Musil écrit : « Quiconque veut parler de la bêtise ou tirer quelque profit de tels propos doit partir de l’hypothèse qu’il n’est pas bête lui-même ; c’est-à-dire proclamer qu’il se juge intelligent, bien que cela même passe généralement pour une marque de bêtise ! » (« Sur la bêtise », cité par Avital Ronell in Stupidity, E .F Points Stock, 2006, p. 151). On voit bien qu’il y a un lien entre se tromper et être stupide, mais certain philosophe s’est déshonoré à vouloir expliquer que le trompeur aussi est stupide, en désignant les « Palestiniens » à la persécution dans son chapitre « des déficiences de l’esprit quant à la faculté de connaître » (Kant, Anthropologie d’un point de vue pragmatique, Livre 1, § 46). Dans le chapitre Kant s’efforce de dissocier honnête et bête, ce qui est effectivement une entreprise utile, à condition d’y être soi-même honnête ! Il termine ainsi avant sa « note » explicitement antisémite : « le trompeur trompé est tourné en ridicule, le trompeur heureux est honni », et donc il est normal que les Juifs soient persécutés et ridiculisés, CQFD. Peut-être y a-t-il autre chose à faire de son intelligence qu’écrire de telles pages sur la stupidité. Et peut-être est-on encore plus coupable de mal dire et d’inciter au mal quand on est un homme instruit qui vante les « Lumières ». Sans doute Musil a-t-il raison, il est paradoxal de vouloir écrire sur la stupidité.
La bêtise : une façon de s’accrocher au bonheur peut-être, mais désespérée : elle n’autorise aucune mise en question, aucune curiosité sur la formation des choses et des relations. La bêtise se revendique savoir, elle décide de tout en un instant, même de l’indécidable, et elle ne laisse pas de place au doute. Tout effort pour faire bouger celui qui s’est réfugié dans la bêtise est assimilé à de la méchanceté, du diabolique. De l’extérieur, l’homme bête est vu comme une espèce de sentimental habité par la superstition et le fanatisme.
Mais n’y a-t-il pas quelque chose de touchant dans la confiance en la vérité ? Et certains n’ont-ils pas une ignorance voulue, à l’écart d’une science vécue comme malfaisante et aveugle sur les conséquences de ses découvertes ? Enfin, n’est-ce pas le mode d’être du présent, de la vie elle-même, que la bêtise et l’absence de sens, par opposition à la mémoire et au recul de la réflexion qui implique une certaine prise en compte de la mort ? « C’est à la tombée de la nuit que l’oiseau de Minerve prend son vol », écrit Hegel au début de sa Philosophie du Droit.
L’effort pour reconnaître ses erreurs est une forme de mortification. C’est d’abord ce qui met sur la voie d’un perfectionnement de soi. Mais, on le verra aussi, la rectification des erreurs a une orientation pratique. Elle va même réparer les « erreurs de la nature ».
L’enfant ignore presque tout du monde, et vit souvent avec des fantasmes de toute puissance protégés par les adultes, qui par exemple trichent un peu pour le laisser gagner au jeu ou croire au Père Noël. Rester trop longtemps ainsi le maintiendrait dans une forme de bêtise. Emile ou de l’éducation, de Rousseau, montre comment la confrontation avec l’expérience, avec la nature en particulier, fait éprouver la résistance du réel par rapport à nos fantasmes. Certains voudront oublier et se détourner, d’autres, plus philosophes, se mettront à rectifier leurs erreurs.
Ce n’est pas seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres, que philosophes et scientifiques s’attachent à rectifier leurs erreurs et les erreurs de l’humanité. Descartes dans le Discours de la Méthode montre que la science moderne peut avoir une utilité pratique, et servir à développer une technique sans échec ou presque. Cela marche mieux parce que c’est une science qui étudie la nature comme interactions et rapports de force, à la place d’une doctrine qui prêtait à chaque chose une qualité essentielle à l’intérieur d’on ne sait pas bien quoi.
La nature d’ailleurs n’a pas que des qualités mais elle a aussi des défauts, et l’homme peut aussi dépasser le réel pour le corriger : la vérité devient alors complexe, si elle exige la prise en compte de l’artificiel et du progrès humain encore inachevé. Mais c’est aussi l’un des progrès de l’époque contemporaine de penser que ce qui nous est donné en premier n’est pas le plus simple mais le plus compliqué et le plus composé.
Ainsi, l’homme sort de la bêtise en se dégageant de l’erreur humaine et des imperfections naturelles.
Mais il faut contester le modèle qui laisserait croire que les erreurs sont bénéfiques.
Tout d’abord, il faut être sorti de l’erreur pour la reconnaître comme telle. C’est toujours de la vérité qu’on apprend, et jamais de l’erreur : « Verum est index sui et falsi », dit Spinoza (ce qui est vrai se désigne soi-même comme vrai et désigne par là-même sur le même sujet le nombre très grand des affirmations fausses comme fausses).
D’autre part, il faut mettre en garde la jeunesse contre un modèle à la fois hérité de la tradition des « confessions » à la romaine, et concocté par la société de consommation actuelle : ce modèle dirait : quand on est adolescent on fait des bêtises, ensuite on s’en amusera tout en disant « J’étais bête ». Il y a même « l’âge bête », dit-on. Tout ceci vise à lâcher les fauves contre la morale, qui s’impose à tout âge et tout particulièrement à l’âge dit de l’ « adolescence », où l’on commence à comprendre ce que les mots de la morale et de la philosophie veulent dire, et où l’on est assez expérimenté déjà pour être responsable de ses actes.
Il faut donc aussi avoir un regard plus politique sur l’accusation de « bêtise ».
D’abord, celui qui paraît bête a pu être « hébété » par les coups et les persécutions. La crainte du nouveau, elle évoque le proverbe : « chat échaudé craint l’eau froide ». La crainte est acquise chez l’enfant plutôt qu’innée. On protège plus celui qui se montre idiot que celui qui se montre intelligent. Et puis « ce que vous ignorez ne peut pas vous faire de mal » (Avital Ronnell, Stupidity, p. 96). Enfin les politiques racistes se fondent sur l’idéologie du test scientifique pour humilier les étrangers et les immigrants.
Ensuite, le philosophe et le mystique sont véritablement traqués comme ridicules et stupides : on connaît l’histoire de la servante thrace qui se moque de Thalès tombé dans un fossé : dans le Théétète Platon montre le philosophe tourné en ridicule dans les procès parce qu’il ne connaît pas les bonnes manières et rit avec sincérité de ce qui est réellement ridicule, quoi que ce soit.
Jonas, dans la Bible, nous montre quel ridicule nous devons affronter : prévoir un malheur permet de l’éviter. Auguste Comte dit : « Savoir pour prévoir et prévoir pour agir » : « la prévision ne se réalisera pas, et nous aurons l’air ridicule auprès de l’ignorant. Mais nous avons notre mémoire pour nous, celle de nos prévisions et de leurs fondements.
Inversement, il peut y avoir un véritable désir d’erreur :
-Plutôt l’erreur que l’ordinaire : on s’aventure dans les contrées inconnues. La science commence quand on ne se contente plus de ce qu’on sait. L’école consiste à prendre sans cesse le risque de se tromper : les exercices sont toujours un peu trop difficiles, afin de progresser.
-L’erreur vient du désir de l’imprévu. Elle a une parenté avec l’amour de l’art. Elle a un rapport avec le fait de se mettre à l’épreuve, de courir des risques. De changer de pratique, ce qui rend au début maladroit. L’erreur est activité innovante quand elle est liée à une pratique délibérée comme recherche d’un effet nouveau, même contre la vérité. Le risque est de devenir diabolique, comme le séducteur : celui-ci va aller jusqu’à induire en erreur l’autre, pour voir naître son désir (Kierkegaard, Journal d’un séducteur).
L’erreur conduit au moment du ressaisissement essentiel à l’éthique. L’inattendu nous a aidés à nous connaître plus complètement. Y a-t-il donc une culpabilité de l’erreur ?
La vérité et la fausseté ne sont pas attachées à un mot, ou une idée, mais à une affirmation ou une négation. L’erreur peut être considérée comme coupable quand on considère, comme Aristote (« L’intelligence, quand elle ne s’applique qu’aux indivisibles, ne peut commettre d’erreur », De l’âme, L. III, Partie I, chap.6, 430a27), que le réel fournit des objets simples permettant des idées simples donc faciles d’accès. Mais si le réel est d’emblée complexe, s’il n’y a pas plus de faits atomiques que d’objets atomiques, mis à part peut-être quelque quark ou quelque boson fugitif. Alors, on n’est plus coupable et il n’y a plus d’ordre naturel du simple au complexe pour nous guider. De ce fait l’infaillibilité n’existe plus et pour l’homme la vérité est toujours une erreur rectifiée (Bachelard). Ce serait renoncer à l’effort de cette rectification qui serait coupable.
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