L’idée de fin de l’histoire s’est notamment imposée dans la philosophie sous l’influence du christianisme, avec sa  conception du Jugement dernier.

Considérons l’article de Kant de 1794 « La fin de toutes choses » (E.F. Guillaume Badoual et Lambert Barthélémy, coll. « Babel », Actes Sud, 1996) : « Le verdict de grâce ou de damnation rendu par le juge du monde constitue donc la fin véritable de toutes choses dans le temps, et en même temps le commencement de l’éternité […]. Ainsi le « dernier jour » inclut-il aussi le Jugement dernier » (p.9).

Quel homme pourrait lui-même juger les hommes pour savoir ce qui se passerait alors ? Personne, dit-Kant. Kant se demande : pourquoi les hommes attendent-ils une fin du monde ? Certains la voient effrayante parce que d’une part le sens du monde leur semble concentré sur les hommes et que d’autre part les hommes se comportent mal, donc ils s’attendent à une fin terrifiante. D’autres pensent à un progrès moral de leur époque par rapport à l’époque précédente et donc ils pensent « que le jour du Jugement dernier qui provoquera la fin de toutes choses sur la terre ressemblera davantage à l’assomption d’Elie qu’à une descente aux enfers semblable à celle de la horde de Coré. » Kant évoque ainsi à partir du contraste de deux épisodes de la Bible un  espoir messianique.

Il déduit la nécessité pour l’homme de croire à une fin de l’histoire de la nature de la raison elle-même, qui habite l’homme. « La raison ne peut jamais trouver de satisfaction sur un chemin de transformations perpétuelles » (p.20-21). Il faut que ça s’arrête à un moment donné. Kant pense sans doute à la démonstration mathématique, qui n’aurait de sens qu’à ne pas être interminable.

D’autre part, la nature même du désir de satisfaction humain ne peut aller avec l’idée d’un progrès perpétuel mais il lui faut une perspective de contentement final (p. 22-23)

Kant passe ensuite à l’idée de bien suprême, et se révolte contre Lao Tseu (fusion avec la divinité assimilée par Kant au néant) ;  et aussi contre les panthéistes et les spinozistes car l’absorption dans la divinité lui paraît curieusement là où « toute pensée s’éteint ».

Kant pense enfin que quelle que soit la pensée claire qu’on pourrait élaborer d’une fin qui serait bonne, les hommes y tendraient dans la folie et avec de mauvais moyens, notamment parce qu’il y a périodiquement des dirigeants religieux qui veulent mettre au pas des peuples tout entiers (p. 25).

Et si par hasard un jour tout convergeait, à savoir la sagesse, l’importance accordée à la raison pratique, et l’assentiment spontané des peuples ? Resterait à attendre de la Providence que pour une fois les moyens eux aussi soient bons (p. 26). Le mieux serait alors que l’homme y consentît par amour (p. 27-28). Ainsi il resterait la liberté.

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