Comprendre est un plaisir, et la quête de la vérité est une sorte de chasse qui est en elle-même un plaisir. Un plaisir qu’ignorent les paresseux qui en restent à l’opinion habituelle.

Parler d’idées claires et distinctes, comme Descartes, est en fait un parler obscur. Il est préférable de dire qu’il y a des idées déterminées, c’est-à-dire identiques à la façon dont elles sont perçues par l’esprit. Et un esprit averti n’utilise un mot que lorsqu’il est résolu à en faire le signe d’une idée bien déterminée qu’il perçoit dans son esprit. « La plus grande partie des questions disputées et des controverses chez les hommes vient d’un usage douteux et incertain des mots, ou (ce qui est la même chose) vient d’idées indéterminées, que ces mots représentent » (fin de l’épitre au lecteur).

Il est inutile de supposer des idées innées, communes à tous les hommes, koinai יennoiai, alors que nous avons des facultés naturelles dont l’usage suffit à former les idées concernées : par exemple il n’y a pas besoin de supposer une idée innée de la couleur, alors que dès qu’on voit on « reçoit  [les couleurs] des objets extérieurs ».

La croyance qu’il y a des idées innées prétend se fonder sur leur universalité. Mais à chaque fois on constate qui ni les enfants ni les idiots ne les connaissent, par exemple la proposition : « Il est impossible à la même chose d’être et de ne pas être ». Cela paraît contradictoire de dire que l’idée est innée et qu’elle n’est pas connue de l’individu lui-même. Et si une idée en vient à être connue alors qu’elle était ignorée auparavant, comment savoir si elle était innée ou si elle vient d’être acquise ?

Certains argumentent en disant que l’individu humain n’a pas tout de suite l’usage de la raison, et que c’est elle qui révèle les idées supposées innées. Mais alors, qu’en était-il avant que l’individu ait l’usage de sa raison ? Savait-il ou non ? Voyait-il ou non les couleurs ? Et pourquoi faudrait-il de la peine et du travail, ce qu’est l’usage de la raison, pour jouir de ce que Dame Nature nous a donné ? Qu’une idée finisse par être connue, à une date incertaine de la vie d’un individu, prouve non pas qu’elle était innée, mais le contraire.

L’enfant apprend progressivement les idées qui sont derrière les mots, par exemple « un » et « deux » sont appris plus tôt que « dix-huit » et « dix-neuf ». Mais ensuite, les idées paraissent tellement là depuis toujours, qu’on croit qu’elles sont innées, parce que dès qu’elles sont apparues, l’esprit les a adoptées aussitôt et n’en a jamais douté ensuite. Or il y a beaucoup d’idées et de propositions qui sont telles, sans qu’on les classe d’ordinaire parmi les supposées « idées innées », peu nombreuses. L’évidence n’est donc pas une preuve de l’innéité d’une idée ou d’une proposition.

De plus, on voit bien que certaines idées sont mieux comprises quand il y a eu enseignement d’un autre homme. Et donc on ne peut s’appuyer sur ce qui n’a pas fait l’objet d’un enseignement pour que ce soit les fondations de tout autre savoir. Mais alors, pourquoi croirait-on que l’enfant a des idées innées, alors qu’il connaît des idées adventices avant de connaître des idées supposées innées ?

Conclusion : il n’y a pas en l’homme d’idées innées. L’esprit brillant est celui qui a beaucoup appris et beaucoup réfléchi sur le monde ou sur Dieu, de façon à se former des idées déterminées au lieu d’avoir à manier des mots vides de sens pour lui.

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