Nos sociétés ont tendance à ne se préoccuper de l’histoire que pour y retrouver un patrimoine mémoriel. En ce sens, leur mémoire devient territoriale, et cela peut parfois rendre les conflits interminables, comme entre Palestiniens et Israéliens, ou entre chiites et sunnites. Les sunnites ont du mal à changer l’habitude prise de voir les chiites ne pas gouverner. Mais le présent n’est pas le passé, et de plus le passé n’est pas que le passé proche vécu comme habituel et vérifié par la mémoire d’un individu. L’histoire en un sens n’est pas à échelle humaine. Et l’on comprend vu les circulations des peuples et des individus sur la terre que les religions dans leur sagesse aient parfois attribué à Dieu la totalité du domaine de la Terre, comme de l’univers. Si douloureux que ce soit à penser, aucun peuple n’est dans l’histoire le seul à avoir estimé avoir des droits sur quelque lieu de la terre que ce soit.

Quand alors on se tourne vers le futur, un peuple est vivant notamment en ce qu’il se donne un avenir. Mais l’évolution récente des individus par rapport à l’histoire montre un « présentisme » (François Hartog) qui va avec une sorte de train-train du monde, chaque instant effaçant le précédent, et chacun y allant de son récit fragmentaire et provisoire. Il est vrai que l’on ne voit pas pourquoi, après les charniers en particulier de la première guerre mondiale, on demanderait encore comme aux soldats d’alors d’avoir une religion civile du sacrifice : chacun veut que lui et sa famille y retrouvent leur compte, dans leur engagement pour l’Etat. Sinon autant renoncer à l’Etat, pense-t-il. D’où le retard pris par certains Etats d’après la décolonisation à se trouver, et à trouver un domaine qui suppose l’abandon d’autres lieux de mémoires, pour certaines des familles de cet Etat plus importants que tout le reste.

Il faut donc un peu de volontarisme à rebours de l’air du temps. Il faut vouloir que  notamment en Palestine et en Israël demain soit un nouveau jour, un commencement, et par seulement un jour indéfiniment renouvelé de commémoration des tragédies du passé et des devoirs mémoriels. Demain deux Etats auront chacun leur terre, leur domaine, et chacun de ces Etats devra aménager son rapport à son domaine de façon à ce que la religion des autres puisse se l’approprier aussi, symboliquement. Des lieux saints de l’un dans le domaine de l’autre, cela devrait faire de chaque Etat le préféré des autres. Bien sûr, dans son domaine, chaque Etat voudra une certaine continuité de son identité. Mais nous l’avons bien vu en France quand on a voulu faire un site internet sur l’identité française : rien de plus insaisissable par les mots apparemment. Peut-être beaucoup d’indicible, même si Hegel dit que l’indicible est en réalité une pensée confuse. Dans le judaïsme l’indicible c’est notamment et par excellence l’Eternel, que d’autres n’hésitent pas à nommer sans que l’usage du nom s’accompagne d’une quelconque croyance en son existence et sa présence. De même, la présence du peuple palestinien sur un domaine qui serait le sien, pour la première fois de l’histoire en toute indépendance, relève certainement d’un bonheur rêvé de l’ordre de l’indicible, et c’est une question d’identité. Quant aux Juifs, si dispersés qu’ils soient de par le monde, leur bonheur et leurs craintes sont quant à l’Etat d’Israël de l’ordre aussi d’un certain indicible, d’un foi, qu’on ose formuler parfois, en l’avenir, telle cette prière hebdomadaire : « Nous te rendons grâce et nous te bénissons pour la restauration de l’Etat d’Israël. » Mais dans la Bible, ce fut aussi Cyrus, un roi de chair et d’os, qui permit aux Juifs de revenir et de rebâtir leur temple, obtenant ainsi leur reconnaissance éternelle et le nom de messie. Nos projets planétaires de paix vont avec la garantie mutuelle, entre peuples de chair et d’os, de domaines relativement permanents, même si semble-t-il le droit voire le devoir d’ingérence y est parfois reconnu. C’est tout le débat qui se joue autour de la Syrie, lieu d’affrontement entre autres des pouvoirs chiite et sunnite, et aussi des pouvoirs russe et américain. Vont-ils déchirer le domaine de cet Etat, ou admettre que les frontières sont à préserver au maximum si l’on veut que les individus soient épargnés, et que les peuples de la terre se sentent heureux sans que ce soit aux dépens d’un autre ? Il faut aussi pour que l’avenir ne soit pas celui de la crainte excessive, que chaque Etat puisse dans certaines conditions être un refuge pour des individus pourchassés dans un autre. Il faut ranimer les enthousiasmes de jadis et en même temps donner les réponses immédiates à l’immédiat : c’est le défi de l’histoire présente.

 

Laisser un commentaire