En Métaphysique 1 (A), 6, Aristote évoque la possibilité d’une réalité différente de celle des individus discriminés grâce à la vision, comme il a dit en 1,1 : il ne s’agit pas pour autant de ce monde de forces et de relations que découvre la science moderne au 17e siècle. Peut-il exister autre chose que des individus perceptibles au sens ou des forces détectables par la science aidée de la technique ?
Le risque, concernant les signes distinctifs, c’est que les individus que nous percevons changent tellement qu’ils ne soient plus identifiables par les mêmes signes, mais par d’autres, auwuel cas on peut dire qu’ils sont confondables et non plus identifiables. La voix peut changer quand on est enroué. La trace de notre index peut être brouillée par des blessures ou des brûlures. Notre visage peut être également modifié, par une barbe ou un rasage par exemple. Alors que faire ?
Il sera simple de se détourner des individus pour chercher le stable, ce qui est toujours identique à lui-même. Mais cela existe-t-il ? Et si cela existe, pouvons-nous le connaître ?
Le stable platonicien court le risque de ne pas exister vraiment : certains l’ont dit : l’universel n’existe pas, seul l’individu existe. Ainsi, ce n’est pas l’idée de table qui existe, mais cette table, ici et maintenant, qu’a fabriquée tel artisan à un moment donné du temps. Cette table d’ailleurs, n’est-ce pas plutôt une « morphè » (le véritable mot grec pour « forme ») qui la caractérise, plutôt qu’une « idée » ? Nous avons vu ce mot de morphè en Métaphysique 1,1. Une idée peut-elle être une forme ? Et ne perd-on pas avec l’idée ce que la forme (morphè) avait de réel ? Faut-il d’ailleurs expulser d’une chose ce qui en est l’essence même ? Cette aliénation n’est-elle pas purement intellectuelle, comme une reconstitution fabriquée à partir de l’esprit humain ? C’est ce que dans le premier chapitre Aristote appelait une expérience, une épreuve (empeiria) où l’on rapproche les cas similaires.
Cependant, nous pouvons dire que les reconstitutions, tout comme les objets fabriqués, peuvent faire partie du réel, pour peu que de la matière soit utilisée. Cela devient de la technique.
On en vient à dire que seuls les êtres dotés de matérialité existent. Y a-t-il des exceptions ? Peut-il y avoir un individu réel et qui cependant soit immatériel ?
Certains affirment cela en recourant à l’idée de cuase et d’effet : existerait non pas seulement ce que je perçois, mais aussi la cause de ce que je perçois, car tout phénomène aurait une « cause » (« aitia » en grec). C’est là « parce que… » (« oti… ».
A propos de la nature et de sa richesse, Aristote écrit en Métaphysique A, 3, 984b13-17 : « Rapporter au hasard (automaton) et à la fortune (tukhè) une œuvre si grandiose n’était pas non plus raisonnable. Aussi quand un homme vint dire qu’il y a dans la Nature, comme chez les animaux, une Intelligence, cause de l’ordre et de l’arrangement universel, apparut-il comme seul en son bon sens en face des divagations de ses prédécesseurs. » (Anaxagore). Le hasard, c’est le comportement des choses, la fortune, c’est la rencontre de ces choses : un cheval qui divague c’est automaton, son maître qui le rencontre alors c’est tukhè. Voir note 3 p. 35 de l’éd Tricot chez Vrin T. 1 (1970). Ici l’on nie que le monde ne soit que des mouvements automatiques et des rencontres non programmées.
Faut-il remonter de cause en cause, de chose causée à sa cause qui comme elle-même est chose causée fait remonter à sa cause, etc., quasiment à l’infini, ce qui supposerait un temps quasiment infini, donc impossible à obtenir pour l’homme, afin de trouver cette cause de l’ordre du monde, ce ou Celui qui fait que le monde n’est pas « automaton », divagation au hasard, ni impossible à connaître méthodiquement (tukhè, rencontres au hasard) ?
Mais si nous ne connaissons pas cette cause-là, alors tout l’édifice de notre connaissance par les causes ne s’effondre-t-il pas ?
Il y a peut-être un raccourci, qui permettrait en accédant à cette cause qui est en même temps esprit directement, sans remonter de cause en cause, de garantir ensuite le reste du savoir. Aristote, au Livre Gamma (Livre 3) de la Métaphysique appelle cette hypothèse de « raccourci » la « science de l’être en tant qu’être ». Aristote dit à ce propos qu’il ne faut pas confondre un fragment avec de dont il est le fragment. Le fragment n’est être que par accident (voir Livre 3,1, 1003a30). Mais alors y a-t-il un signe pour reconnaître l’Etre lui-même et non des fragments ?
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