Le texte suivant est très intéressant : nous y semblons n’avoir le choix qu’entre vérité instituée et vérité fondée de façon fondamentaliste. Mais la vérité des religions, comme le judaïsme notamment, est une vérité textuelle, et donc éminemment liée à l’institution humaine. Aussitôt dite, elle est redoublée par l’interprétation : « Michna » en hébreu désigne le redoublement, chaque année est elle-même un redoublement (« chana », redoublement d’institution pour la vérité divine parmi les hommes, sinon il n’y a plus rien. Torah désigne l’étude, étude organisée de tout ce qui peut nous permettre de progresser, mais aussi, pour qui veut s’en occuper, remontée « expérimentale », parfois beaucoup moins organisée et plus dangereuse, de ce qui est dit à l’énonciateur, afin de ne pas trop s’adapter au temps présent, afin de rester toujours sur le mode de l’inaccompli. Mais aussi « descente aux enfers », effort permanent de vérification de la valeur de nos convictions dans la pratique du monde et des autres, quitte parfois à véri-fier le réel, à lui redonner la forme du vrai, en déblayant les images qui se recouvrent et s’enchevêtrent, soit pour trouver quelque chose derrière les images, soit pour recueillir ce qui des images est un trésor de l’humanité créatrice.
Les matins de France Culture avec Bruno Latour
Transcription, par Taos Aït Si Slimane, d’un extrait de l’émission de France Culture, « Les Matins », par Marc Voinchet, du mardi 18 septembre 2012, « Politique, technologies, culture : esquisse de l’homme du XXIe siècle ? ». Extrait :
« Bruno Latour : On a accès à la vérité véritable à la vérité, et plus qu’un accès. Mais dans le cas de la référence scientifique sans l’institution, sans les instruments, sans les disciplines, sans l’expérience, sans la reprise continuelle de tout ce bazar assez complexe, assez matériel de l’institution, je dis institution pour le résumer, on n’a pas l’objectivité. Par contre, il y a des tas d’autres activités où ce n’est pas du tout l’institution scientifique qui nous apporte des réponses mais l’institution politique, l’institution juridique – je lui ai consacrée un livre entier- et ces institutions ont chacune des modes de production de la vérité. Oui, des modes de production de la vérité, que l’on ne doit pas juger à l’aune très particulière d’une information sans aucun enracinement, cette espèce d’idée complètement vague de la raison universelle en surplomb, vous avez utilisé le terme, et je ne vois pas ce que c’est qu’un surplomb et ça, c’est l’ouverture et au relativisme, à mon avis, et à son concurrent direct qu’est le fondamentalisme, qui est quand même le grand problème aujourd’hui dans l’actualité…
Marc Voinchet : Attendez, justement, je pensais être trivial, mais ce n’est pas tous les jours que l’on a Bruno Latour aux Matins. Je voudrais vous poser une ou deux questions d’actualité pour savoir comment vous la décryptez, vous l’analysez. On parle en ce moment de ces violences et manifestations en réaction au film de ce Copte américain, islamophobe, qui déclenche, comme le sait, l’assassinant de l’ambassadeur des États-Unis en Libye, vous l’analyser comment, vous ? Vous l’analyser toute de même est une guerre latente à une modernité, la nôtre qu’on aurait réclamée, l’européenne ou l’occidentale ? Ou c’est d’autre chose qu’il s’agit, de deux conceptions peut-être obsolètes selon vous de deux types de modernités ?
Bruno Latour : Je lis attentivement Gilles Kepel, et Gilles montre très bien que ce sont des attentes, cela paraît bizarre de dire ça, aussi bien des fondamentalistes que des Talibans, ce sont des formes de modernisation. Formes de modernisation qui nous paraissent évidemment à nous très bizarres mais qui ne sont pas incompréhensible dans une perspective de retour du fondamentalisme. À partir du moment où on a eu la déconstruction, le seul moyen de sortir de ce discours sur le discours, et l’opposition est très étrange entre une position en surplomb ou bien l’apologie des discours, si vous tenez à la vérité vous devenez fondamentaliste. Le fondamentalisme, là vous vous parlez des fondamentalismes musulmans, mais moi ce qui m’intéresse beaucoup ce sont les fondamentalismes américains républicains, justement sur la querelle sur le climat. C’est-à-dire ceux qui associent, pour des tas de raisons qu’il serait très intéressant de développer, une certaine position religieuse et une certaine position sur le cosmos. À partir du moment où l’on va éliminer cette association qui est tellement importante, dans le cas des sciences par exemple, entre objectivité, objectivité objective, réalité réelle, et institutions, quand vous allez vouloir la vérité, n’avez plus d’autres solutions que de chercher les fondements. Une position en surplomb, une position en sous plomb, une position dans les textes, peu importe, vous allez entièrement nier le caractère institué de la vérité. Évidemment, le cas de l’Islam est particulièrement intéressant, encore une fois je ne suis pas spécialiste mais je lis Kepel, le problème de l’institution de l’interprétation. Quelle est l’interprétation exacte ou l’interprétation pas exacte. Vieille question européenne, bien connue dans le cadre de la réforme, avec le problème de l’interprétation et du contrôle de l’interprétation, de nouveau une question d’institution, de nouveau une question de tri entre le vrai et le faux, etc. Pour moi, au contraire – c’est peut-être pour cela que je réagis peut être un peu vivement, je m’en excuse, à l’argument de déconstructiviste – il y a une association très forte entre la tradition déconstructiviste du XXème siècle, qui est en gros celle de dire : s’il y a institution, on ne peut pas lier institution et vérité, et le fondamentalisme, parce qu’ils sont d’accord sur ce point. Si l’on veut encore trouver la vérité, disent les fondamentalistes, il faut arriver au fondement. »
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