Se poser la question « pourquoi » ici, c’est présupposer que nous sommes libres, que nous avons le choix. Mais choisir d’obéir à quelqu’un, c’est choisir de ne plus être libre. Ce peut être temporaire et salutaire : l’enfant obéit à ses parents, le passager d’un bateau ou le marin obéit au pilote, de même dans un avion : on comprend bien qu’il y va de notre salut. Mais le reste du temps nous savons bien, nous qui avons un idéal de démocratie, qu’il ne faut obéir qu’à soi-même, quand c’est possible, et même, la Révolution française nous a engagés à renverser les tyrans, qui se déguisent volontiers en « pères » des peuples.

 

L’homme n’est pas un éternel mineur, il devient un jour adulte, et un adulte, homme ou femme, n’obéit qu’à lui-même. (Voir Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?). Certains philosophes, notamment dans la philosophie classique, précisent que l’homme ne reste libre que s’il obéit à sa raison, et ne reste  pas l’esclave de ses passions, dont les désirs font partie (voir notamment Platon dans La République). Par exemple, c’est la raison qui me dira quand manger et quoi manger. Elle m’expliquera que le médecin soigne mieux que le pâtissier, et aussi quelles lois morales suivre, et elle m’aidera à juger les lois de mon pays pour savoir si elles sont conformes à l’idée du droit.

 

La raison me conseille en fonction de deux connaissances : la connaissance du réel, ce qui est, et la connaissance du bien, ce qui doit être.

Certains confondent les deux, comme les Stoïciens : on appelle cela d’ordinaire le naturalisme : vivre selon la nature, voilà ce qui est bien, disent-ils. Mais nous ne sommes pas des animaux, la société idéal à laquelle nous pensons n’est pas celle des fourmis, et nous luttons de toutes nos forces contre les maladies, les inondations, et peut-être un jour les tempêtes. Certains ont dit que la nature est une marâtre pour l’homme : elle ne lui a guère fourni d’outils ou d’armes ou de carapace (voir Rousseau et Hume).

 

Contraint de lutter contre la nature pour survivre, l’homme a inventé la technique, l’agriculture, la vie en société, qui l’éloignent toujours plus d’un mode de vie naturel. Ce monde artificiel au service de l’homme fait lui-même l’objet d’un examen. Que nous dit notre raison sur la société où nous vivons ? Elle la juge à la fois par rapport à notre bonheur et par rapport au bien. Cela nous conduit à rêver d’une vie meilleure. La raison n’est pas seulement au service de la technique, elle réfléchit sur les fins. Fin du progrès technique, fin de la société ou de l’Etat, fin de l’homme, voire fin de la nature.

 

Choisir d’obéir à la raison, c’est donc choisir d’obéir à quoi ? Quelle est cette entité qui à la fois analyse le réel et s’oppose au réel ? La foi en la raison ne dégénère-t-elle pas en supercherie ? Par exemple, certains ont voulu soumettre la liberté de l’homme à « la » vérité : celle des prêtres, mais plus tard aussi celle de « la » science. Plus aucun choix n’était accepté qui fasse une place a sentiment ou à la tradition, et chez certains « savants », en même temps, plus aucune place n’était faite au doute. « La » science était vue comme la reproduction docile du monde (voir de Horkheimer et Adorno La dialectique de la raison par exemple p. 35)  et la raison comme la soumission à l’ordre du monde vu comme mis à mal par les idéaux « irrationnels » de liberté, d’amour, de plaisir, et par les protestations de la souffrance. Marx dans un très beau texte, Pour une critique de la philosophie du Droit de Hegel (ntroduction), parle de la religion comme « soupir de la créature affligée » qui, au 19e siècle, se sent broyée par les structures économiques toujours plus oppressives au nom de la « rationalisation » du travail, mais en réalité au service du profit à court terme.

 

Mettant fin à l’obéissance finalement aveugle à une raison mythique, il écrit : « Les philosophes ont assez expliqué le monde, il s’agit maintenant de le transformer ». Cependant, ses disciples autoproclamés comme Lénine et ses successeurs ont partagé surtout l’héritage du philosophe Hegel, en instaurant un culte religieux de l’Etat en place, vu comme l’incarnation de « la » science et de « la » raison. Voir aussi sur la « raison » totalitaire cette étude : Critiques de la raison instrumentale : Horkheimer, Adorno, Habermas.

Malheureusement, qui veut réagir à une telle situation est guetté par le péril opposé : le culte du fanatisme le plus obscurantiste, celui qui brûle les livres, se cherche des chefs charismatiques chez les assassins, et met à mort tous ceux qui lui résistent. Voir par exemple le mythe instrumentalisé chez les Nazis.

 

Il s’agit donc, pour sortir de cette violence totalitaire, de vivre avec nos contradictions, en cherchant par le raisonnement la vérité sur nous-même et sur le monde, en contrôlant nos affirmations par l’expérience et le dialogue avec les autres, et en réfléchissant aussi aux valeurs de liberté et de justice, pour ne pas tout accepter du réel et ne pas soumettre nos valeurs à des raisonnements dont on ne sait pas trop sur quoi ils sont fondés. « La vraie morale se moque de la morale », écrit Pascal, il y a un temps pour tout : il faut parfois sauver notre prochain sans avoir le temps de réfléchir. A d’autres moments il faut comme Descartes prendre le temps du doute. Voilà ce qui est humainement raisonnable.

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