Les conditions de possibilité de la rencontre entre l’ordre de ce qui est dit ou pensé ou représenté et le monde, ses choses et ses êtres

 

Aristote commence sa Métaphysique par la vision.

A partir d’une traduction personnelle des deux passages, qui se ressemblent au point d’être étroitement solidaires, nous dirons quelques mots sur le mot central du passage à nos yeux, parmi tant d’autres importants, à savoir « gnôridzein », qui veut dire « découvrir » mais ici plutôt, en mettant en regard le texte de la Poétique, « reconnaître ».

Aristote Métaphysique I (alpha) 980 a et b : « Tous les hommes aspirent à savoir (eidenai) par nature. Et un signe en est leur plaisir de sentir. Et en effet, même si [les sensations] sont séparées de l’utilité, ils prennent plaisir à la sensation elle-même, et plus que tout à sentir par les yeux. En effet, non seulement pour agir, mais aussi quand nous ne voulons rien faire, nous choisissons de voir, contre pour ainsi dire tout le reste. La raison en est que la vision provoque plus de reconnaissances (gnôridzein,   γνωριζειν ) que les sensations des autres sens, et rend manifestes beaucoup de différenciations. […] (980b) Les autres espèces vivent par les représentations de l’imagination (fantasia) et par les mémorisations, et acquièrent peu d’épreuves (empeiria : l’épreuve, l’essai, et leur résultat). Mais l’espèce humaine vit par la technique et les raisonnements. Les hommes obtiennent leurs épreuves de leur mémorisation : en effet, beaucoup  de mémorisations de la même action produisent la puissance d’action d’une épreuve ramenée à l’unité. Et il semble que l’épreuve [aboutie] soit même presque semblable à la science (épistèmè) et à la technique, et la science et la technique arrivent aux hommes  à partir de l’épreuve. D’un côté l’épreuve [aboutie] produit la technique, comme le dit Pôlos, et de l’autre l’absence d’épreuve produit [l’action au] hasard. Et la technique naît quand à partir de beaucoup de remarques sur l’épreuve naît une saisie synthétique à propos des cas semblables. »

Poétique 4,1448b : il y a deux causes qu’Aristote dit « naturelles » (c’est-à-dire ni artificielles ni accidentelles, comme l’éducation par exemple) à la poésie.

[1°] L’imitation est consubstantielle aux hommes depuis l’enfance (et c’est en cela qu’ils diffèrent des autres animaux, parce qu’ils sont les êtres les plus imitateurs et qu’ils fabriquent les premières connaissances (mathèsis) à partir de (dia) l’imitation), et il est aussi consubstantiel aux hommes d’être mis en joie par les imitations [que les imitateurs] font de tout un chacun. Un signe de cela se sont les circonstances accidentelles des œuvres : ce qui nous fait peine à voir lui-même, nous sommes en joie d’en voir l’image (eikôn) exécutée avec le plus grand soin, comme par exemple les formes (morphè) des animaux les plus ignobles et les formes des cadavres.

[2°] Et la deuxième cause [naturelle de la poésie] c’est que l’effort d’apprendre (manthanein) n’est pas seulement  des plus agréables pour les philosophes, mais même pour les autres hommes également, bien que ces derniers n’aient que peu de part à cette activité. En effet s’ils sont en joie de voir les images (eikôn), c’est  parce qu’il arrive par accident (sumbainein) qu’en les contemplant (théorein) ils font l’effort d’apprendre et de déduire (sulloguidzein) sur chaque chose, par exemple que celui-ci est celui-là » [c’est-à-dire qu’ils apprennent à reconnaître].

On voit la parenté de certains aspects des deux textes. Le parallèle révèle l’importance pour Aristote de la reconnaissance, identification d’un mot, d’une image, d’une représentation, d’une pensée, et d’un aspect d’un être ou d’une chose du monde. Les deux textes décrivent de façon un peu différente mais sans doute complémentaire pour Aristote les moyens de cette reconnaissance.

La vision joue un rôle important, mais aussi ce qu’on traduit souvent par « ex-périence », mais qui en grec est em-peiria, qui désigne une vraie activité, où l’on procède à des essais, où l’on vit des épreuves. Peut-être le mot « imperium » désignait-il au départ  un homme qui avait vécu beaucoup d’épreuves, peut-être pour certaines des épreuves initiatiques, et il en sortait possesseur d’un mystérieux bâton. Puis l’on a oublié la sagesse et retenu l’idée de pouvoir pour le mot « empire », y compris quand on parle d’empire sur soi : cela pourrait être non de la violence sur soi-même dont Nietzsche dénonce la rage sous la figure de l’ascétisme, mais de la science venue d’essais et d’épreuves. Ainsi est écarté le danger d’agir au hasard. En portant en soi un savoir éprouvé on peut prévoir, orienter son action.

La poésie-peinture est présentée par Aristote comme ce qui peut aider les hommes à connaître le déclic de la reconnaissance, un peu comme Marthe Keller, sourde et aveugle, dont on nous a raconté qu’un jour elle saisit que ce qu’on pianotait sur son bras était le mot qui désignait l’eau qu’on versait sur elle, point origine de la reconnaissance et du langage.

On peut penser qu’une des préoccupations d’Aristote concerne la possibilité pour l’homme d’une reconnaissance de Dieu.

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