Ruth 3,14 ; « Elle se releva avant l’heure
où l’on peut se reconnaître (iakir)
les uns les autres ».
Si nous nous soucions de précision dans le domaine de la connaissance, nous ne confondrons pas connaître et reconnaître. Pour deux raisons. La première est que si l’on oublie l’idée biblique de reconnaissance par signes, l’on ne reconnaît que ce que l’on savait déjà, en particulier ses torts. On reconnaît par là même aussi que l’on savait déjà. Et donc que finalement on mentait un peu. Le retour à Dieu lors du mois précédant les « jours redoutables », en Tichri, permet sans doute plus de retour efficace sur nos fautes par retour à Dieu (techouva veut dire à la fois repentir et retour à Dieu). Mais il n’est pas question de cela ici, sauf pour dire que traduire un mot hébreu qui veut dire « connaître » peut induire à croire que dans tous les passages concernés les Juifs sont fautifs avant de « reconnaître ».
Ces passages sont Gen.24,14 ; EX 6,7 ;10,2 ; 16 ;6 ; 16,12 ; Nom.16,28 ; Isaïe 29,15 ; 43,10 ;Ez.23,49 ;Ez. 37,6 ; 37,13 ; 37,14 ; Os. 14,10 ; Joël 2,27 ; 4,17 ; Mi. 3,1 ; Zac 2,13 ; 6,15 ; Mal 2,4.
L’autre raison de ne pas confondre connaître et reconnaître est que si l’on envisage la reconnaissance au sens biblique, on reconnaît quelqu’un à des signes : comme général par exemple, à ses insignes ; c’est quand on a des moyens de discrimination qu’on peut reconnaître quelqu’un ou quelque chose en tant que…
Il y a une troisième idée : en ce qui concerne Ruth notamment on va reconnaître donc inclure celui qui est pourtant un « étranger », et l’on va ne pas reconnaître donc exclure celui qui est pourtant des nôtres, comme Job (2,12).
Connaître dans la Bible peut être une révélation précédant tous les signes et tous les savoirs préalables, provoquant d’ailleurs des résistances, telles celles des Hébreux nostalgiques dans le désert (« c’était mieux avant »).
La Bible a bien intégré, en hébreu du moins, ces différences et distingue savoir (hèda) et reconnaître (hikir). Ce dernier verbe a un fort sens de discrimination, distinction ; il est de la même racine que « nékar », l’étranger, celui qui diffère de moi. Je reconnais l’autre en étant capable de le distinguer de tous les autres. La Septante fait bien la même différence que l’hébreu, sauf dans un cas, Malachie 2,4, à tort sans doute car on pourrait parler d’oubli dramatique des prêtres qui fait que de nouveau Dieu propose par son prophète un savoir sur l’ancienne alliance avec les Lévi. Pour « savoir » la Septante dit « gnôsesthé », γνωσεσθε, et pour « reconnaître » elle dit « épignôsesthé » : επιγνωσεσθε.
Dans la Bible la reconnaissance porte notamment sur le droit d’aînesse : Deut. 21,17 : « C’est le fils aîné de la dédaignée qu’il doit reconnaître (iakir, יּכּיּר), en lui attribuant une part double de tout son avoir, car c’est lui qui est le premier fruit de sa force, à lui appartient le droit d’aînesse. »
Cette reconnaissance paraît exiger des signes de reconnaissance : le plus commode est la vue, et le visage. Le Midrach Rabba sur Toledot nous dit (ch. 65, §20) selon R. Assi « on enseigne : on n’identifie un cadavre qu’à son visage, à son nez, même si le corps et ses vêtements portent des marques distinctives », et il dit aussi qu’au bout de trois jours on ne procède plus à l’identification, car le cadavre est « défiguré ». Mais que faire si la vue fait défaut ? Il reste la voix : Juges 18,3 : « Ils reconnurent la voix du jeune lévite ». Isaac avait donc les moyens de ne pas se tromper : « La voix est la voix de Jacob » (Gen. 27,22). Mais il s’est fié au toucher et à l’odorat : on dit parfois que ce sont les sens les moins intellectuels. Ici ce sont les sens les moins discriminants, ceux qui permettent le moins d’éviter l’erreur d’identification. Isaac reconnaît ensuite Esaü car celui-ci donne largement de la voix, très marri que Jacob ait eu sa bénédiction.
A quel signe alors pourrait-on reconnaître Dieu ? Une exception nous donne une ouverture : Bien qu’étrangère, Ruth (2,10) est reconnue : « Comment ai-je trouvé grâce à tes yeux pour que tu me reconnaisses, alors que je suis une étrangère? » Ici les signes sont mis de côté ». Avec raison. De Ruth surgira le Messie.
Dieu reste un secret car il dépasse toutes les limites : Job 11,7 « Trouveras-tu le secret de l’Eternel et trouveras-tu jusqu’aux limites du Chaddai ? » La suite montre que Dieu dépasse toutes les limitations, tout effort de frontière. Peut-être est-ce ainsi paradoxalement le signe à quoi reconnaître Dieu ? C’est un peu osé : celui qu’on ne peut discriminer c’est celui-là qu’on discrimine en disant qu’un seul peut être ainsi : Dieu.
Maïmonide utilise un passage pour dire cette différence, dans le Livre de la Connaissance (1,8) : Isaïe 40,25 qu’on va traduire à peu près ainsi : « En qui verras-tu un exemple de Moi ou un double ? »
On comprend donc que la Bible préfère toujours dire « Vous saurez que je suis l’Eternel », plutôt que ces traductions qui essaient de faire l’impasse sur le mystère de la révélation : Dieu se révèle, il ne se reconnaît pas, sauf passage à la limite comme nous l’avons suggéré.
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