I Le regard hostile sur moi : l’étranger comme Pharaon dans la Bible : un être dangereux, en position de dominateur

  1. Je suis l’ennemi de l’intérieur pour lui. Il tend à m’opprimer, sous prétexte de prévention du danger que je représente pour lui, voire il tend à m’exterminer.
  2. Je n’ai pas de droits pour lui : il me fait du mal sans se sentir coupable, car la morale selon lui ne s’applique qu’à l’égard des siens : sa famille, sa tribu, son peuple.
  3. Il peut être dit par moi sauvage ou barbare : il n’a pas de civilisation au sens où je l’entends, il n’a pas de langage « correct » car il n’a pas de langage commun avec moi. Mais lui il pense que c’est moi le barbare, le sauvage, qui ne parle pas correctement.
  4. Chacun doit reconnaître qu’il porte en lui-même le statut d’étranger, et ne devrait pas traiter l’autre comme il n’aimerait pas être traité lui-même.

L’étranger risque d’être une menace pour moi comme il me vit moi comme une menace pour lui, donc quelle solution qui ne soit pas l’extermination de l’un par l’autre ou des deux ?

II Deux positions qui se présentent comme « généreuses » par rapport à l’étranger vécu comme trop proche sans être vécu comme l’un des nôtres

  1. Le ghetto : l’étranger, on va le laisser faire ce qu’il veut mais à part : on ne mange pas avec lui, on ne se marie pas avec lui : les Egyptiens dans la Bible ne mangent pas avec les Hébreux, ils leur laissent une zone à part, le pays de Goshen. La période raciste  de l’Afrique du Sud a connu les « Bantoustans ».
  2. L’hospitalité : on protège ses hôtes, par exemple dans la Bible Loth est prêt à livrer ses filles aux Sodomites pour protéger les anges à qui il a offert l’hospitalité. Les Grecs accueillaient l’étranger mais sous condition, d’identification, et d’effort pour parler leur langue. L’étranger avait des devoirs lui aussi. Trahir l’hospitalité est très grave : ce fut la cause de la guerre de Troie, lorsque Pârïs enleva la femme de celui qui l’avait accueilli.
  3. Certains comme le philosophe Derrida proposent de sortir de cette hospitalité juridique une hospitalité inconditionnelle, qui ne ferait pas le tri entre le bon étranger et l’Autre absolu, et qui donnerait sens à un code juridique de lois elles-mêmes conditionnelles , « une hospitalité offerte au-delà de la dette et de l’économie, offerte à l’autre, une hospitalité inventée pour la singularité de l’arrivant, du visiteur inopiné » (Jacques Derrida, De l’hospitalité)

III La bonne solution est-elle dans le passage aux droits de l’homme et du citoyen ?

  1. La Déclaration de 1789 montre une grande rupture dans le Droit, en ce qu’elle accorde les même droits aux citoyens et à l’étranger, du moins quand il s’agit des droits fondamentaux énoncés dans le texte de la déclaration. Il n’est plus possible de considérer que voler un étranger ce n’est pas voler, que l’on a le droit de traiter une femme étrangère comme on n’oserait jamais traiter une femme de son clan. C’est évidemment le meilleur traitement qui doit être appliqué à tous, et pas le pire !
  2. Les Stoïciens ont élaboré une théorie, le cosmopolitisme, selon laquelle le sage n’est d’aucun pays, d’aucun peuple, parce qu’il est « citoyen du monde ». « La nature nous a créés parents, nous tirant des mêmes principes et pour les mêmes fins. Elle a mis en nous un amour mutuel et nous a faits sociables » (Sénèque, épitre 95,53).  Quelqu’un l’autre jour m’a donné un badge sur lequel était écrit : « Il n’y a pas d’étranger sur la Terre ». Belle théorie qui fait de tout homme mon frère, comme le fait le mythe du couple originel d’Adam et Eve. Dans ce cas il faut renoncer à parler d’étranger. Tout homme est de mon peuple.
  3. D’un autre côté, cet élargissement n’est pas sans risque. Nous découvrons depuis un siècle le risque de disparition de pans entiers de l’humanité par disparitions de langues et de cultures de petits peuples. Il faut réagir et respecter aussi en l’autre son peuple et son originalité de civilisation. Etre juif, c’est aussi avoir le droit d’être un peuple. Etre Corse aussi, être Bantou, Berbère, Bonobo, etc. Voici par exemple un texte fondateur, auquel un Juif ne peut renoncer volontiers et qui le fait peuple et pas seulement individu : Dans la paracha Yitro (Exode 19,5-6), Dieu dit : « Et maintenant si vous écoutez bien ma voix et gardez mon alliance et si vous êtes pour moi plus un trésor que ne le sont les autres peuples [qui le sontaussi](am ségoula mi kol haamim), car toute la terre est à moi, vous serez pour moi un royaume de prêtres et un peuple saint, voilà ce que tu diras aux fils d’Israël. » On voit que ce texte fait de tout peuple un « peuple trésor », et pas seulement du peuple juif, dans tout peuple il y a des prêtres, mais il y a un effort à faire pour maintenir collectivement le trésor d’un héritage, dont la vitalité dépend aussi des « contre-cultures » au sein du peuple.

On a vu que l’humanité a une sorte de folie en elle, une aliénation qui consiste à ne pas supporter que l’autre soit différent et qu’il y ait plusieurs peuples. Elle essaie d’endiguer le supposé danger par des barrières et des « règles de l’hospitalité », quand il n’y a pas carrément des vents de folie exterminatrice. Les philosophes ont aussi essayé de bâtir le remède souverain : une humanité qui ne formerait plus qu’un seul peuple et des lois d’un droit universel. Cependant, il serait douloureux et inutile de renoncer chacun à son appartenance à un ou plusieurs peuples, au contraire, il faut que vivent toujours les multiples langues et les multiples foyers civilisationnels qui nous rendent étrangers et étranges les uns pour les autres mais qui font la richesse de nos échanges et de notre éducation. Il faut donc penser à la fois notre humanité qui nous impose une morale universelle, et notre appartenance à un ou plusieurs peuples qui nous impose un devoir de transmission qui passe par nous et nos enfants, afin de resserrer les liens qui unissent tous les hommes. Mais ne faut-il pas penser aussi que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condtion» (Montaigne, Essais III, 2) ?

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