Pour ceux qui ont renoncé à toute croyance religieuse, deux voies s’offrent à eux, soit la croyance en une raison « canonisée », fondant dans la nature des règles d’une morale laïque, soit le relativisme, version pacifique de la cohabitation des peuples et des cultures.
1°) 1e version du relativisme : le subjectivisme
Tout jugement est relatif à celui qui le prononce, compte tenu de son caractère, son histoire, sa place dans l’espace et dans le temps, ses relations familiales, amicales, communautaires. (voir les philosophes sceptiques de l’Antiquité, par exemple chez Sextus Empiricus).
Pendant longtemps on a cru à la possibilité d’un jugement objectif, tenant compte des lois et des faits. On est passé à l’idée du jugement intersubjectif : chacun fait vérifier sa théorie et ses expériences par les autres.
Mais la science s’est mise avec la mécanique quantique notamment à dire que toute expérience inclut l’observateur, comme « perturbateur » du réel. Par exemple l’observateur par son observation fait que l’électron n’est plus une onde mais un corpuscule.
D’autre part la communication de l’expérience se fait par le langage, et celui-ci est façonné par la langue et la culture.
D’où :
2°) 2e version du relativisme : les valeurs
Les valeurs elles-mêmes sont différentes selon les cultures. Bien, mal, vrai, faux s’entendent différemment si l’on est français ou japonais.
Du coup, il devient interdit de juger le comportement de quelqu’un d’une autre culture, pour un relativiste.
L’individu A vit au sein de la culture V et son système de valeurs lui fait juger tout le monde non seulement au sein de sa culture, mais dans les autres cultures : il se trompe. Il ne peut juger adéquatement et justement que les individus B, C, D qui vivent au sein de la culture V. Il n’a pas le droit de juger l’individu F qui vit au sein de la culture W. Ce dernier non plus ne peut juger le comportement de A puisqu’il ne peut juger que les individus G, H, I qui vivent au sein de la culture W. (Voir Rorty, qui a une grande influence sur les travaux de l’UNESCO).
Version plus radicale : on devrait juger quelqu’un selon les valeurs qui sont les siennes et non selon les nôtres. Si ce n’est pas possible alors il faut s’abstenir de juger.
Les « systèmes » de valeurs ne doivent pas être conçus comme s’affrontant, car nul ne peut prétendre à l’universalité. Le relativiste est pacifique.
Mais il y a ici un présupposé : que les cultures sont étanches les unes par rapport aux autres et monolithiques.
3°) Contestation du relativisme à la base
Les cultures ne sont pas isolées les unes des autres. Et chaque culture « officielle » est en conflit avec des « sous »-cultures marginales, artistes, étrangères, qui lui sont nécessaires et la vivifient (Voir Edward Said).
Si les cultures ne vivent pas chacun dans l’isolement, ce qui apparaît comme nécessaire à l’une n’est pas seulement relativisé : il y a bien plutôt l’offre d’une alternative, et donc d’une compétition possible qui peut reconduire à l’idée de valeurs universelles, s’imposant à ceux qui réfléchissent et dialoguent dans l’interculturel.
D’un autre côté ce qui paraissait évident comme valeur universelle est remis en question par la réflexion : notre « savoir » s’amoindrit ou disparaît. Alors peut émerger la vraie morale et les vraies valeurs, sur cette table rase.
Selon Lévinas la morale universelle se reconnaîtrait à ce qu’elle s’apprend sans contrainte, parce que nous la reconnaissons naturellement, nous y sommes disposés naturellement.
Mais il n’est pas sûr que nous acceptions volontiers les interdits qui s’opposent à nos désirs. Surtout dans une « société de consommation » qui par ailleurs veut stimuler notre consommation et valorise par exemple une adolescence en rébellion contre « la morale de Papa » pour vivre tous ses désirs. Notre économie pousse le fait à détruire la valeur.
En conclusion, essayons de formuler une double prescription, qui court le risque du paradoxe : nous devons à la fois penser une morale qui vaille aussi pour les temps futurs (ou la transmettre au moins, à défaut de la comprendre), et éduquer nos enfants au libre examen et à la prise en charge responsable de leur propre existence. Peut-être cela ne peut-il se faire sans entrer dans des rapports de force, mais alors, comme disait Pascal, si la justice ne peut être forte, qu’au moins la force soit juste).
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