Lors d’une tentative de vérification du mot hébreu pour le français « errer », j’ai eu la surprise de voir apparaître le mot הרהר (« harhar ») qui phonétiquement se rapproche de « errer », surtout au présent, et qui veut dire réfléchir, méditer, considérer. Le hasard phonétique a ici du charme, car effectivement il y a une parenté spirituelle entre l’errance et la méditation, dans le judaïsme surtout, une familiarité de celui qui médite avec l’errance physique notamment.
L’Eternel lui-même se présente très tôt dans la Bible comme vivant une forme d’errance, dès le premier verset : « L’esprit (le souffle) de l’Eternel planait sur la face des eaux » (Bér. 1,1), dit la traduction.
ורוח אלהים מרחפת על־פני המים
(Veroua’h Elohim méra’hefet al-pnei hamaim)
Le flottement initial, antérieur à la création, se retrouve dans la promenade de l’Eternel dans le jardin d’Eden : « Et ils écoutèrent la voix de l’Eternel Dieu allant dans le jardin selon (vers) le vent du jour » (Ber. 3,8) :
וישמעו את־קול יהוי אלוהים מתהלך בגן לרוח היום
(Vayichmeou et-qol Adonai Elohim mithalekh began leroua’h hayom)
La forme verbale du verbe « aller », הלך, est un hitpael, forme verbale qui peut désigner dans les Proverbes un vin qui coule à flots (Pr. 23,31) et, dans les Proverbes aussi (Pr. 24,34), un errant (le mot est parfois traduit par « rôdeur »…) c’est un « mithalekh » מתהלך
Pour le verset initial de la Bible, Rachi dans son commentaire pense à l’oiseau qui plane sur son nid. Il dit que le souffle de l’Eternel et sa parole le font planer.
Pour le verset sur l’errance divine dans le jardin d’Eden (Ber. 3,8), qu’Adam et Eve écoutent, mystérieusement, Rachi dit que l’errance est vers l’Ouest, là où le soleil se couche, vers la fin de la journée. On sait que les interprètes disent que la faute initiale survint vers la fin du vendredi soir, la fin du 6e jour, donc juste avant le 7e jour qui est le premier chabbat. Cela va avec l’idée de méditation. Ainsi, la voix de l’Eternel va selon le souffle des vents du soir, nous incitant à un moment de médiation souple et errante notamment à la fin du jour, quand après l’action vient le repos.
Dans le Zohar les sages aussi conversent, donnent de la voix, la plupart du temps en cheminant. Par exemple « ils poursuivirent leur route, quand ils atteignirent la montagne, le soleil commençait à décliner. Sur la montagne, les feuilles des arbres en se heurtant chantaient. Ils marchaient encore lorsqu’ils entendirent une voix puissante clamer : « Saints fils d’Elohim, dispersés parmi les vivants de ce monde, vous les Flammes de l’Ecole, rassemblez-vous dans vos places et jouissez de la Torah avec votre Maître » (etc. Préliminaires 7a du Zohar).
Il faut voir aussi que l’errance est la grande méthode pour la rencontre, notamment la rencontre inattendue. Derrière l’apparent refus de direction, il y a le souci de l’amour le meilleur et le plus noble. Peut-être que le Messie lui-même viendra comme un rôdeur. Aussi Pessa’h et Chavouot, deux fêtes dites de pèlerinage, sont accompagnées de deux textes reliés par une même cantilation : le Cantique des Cantiques et le Livre de Ruth (c’est par un verset du Cantique des Cantiques (1,2) que commence le Zohar). Le Cantique des Cantiques est marqué par une forte errance, comme souvent la vie des bergers. « Pourquoi serais-je comme une femme voilée, auprès des troupeaux de tes compagnons ? Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes, sors donc dans les traces des brebis » (Cant.1,8-9)
C’est une invitation à sortir des destinées choisies pour cette femme, le voile, la claustration, pour courir le risque de l’errance.
On retrouve le thème de la voix errante en 2,8 : « C’est la voix de mon bienaimé ! Le voici qui vient, franchissant les montagnes, bondissant sur les collines ». Et en 2,10 la voix dit : « Debout mon amie, ma toute belle, et viens. C’est le féminin de « lekh lekha » adressé à Abraham qui est utilisé ici : « Lekhi lakh », et c’est associé à l’injonction de se mettre debout.
La bienaimée, qui est comme notre âme par rapport à la spiritualité, répond : « Sur ma couche nocturne, je cherchai celui dont mon âme est éprise : je le cherchai mais ne le trouvai point. Je résolus donc de me lever, de parcourir la ville, rues et places, pour chercher celui dont mon âme est éprise : je l’ai cherché et ne l’ai point trouvé » (Cant. 3,1-2).
Elle fait des rencontres, pas toujours bonnes, mais trouve ainsi celui qu’elle aime. Et elle l’incite à sortir dans les champs, à passer la nuit dans les hameaux. « De bon matin nous irons dans les vignes, nous verrons si les ceps fleurissent, si les bourgeons ont éclaté, si les grenades sont en fleurs. Là je te prodiguerai mes caresses » (Cant. 7,12-13).
« Viens mon bienaimé », cela ne vous rappelle rien ? En hébreu « Lekha dodi » (לכל דודי ).
L’expression est suivie de « netzé », « sortons ».
Nous assistons à un amour qui se vit debout, dehors, en marchant, dans un dialogue très égalitaire d’ailleurs. C’est cet amour que l’on associe symboliquement à l’union entre Israël et l’Eternel, qui aurait lieu particulièrement la nuit de Chavouot, selon les mystiques.
Nous comprenons alors le message du Livre de Ruth : « Là où tu iras j’irai ». Ruth choisit apparemment l’inconnu, elle sort de sa patrie natale, comme Abraham, et elle ne sait pas en un sens où elle va. Elle entre ou plutôt elle sort en errance. Noémi « sortit donc de l’endroit qu’elle avait habité (1,7) […] [Elle dit] Allez mes filles, retournez-vous-en » (1,12) […][Ruth dit] « N’insiste pas auprès de moi, pour que je te quitte et m’éloigne de toi, car partout où tu iras j’irai » (1,16).
Dans la suite du texte Ruth sort aussi de chez elle pour aller glaner pour les pauvres, sa belle-mère et elle en l’occurrence, puis elle va encore sortir la nuit à la rencontre de Boaz qui deviendra son époux.
C’est ainsi que nous devons comprendre la règle de notre conduite de vie. En hébreu on parle de « halakha », et bien souvent on nous enferme et on nous immobilise sous prétexte de bâtir des haies autour de la Torah mais ces haies parfois risquent de nous faire perdre la raison. La halakha doit être comprise au sens où l’Eternel marche dans le jardin d’Eden, en errant, « mitalekh ». Nous devons assumer d’être debout, dehors, prêts à de bonnes comme de mauvaises rencontres, par amour pour les hommes et pour l’Eternel. Il nous faut en quelque sorte une « mithalakha ».
Dans La légende du Baal Shem, sur le fondateur du hassidisme, ce courant juif mystique né au 18e siècle, Martin Buber écrit : « L’ange est fixe en lui-même, et le saint chemine. C’est pourquoi le saint est au-dessus de l’ange » (p. 16). Il évoque ces tsadiqim qui vont dans la solitude, et qui « marchent », et il dit que Rabbi Zoussya avait coutume de marcher dans les forêts et de chanter des louanges, avec une si grande ardeur « qu’on disait de lui qu’il perdait la tête » (p. 19). Ces mystiques veulent cheminer avec la Chekhinah en exil. Et Martin Buber dit enfin : « Tous les hommes sont lieux d’âmes errantes » (p.31). Il s’agit, dans l’espoir de rédemption, de rêver du grand rassemblement qui implique de grands déplacements.
Demain soir c’est Lag Baomer, l’occasion de sortir un peu des sentiers battus…
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