Il est très tentant pour les philosophes d’accentuer le contraste entre un monde où tout se transforme, ou tout est devenir, et qui n’est pas un monde un, une substance, et d’un autre côté un ou des dieux, qui sont quelque chose de précis parce qu’ils sont stables, et éternels. Dans ce cas, on ne voit pas bien comment un événement comme la création du monde pourrait intervenir, comment le stable et l’instable pourraient à aucun moment se toucher, se croiser.
Ainsi, Diogène Laërce dans chapitre sur Platon l’associe au poète Epicharme, qui met d’un côté les dieux, qui n’ont jamais varié, et de l’autre l’homme et les autres individus changeants, qui sont toujours autres que ce qu’ils étaient l’instant d’avant, et au milieu de son poème il rejette l’hypothèse d’une création et d’un chaos originel, car rien de ce qui se produit ne peut selon lui se produire pour la première fois, ce serait selon lui comme dire que quelque chose vient d’un rien antérieur.
Qohelet, l’Ecclésiaste, dans la Bible, nous fait méditer jusqu’au désespoir sur une telle conception du monde, où tout se répète, où rien n’arrive pour la première fois, où tout est finalement banal. Alors, tout d’un coup, surgit, à la limite de la jeunesse et de la vieillesse, le souvenir qui sauve du gouffre moral : l’homme ou la femme qui se transforme en vieillard, en vieillarde, a été créé.
Derrière l’apparence fugitive, le tourbillon de ce qui se répète ici ou là, il faut chercher la trace du non-banal, de l’extraordinaire : l’instant de la création, l’acte créateur, et penser l’originalité d’un Dieu qui n’est pas toujours le même, mais qui un jour a fait jaillir le monde et toutes ses créatures : Ecclésiaste 12,1 : « Et souviens-toi de ton créateur dans ta jeunesse jusqu’à ce que n’arrivent pas les jours du mal et que n’arrivent pas les années où tu diras : « il n’y a rien en elles que je désire. » Et plus loin la phrase continue (au v. 6) : […]et jusqu’à ce que ne s’éloigne pas la corde d’argent et que ne soit pas cassée avec violence la boule d’or et que ne soit pas brisée la cruche à la fontaine bouillonnante et que ne soit pas cassée la poulie sur le puits. »
Je traduis « ad acher lo » ( ﬠד אשר לא) par « jusqu’à ce que ne pas » car il me semble que la traduction par « avant que », qui est ambiguë, fait oublier la négation, « lo » : je pense que l’idée est : « Et souviens-toi de ton créateur… pour que n’arrivent pas les jours du mal ». Penser à la création, méditer sur la création, fait éviter les brisures du lien vital et moral avec la source de vie et si tu ne penses pas qu’il y a un créateur, divin, de son monde, apparemment changeant et répétitif, la source vitale sera séparée de toi, il n’y aura plus l’histoire, ce grand élan messianique, sous la poussière des crimes et des misères. La vieillesse est une chose, mais tant que tu gardes le lien avec la vie et la source vitale même la vieillesse garde la fécondité d’une certaine jeunesse. Penser la création est nécessaire à l’homme, pour qu’il vive, et désire, qu’il désire le temps et le bien ensemble.
Dans sa traduction de la Bible, Munk fait une notice sur « la femme hébreue » qui dit ceci: la veille du mariage, on entourait la taille de la fiancée d’une chaîne d’argent que le marié devait rompre dans la nuit suivante. C’est sans doute à quoi fait allusion le verset 6, ce qui renvoie à l’idée d’une perte de la fiancée mystique pour l’homme juif pieux: elle « s’éloignerait ». Ensuite le verset parle d’une boule d’or (goulat hazahav), qui évoque les « boules d’or » du Cantique des cantiques au verset 14 du chapitre 5 (guelilei zahav) : les mains de la jeune fille du Cantique des cantiques sont des boules d’or ornées de « tarchich, d’onyx, il ne faut pas les briser. Enfin c’est autour du puits que se sont décidées les noces entre Isaac et Rebecca (Rivka), et entre Jacob et Rachel. L’union mystique entre le croyant et son Dieu exige la méditation de la possiblité et de la réalité de la création du monde en devenir par un être divin capable d’unité et d’identité.
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