Talmud Babli Traité Chabbat 109a : « Nous avons appris que toutes les mers sont à considérer en tant que miqvé, car nous avons appris (Genèse 1,10) : « Et il appela le miqvé des eaux « mers » »
L’eau dans ces trois religions a un rôle qu’on dit en français « purificateur ». Mais il faut bien voir le statut de symbole de ces pratiques où l’eau intervient – ou n’intervient pas d’ailleurs comme dans l’Islam lors des ablutions. Comment comprendre que quelque chose soit à la fois une pratique, nécessaire, une action véritable où quelque chose se passe, et un symbole, où quelque chose ne se passe pas concrètement dans le détail, mais se passe « symboliquement » ? Un sage musulman, Al-Qayrâwpanî, écrit dans la Risâla, en commentant un hâdith qui attribue au prophète ces paroles : « Quiconque fait ses ablutions et les fait bien, puis lève les yeux vers le ciel et dit la profession de foi musulmane, celui-là voit s’ouvrir pour lui les huit portes du Paradis et il entrera par celle qui lui plaira », que le fidèle musulman « devra donc faire cet acte en étant bien persuadé de tout cela et en apportant le plus grand soin, car la perfection de tout acte est subordonnée à l’excellence de l’intention qu’on y met. »
Le texte cité et son contexte insistent sur les pensées sur lesquelles on doit se concentrer, pour se préparer à cet acte. Que faut-il par ailleurs faire pour choisir l’eau nécessaire à l’ablution ? Eh bien, justement, l’eau n’est pas nécessaire, car si c’était le cas, l’ablution serait parfois impossible. Elle va donc être de l’eau symbolique, parfois : dans le Coran sont donnés les principes (Sourate « La table servie », ce qui se traduirait en hébreu par « choulkhan Aroukh…, v.6) : «Vous qui croyez, si vous vous mettez en devoir de prier, alors rincez-vous le visage, et les mains jusqu’aux coudes, passez-vous la main sur la tête et sur les pieds jusqu’aux chevilles. Si vous êtes en état d’impureté, alors purifiez-vous. Si vous êtes malades, ou en voyage, ou revenez de la selle, ou avez touché à des femmes et ne trouvez pas d’au, utilisez en substitution un sol sain pour en passer sur votre visage et vos mains. Dieu ne veut vous imposer aucune gêne, mais vous épurer, parfaire sur vous Son bienfait, comptant que vous en aurez gratitude. » Ainsi le sable peut se substituer à l’eau : ceci nous met sur la voie de la nature du symbolique, et l’on comprend que toute une palette de comportements et de croyances soit associée à un acte à la fois rituel et symbolique.
Retenons que la ressource de faire une place au symbolique est nécessaire, selon ce passage du Coran et plus généralement pour tout le monde, afin de rendre la religion possible et vivable. Dieu, dit le Coran, ne demande pas l’impossible, à l’inverse de certaines théories chrétiennes comme Le serf arbitre, de Luther, où l’homme serait poussé par Dieu au désespoir quant à la possibilité d’une pratique adéquate, afin que dans les larmes, l’on supplie Dieu assez adéquatement pour accueillir la grâce. Certains Juifs orthodoxes se rapprochent de cette idée luthérienne, dans leur compréhension du sacrifice par exemple, qui ne peut être fait qu’en ne voulant pas le faire, sous peine d’indifférence coupable à l’animal, voire de sadisme. Je vois là un paradoxe total, pour celui qui ne peut logiquement à la fois vouloir et ne pas vouloir. J’ai entendu dire qu’il va alors y avoir larmes et effondrement, et que c’est nécessaire à la foi. On peut penser que la vie réserve assez de telles situations, et que Dieu lui-même n’exige pas la dépression, bien que celle-ci soit parfois utile pour faire craquer nos défenses. Moïse Mendelssohn, philosophe du 18e siècle, définit l’une des règles d’interprétation qui président au judaïsme libéral, semble-t-il, à l’exception peut-être de certaines communautés massorti qui se confrontent, de façon d’ailleurs intéressante, à l’impossible dans leur pratique scrupuleuse. Mendelssohn écrit, paraphrasant Job (35,6-8) : « Dieu n’a pas besoin de notre concours, il ne désire aucun service de nous, aucun sacrifice de nos droits pour Son meilleur, aucun renoncement à notre autonomie à Son avantage. Ses droits ne peuvent en aucun cas se trouver en contradiction et en opposition avec les nôtres. » (cité par le Rabbin Sylvan Schwartzman p.24 de l’Anthologie du judaïsme libéral, dir. Pierre Hayat et R. Daniel Fahri, Ed. Parole et Silence).
Un texte de Louis Jakobs vient d’être édité en français (E.F. Maayane Dalsace, suivi de « L’homme face à la Révélation », du R. Rivon Krygier, Albin Michel, 2011). Il porte le titre : « La religion sans déraison ». Il ne faudrait pas trop limiter au raisonnable vulgaire la vie humaine, mais il y a une déraison qui conduit tout humain au désespoir, c’est la prescription de l’impossible, paradoxe total. Croire que l’impossible est prescrit par Dieu, alors qu’il est présumé vouloir le bien de l’homme, vient souvent d’une interprétation particulière d’une pratique qui élimine toute possibilité, en faisant l’impasse sur l’ordre symbolique le plus souvent au profit de l’imaginaire pur et simple. Bien sûr, il faut rêver ! Mais ici il n’est pas question de rêves merveilleux. Ainsi, le mariage juif serait cruel, odieux, impossible, si l’on prenait au pied de la lettre l’idée de « chambre nuptiale » associée à la « ‘houpa », au dis nuptial. Celui-ci symbolise d’ailleurs aussi les ailes de la Shekhina. Et si l’on exigeait des mariés qu’ils se livrent à un acte ob-scène (« sur la scène »), qu’ils fassent du théâtre (pornographique) en lieu et place de la cérémonie du mariage, ce serait la fin du mariage et non pas son observance la plus scrupuleuse. Il faut faire attention avec le mot « scrupule ».
L’eau est un symbole qui nous marque très fortement, et qui est très fortement relié à notre vécu. Elle est à la fois associée à la nature la plus sauvage (pluies, rivières, mers et lacs), et au travail humain le plus délicat (puits, canalisation, irrigation, pompes, châteaux d’eau, voire usines de désalinisation et stations d’épuration). Le miqvé, paradoxalement, est pour les juifs orthodoxes soit une eau naturelle courante (rivières, mers, lacs), soit une construction humaine très élaborée, voire coûteuse, qui passe par l’artificiel pour reconstituer le « courant » des eaux naturelles. Mais il faut insister, à propos du miqvé, sur le fait symbolique. Le miqvé artificiel renvoie symboliquement à beaucoup de choses, dans la conversion notamment, et particulièrement à la fois au cosmos et à l’origine. L’homme ou la femme qui descendent les marches de ce puits descendent vers l’origine, le centre du monde, le moment d’avant la naissance (ce qui fera de leur sortie une nouvelle naissance par l’intervention du symbolique – de l’imaginaire aussi-, de la foi, et de Dieu lui-même dans sa relation aux individus d’une part, au cosmos de l’autre). L’eau n’a pas comme matière un pouvoir magique sur tout cela, ni sur l’homme. Mais la situation par sa force symbolique a un effet sur l’individu, le converti (mais aussi la femme ou l’homme juif qui viennent par exemple avant un chabbath, et revivent eux aussi une renaissance s’ils le veulent bien), à condition, comme le disait le passage du Coran, que l’intention soit là, surtout chez le converti. Mais il serait évidemment souhaitable qu’il y ait aussi intention chez la communauté qui l’accueille, d’où le soin apporté à l’édifice. Le mot hébreu pour intention est qavana, qui renoie à l’idée de direction des pensées, à partir d’une réflexion symbolique sur le sens premier dans le tir à l’arc (on connaît une autre réflexion sur le tir à l’arc, dans le bouddhisme zen).
Cette pratique du miqvé, en particulier en termes de conversion, a certainement influencé la conception de l’allégorie de la vérité, comme une femme nue sortant d’un puits. En effet, on comprend bien la valeur ici de la nudité : enlever tous les voiles, être en contact direct, sans intermédiaire, avec l’eau. Le mariage, où les mariés ôtent leurs voiles, provoque l’émotion nécessaire à l’amour de la vérité : le mariage dans la chambre nuptiale (la « vraie ») a une valeur symbolique très forte pour l’accès au vrai par-delà les conventions et les apparences. Pourquoi la femme sort-elle d’un puits dans cette allégorie ? C’est certainement à cause de la pratique juive religieuse du miqvé. En un certain sens, celui qui sort du puits-miqvé est vérité. Un sens symbolique lié à la pleine conscience de la valeur symbolique de cette plongée dans l’eau.
Qu’est-ce qui est de l’ordre du « vraiment » alors ? Faut-il opposer le « vraiment » et le « symbolique » ?
Une pensée juive sur la prière donne une règle utile à notre bonheur : « Si tu prononces un mot, sois vraiment ce mot ». Etre le mot, c’est ce que fait l’enfant dont les premiers mots sont souvent : « Ma » qui veut dire « Quoi ? » ou « Pourquoi ? », « Ba » qui veut dire « Va ! », mais ensuite Ima c’est Maman, Abba c’est Papa. On pourrait ajouter le latin « Da ! » qui veut dire « Donne ! » et qui rappelle « Daddy ». Peut-être faut-il ainsi sortir du mot par la structure de la filiation pour entre dans l’histoire (« « toledot », les « générations », en hébreu) et ne pas sombrer dans l’autisme.
Il semblerait que pour le chrétien l’eau symbolise la mort, la plongée dans l’eau symbolisant la plongée dans la mort, et l’émersion la résurrection. Pour les Juifs l’eau symbolise plutôt la vie, et c’est pourquoi elle permet de marquer symboliquement la fin des écoulements divers : sang des règles associé par René Girard dans La violence et le sacré à la mort et à la violence, « mort » de toute façon de l’ovule non fécondé, écoulements maladifs, mais aussi peut-être derniers devoirs rendus aux morts. Il y a en hébreu un mot, « met-mitsva », qui désigne dans le Talmud le devoir urgent, avant tout autre, même pour un grand-prêtre, de laver et vêtir et enterrer un mort abandonné sur le passage. Mais aussi, quand on a touché un mort, on a le devoir de passer ses mains sous l’eau (« netilat yadaim »). Enfin, il y a finalement aussi chez les Juifs un rapport entre l’immersion dans le miqvé et la mort, car lorsque la personne s’immerge complètement plusieurs fois, à chaque fois elle cesse de respirer et pour le Talmud l’arrêt de la respiration est signe de mort. De plus, un miqvé est creusé à même le sol, comme une tombe. Donc sortir du miqvé peut symboliser à la fois la (re)naissance et la résurrection.

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