aurons pas fait ce qu’il faut et gagné suffisamment de mérite, le Messie ne « méritera » pas de naître.
On voit à la fin que paradoxalement ce qu’on attend de nous c’est que nous fassions la charité envers celui qu’on désigne pourtant parfois comme le roi des mondes : et la charité envers Dieu, l’équivalent de donner l’aumône aux pauvres, c’est d’étudier la Torah, de ne pas mépriser ce « pain » donné généreusement. La piété résulte de la charité, notamment celle qui consiste à travailler sur la Torah, et à agir au lieu de rester sans rien faire en disant « Je suis pieux », ou en demandant sans cesse à Dieu « Donne-moi autre chose » sans faire attention à ce qui est déjà donné.
Voici une traduction personnelle de cet article du Bahir :
« Quelle est la raison pour laquelle on dit : « … qui nous A sanctifiés (קדשתנ) par [-ב, qui veut dire aussi « dans »] ses commandements et qui nous a ordonné… », et pas « qui nous AS sanctifiés et nous AS ordonné… » ?
On nous enseigne que le Vivant de tous les mondes a EN lui tous les commandements (mitzvot), et dans sa miséricorde pour nous il nous les a donnés afin que NOUS NOUS sanctifiions (לקדשנו) EN eux et peut-être le méritons-nous.
Et quelle en est la raison ? C’est que dès l’instant où nous le méritons dans ce monde-ci, nous sortons dans le monde à venir, qui est grand. Dans sa main est le conservatoire de toutes les âmes et à l’instant où Israël est bon, les âmes méritent de sortir, et d’aller dans ce monde, et si Israël n’est pas bon, les âmes ne sortent pas, c’est ce que l’on dit ainsi : « Le fils de David ne vient pas tant que les âmes ne pourront pas être toutes dans un corps », et que veut dire « toutes les âmes dans un corps » ? Tu dois conclure : « [Si] toutes les âmes [se trouvent] dans un corps d’homme, [aussitôt] les nouvelles âmes mériteront de sortir et alors le fils de David va mériter de naître parce que son âme qui est nouvelle sortira dans la communauté des autres [âmes].
A quelle parabole cette question ressemble-t-elle ? A un roi qui avait une armée et il leur envoya des morceaux de pain à manger en grande quantité, mais ils furent paresseux et ne le mangèrent pas, et ils ne le conservèrent pas bien non plus, et le pain moisit et se gâta.
Le roi va enquêter et s’occuper de savoir s’ils ont à manger et s’ils ont mangé ce qu’il leur a envoyé. Il les trouve avec du pain moisi et trop intimidés pour demander d’autres morceaux de pain, car ce serait dire ceci : « Nous n’avons pas bien conservé celui-ci et nous en demandons d’autre ».
Le roi se mit aussi en colère et prit le pain moisi et ordonna à son armée de le faire sécher et de le réparer [racine du mot « tiqoun »] dans la mesure du possible. « Et je ne donnerai pas à ces hommes d’autre pain pour se rassasier jusqu’à ce qu’ils aient mangé tout ce pain moisi. Il le leur renvoya de nouveau.
Que firent-ils ? Ils parlèrent de se le partager, ils le partagèrent, et chacun d’eux se chargea de sa part. Les zélés placèrent leur part dans un lieu aéré et la conservèrent bien let la mangèrent bien.
Et les autres reçurent leur part et en mangèrent avec appétit. Ils mangèrent ce qu’ils mangèrent et laissèrent le reste, et ne le conservèrent pas bien. Car ils l’abandonnèrent et [le pain] se corrompit davantage et moisit, et ils ne purent plus du tout le manger, et il en resta, et il y eut de la famine jusqu’à ce que mort s’en suive.
On enquêta à propos de la vie de leur corps : pourquoi s’être tués eux-mêmes ? « Ce n’était pas assez que vous ayez corrompu le pain au début, vous avez recommencé avec le pain réparé et l’avez corrompu. Et vous avez corrompu votre part, en relâchant l’effort de la garder. Et en plus vous vous êtes tués vous-mêmes. »
Et eux de rétorquer : » Qu’étais-je censé faire ? »
Et Il leur répond : « Vous aviez à bien le conserver et si vous dites que vous n’avez pas pu, vous devriez faire attention à votre prochain, et à votre voisin, qui ont partagé avec vous le pain et vous avez vu leurs actions, ils se sont efforcé de bien le conserver. Vous deviez vous efforcer de le garder, comme eux l’ont fait. »
Et on leur demande encore : « Pourquoi vous être tués vous-mêmes ? Non seulement vous avez corrompu le pain mais encore vous avez ajouté de tuer l’argile de votre corps et de raccourcir vos jours, et vous-mêmes. Alors qu’il était possible qu’il sorte de vous un fils supérieur à vous qui vous aurait délivrés de votre corruption, et [en aurait délivré] d’autres aussi de leur corruption. C’est pourquoi de tous côtés abondent contre vous les corrections. »
Ils furent consternés et répondirent : « Et qu’étais-je censé pouvoir faire après que je n’avais plus de pain ? Et qu’étais-je censé manger pour vivre ? »
On leur répondit : « Si vous aviez pris la peine de vous fatiguer à travailler la Torah vous n’auriez pas répondu avec des raisonnements boîteux et avec cette insolence. Car à votre façon de répondre on reconnaît que vous n’avez pas pris la peine et la fatigue de travailler la Torah, et n’est-il pas écrit dans la Torah que « l’homme ne vit pas que de pain mais l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel » (Deut. 8,3) ? Vous aviez à chercher (lidroch), à vous renseigner, à demander de quoi vit l’homme, et ce que veut dire « ce qui sort de la bouche de l’Eternel ». »
Tu dois conclure : « Il vivra de la Torah dont [les mots] sont sortis de la bouche de l’Eternel. D’où l’on tire : l’homme ignorant n’est pas un pieux (‘hassid), car s’il n’a pas de charité (gomel ‘hessed) envers Lui, comment serait-il possible de l’appeler pieux ? »
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