Jacques Derrida prend pour modèle de la déconstruction la pierre d’angle, celle qui soutient le tout mais aussi celle qui obtiendra, si l’on concentre sur elle les efforts, le maximum de dislocation : la partie entraîne le tout.  Le Chabbat opère dans la vie juive de cette façon : il a une force dislocatrice éminente et, en même temps, il fait tenir l’ensemble.

Lorsque les Sages de la Michna et du Talmud cherchèrent à donner du sens à l’arrêt du travail pour le jour de Chabbat, ils partirent de la construction du Temple et demandèrent de faire l’inverse, paradoxe de la piété juive qui s’abstient de toute tâche de construction du Temple (au moins du Temple matériel), lors de son jour de la semaine le plus sacré. Cela parce qu’on y commémore entre autres le mystérieux septième jour de la création, où l’Eternel s’est « reposé », vaynafach (de nefech, l’une des formes d’âme). Peut-être pourrait-on dire qu’il y a repris courage.

La raison a-t-elle quelque chose de décourageant ? Quoi de plus amusant alors que ce genre de règles ci-dessous, règles du chabbat selon le Rabbin Ovadia Yosef, dans son résumé du Choul’han Aroukh (1989) :

« Si l’on veut laver la vaisselle avec de l’eau chauffée avant Chabbat, il faut avoir soin de ne pas verser l’eau bouillante sur la vaisselle, mais de la verser au préalable dans un autre récipient sec et d’y laver la vaisselle » (p.122).

Il est interdit d’allumer, de régler ou d’éteindre durant le Chabbat une lumière ou un appareil électrique […] On règle une minuterie avant Chabbat de sorte que les lumières s’éteignent et se rallument automatiquement aux heures voulues. Mais on ne doit pas utiliser ce système automatique pour la radio afin d’écouter des nouvelles ou de la musique pendant Chabbat » (p.114)

« Avant l’entrée du Chabbat, il faut dévisser l’ampoule du réfrigérateur afin qu’elle ne s’allume pas lorsqu’on ouvre la porte » (ibid).

Il est interdit le Chabbat de retirer tout déchet (saleté ou partie non comestible) des aliments, soit au moyen d’un instrument (par exemple un couteau) soit de façon plus simple comme avec les mains. […] Si en même temps que le déchet on retire une petite partie de l’aliment, il n’y a pas « tri ». Cela est donc permis.[…]Il est permis de trier un mélange dans les conditions suivantes : (a) on sépare la partie comestible du déchet [et non l’inverse…] » (p.115).

« On ne doit pas se doucher le Chabbat à l’eau chaude […]. On peut plonger le Chabbat dans le mikvé même chaud, mais dans ce cas il ne faut pas s’y attarder » (p.117).

« Il est interdit de traire une vache, mais on peut effectuer la traite par l’entremise d’un non-juif afin d’éviter des souffrances à l’animal. Certaines fermes qui n’emploient pas de main d’œuvre non juive utilisent le Chabbat un dispositif de traite mécanique automatique » (p.118).

« On peut se laver les mains avec du savon liquide mais il est interdit d’utiliser du savon solide » (p.119).

« Il est interdit […] de couper du papier toilette » (p.119-120).

« Il est interdit de faire ou de défaire les nœuds permanents, ou des nœuds doubles. Sont permis les nœuds de lacets qu’on défait tous les jours, les nœuds de cravate » (p.120).

« Il est défendu d’ouvrir une tente ou une couverture […] Par extension, on n’utilise pas de parapluie le Chabbat » (p.121).

« Il est défendu d’utiliser une bicyclette de peur  d’en arriver à devoir la réparer (la défense ne s’applique pas à un tricycle utilisé par un enfant) » (p.123).

« On peut saler les salades pour le repas si on y verse de l’huile immédiatement après » (p.126).

Tout ceci est assez amusant en soi, quelles que soient les explications. Mais ce que nous avons voulu souligner, c’est l’effort qu’on sera amené à faire, le Chabbat, même si l’on est libéral et s’abstient plutôt du travail lui-même que de tout ce qui « crée », l’effort donc pour rompre avec la logique quotidienne, casser les réflexes, ouvrir son esprit à l’imprévisible, l’imperceptible, ce qui est mêlé au reste au point d’en être indiscernable pour l’esprit occupé de toutes sortes de soucis.

Le livre du R. Ovadia Yosef termine ce passage par une citation d’Isaïe (58, 13) :

« Si en l’honneur du Chabbat tu ralentis ta démarche, si tu ne vaques pas à tes affaires en ce jour qui m’est consacré, si tu considères le Chabbat comme un délice, la sainte journée de l’Eternel comme digne de respect, en t’abstenant de suivre ta marche ordinaire, de t’occuper de tes intérêts et d’en faire le sujet de tes entretiens, alors tu te délecteras dans le Seigneur et je te ferai cheminer sur les hauteurs de la terre et jouir de l’héritage de ton aïeul Jacob. » « T’abstenant de suivre ta marche ordinaire » : il nous faut à la fois bâtir de l’ordinaire et bâtir de l’extraordinaire, volontairement, pour ensuite percevoir l’extraordinaire dans l’ordinaire et l’ordinaire dans l’extraordinaire, afin d’aimer, toute notre vie.

 

Une réponse

  1. Avatar de לוי
    לוי

    Jamais je ne retrouverai les références, mais J.Derrida a même écrit que « la partie est plus grande que le tout »
    autre imprécision : il me semble que le judaïsme écrit que le Shabbath a été créé avant le monde , comme le shofar , la lettre Aleph (?) et là ma mémoire m’abandonne .

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