Le faux est-il affaire de volonté de celui qui parle ? Descartes et la Bible ont tendance à dire que oui. Pour Aristote il est certain que le témoignage d’un spécialiste de la question est plus à prendre en considération que le témoignage d’un ignorant, mais cela ne veut pas dire que celui qui parle dise vrai.
Au Livre Gamma (6,1011 a 20) la personne qui prétend dire le vrai doit donner selon Aristote des informations sur elle-même (le sujet de l’énonciation) : « Les philosophes […] doivent éviter de dire simplement que ce qui apparaît est ; ils doivent préciser que ce qui apparaît est, pour celui à qui il apparaît, quand il lui apparaît, au sens où et de la façon suivant laquelle il lui apparaît » (traduction Tricot). On voit ainsi que la possibilité d’un discours faux relève du sujet de l’énonciation, et de sa volonté éventuellement. C’est sur cette volonté de «dire faux » que la Bible va insister dans sa théorisation du discours faux.
Certains pourraient croire que le discours est vérifiable facilement par la vision, mais il n’en faut pas esquiver les difficultés. Aristote pose un problème déjà classique : tous ne voient pas la même chose, et la vérité ne peut être décidée à la majorité selon lui, car la minorité peut avoir raison : (Métaphysique Gamma, 1009b1, ma traduction) : « Ils croient qu’il ne convient pas que le vrai soit décidé (crinésthai, cf. « critique ») en fonction du plus grand nombre ou du plus petit nombre ». Le plus grand ou le plus petit nombre de quoi ? De témoins, ici, car les juges sont ceux qui décident (crinesthai) d’après les témoignages.
Le faux dans la Bible, c’est d’abord la façon volontaire de travestir la réalité, de peindre un tableau d’une situation qui la rendra mauvaise quand elle était bonne, ou bonne quand elle était mauvaise. Tels les premiers explorateurs, qui dépeignent en mal et comme une terre terrifiante la Terre promise, de lait et de miel. Cette tentation est forte chez certaines formes d’intelligence, qui s’amusent de faire de la peine et de ridiculiser le bien. C’est peut-être aussi le fait de certains railleurs qui s’intitulent selon les cas « pessimistes » ou «réalistes ». Le premier des Psaumes dit « Je ne m’assois pas parmi les railleurs» : les railleurs ce sont d’abord ceux qui se moquent, en un double sens, du vrai : les chomerim du Cantique des Cantiques, ou ceux qui disent le vrai et laissent entendre le faux. Ils montrent le beau et ils en font rire, tels les marins du poème de Baudelaire L’Albatros. Ce sont les destructeurs de foi : il y a un rire qui réconforte le cœur et un rire qui le transperce.
Le Psaume 101 décrit ce rapport à la fausseté qui renvoie au vrai comme norme et comme devoir. Il est nécessaire de faire effort pour fuir le mal, la recherche de la vérité a une limite : je ne dois pas savoir le mal, mieux vaut un cœur stupide qu’un cœur rusé, sachant manier la fausseté.
Pourtant, est-il possible de ne pas être stupide ainsi, en restant à la fois dans le vrai et dans le bien ? Aristote dans sa Poétique voyait la solution dans l’écoute des pièces de théâtre. Ici, selon ce psaume, ce qu’il faut c’est bien s’entourer, et ignorer ou chasser les méchants, on se surveillera mieux, on veillera mieux à ne pas avoir le regard hautain, si l’on fixe ses yeux et si l’on relie son cœur à des gens fiables et qui font un effort de simplicité de cœur. Sinon, à quoi bon l’intelligence ?
Voici ce psaume dans ma traduction :
Psaume 101
(1) De David souvenir. Je chanterai que grâce et justice t’appartiennent, Eternel, je le rappellerai.
(2) Je serai savant (lehaskil, cf. haskala) dans le chemin de la simplicité, [celle qui dit] « Quand viendras-tu vers moi », je persisterai dans le chemin de la simplicité de cœur au milieu des miens.
(3) Je ne placerai pas devant mes yeux une méchanceté, j’ai haï l’ouvrage de ceux qui méprisent [tout], cela ne collera pas à moi.
(4) Un cœur plein de fausseté, cela restera interdit loin de moi, je ne saurai pas (« daa ») le mal.
(5) Qui me calomnie en secret son prochain, celui-là je le détruirai, des yeux hautains et une grande intelligence, cela ne m’est pas possible.
(6) Mes yeux sont posés sur les hommes fiables de le Terre pour qu’ils se tiennent avec moi, celui qui marche dans le chemin de la simplicité, c’est celui-là que je mettrai à mon service.
(7) Celui qui fait des ruses, qui dit des mensonges ne se tiendra pas parmi les miens et ne pourra tenir devant mes yeux.
(8) Dès l’aube je détruirai tout méchant-de-la-terre pour éliminer de la ville-de-Dieu tout artisan d’iniquité. »
Le faux, c’est aussi la parole vaine, celle qui guette tout bavardage. On se déconnecte de la référence et l’on se laisse griser de libres associations de mots, ou d’idées. Là encore, la Bible insiste sur l’aspect volontaire : dire le faux, c’est le vouloir. Ainsi, dans les Dix Paroles, il est interdit de faire des faux serments, des faux témoignages : le mot est « chav » qu’on traduit aussi par «vain » ou « vide ». Le faux est une parole vide, vide de référence. C’est l’enflure du sujet de l’énonciation qui se répand lui-même dans ce qu’il dit. Mais comment peut-on savoir que quelqu’un a dit le faux dans ces cas ? (Deut. 19,18) Eh bien, pour savoir que deux témoins ont dit le faux il est nécessaire d’avoir deux autres témoins (Talmud Makot 5) qui disent que ce sont de faux témoins, pour diverses raisons : ils n’étaient pas là, ils n’ont rien vu, il y avait autre chose à voir, etc. Mais alors, ira-t-on à l’infini ? La justice humaine n’a pas les ressources de la justice divine. Parfois on se résigne à dire : « C’est l’avenir qui nous le dira ».
Justement, sur le faux, il est question des faux prophètes dans la Bible : ceux qui disent le faux, ceux qui enjolivent l’avenir notamment. La Bible dit : tu sauras que c’est un faux prophète (c’est-à-dire « qui dit le faux ») si sa prophétie ne se réalise pas. Or, la prophétie de Jonas ne se réalise pas : pire, il dit lui-même : je savais bien que cela n’arriverait pas. Alors, est-ce un faux prophète ? Il est clair que selon la Bible c’est un vrai prophète : a-t-il donc dit vrai ? Comment est-ce possible ? Il faudrait répondre à cette question.
Pour contourner la norme du vrai et les excès moralisateurs
Dans un article paru en 2001 dans la revue Cités (Chez PUF), n°5, pages 87-92, et intitulé « Pourquoi moraliser les normes cognitives ? », Christiane Chauviré écrit : « on peut aussi manipuler les gens en se servant de la morale : c’est une manipulation plus insidieuse, qui détourne la morale de son juste emploi. L’usage moralisateur des normes cognitives me paraît relever de ce type de manipulation où la posture moralisante est prise en vue de constituer un « philosophiquement correct », et de revendiquer pour soi le monopole de toutes les vertus philosophiques. » Peut-être que le Talmud, en rendant compte des discussions et pas seulement de la discussion majoritaire, et aussi en posant plus de questions qu’il n’en résout, a-t-il voulu éviter l’utilisation du vrai pour le sectarisme et la violence. La plupart du temps, ce que nous disons avec plus ou moins de bonne volonté a quelque chose à voir avec le vrai. Le vrai est peut-être plus large, ou plus restreint, ou carrément à côté, de ce que je dis, mais quand je parle et que tu parles un dialogue crée un champ d’approximation du vrai et même de plusieurs vrais.
La simplicité de cœur du psaume 101 n’est pas tout, et l’intelligence de l’autre et des situations et événements du monde implique souvent la patience de faire des distinguos, de diviser l’analyse en plusieurs facettes, et aussi sur un autre plan d’intervenir dans le réel avec des paroles toujours partielles, et souvent imprécises et maladroites, quand le souci du « chalom » ne les rend pas carrément « mensongères » par souci d’une vérité plus haute, celle qui justement résultera un jour du « chalom » entre les hommes. Si Jonas doit malgré tout dire ce qu’il a à dire, c’est parce que sa parole est à la fois un mensonge et une prévision, qui comme toute prévision de catastrophe est faite pour être déjouée par la volonté humaine. La volonté crée du mensonge qu’elle transforme parfois en vérité : ainsi comme le souligne Nietzsche la science pour se développer a-t-elle dû promettre bien plus que ce qu’elle pouvait tenir, mais sur la base de la foi en elle ses recherches ont pu tenir des siècles, et les promesses aussi ont pu finalement être tenues, pour certaines d’entre elles. Et l’avenir est devant nous, avec nos mensonges et nos vérités inquiètes et instables, et le talent immense de l’homme, juif en particulier, pour inventer de nouvelles questions dès qu’une réponse ose se formuler.
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