Sartre dans Saint Genet comédien et martyr (Gallimard 1952) écrit : « L’expérience du mal est un Cogito princier ». Il présente ainsi celui qui agit mal comme acquérant un statut aristocratique. Il y a là un paradoxe complet, une sorte de folie, comme le rappelle l’étymologie « aristos » qui signifie « le meilleur ».

La souveraineté de l’individu criminel n’est-elle pas d’ailleurs largement illusoire ? Quelle garantie avons-nous que l’individu a bien fait un choix individuel ? Et n’a-t-il pas été contraint par un clan, identitaire ou non, exigeant un formatage servile ? Cela paraît une question plus importante que l’argument classiquement invoqué par le criminel lors de son procès (évoqué par Leibniz dans sa Théodicée) : « Je ne suis pas responsable, c’est la société qui l’est, parce qu’elle m’a éduqué ainsi, façonné ainsi, et poussé à faire ce que j’ai fait. » C’est un faux prétexte. Il nous faut donc à la fois contester le refus de reconnaître à l’individu sa part de responsabilité, et lutter pour que les groupes (notamment identitaires) voient leur pouvoir d’oppression des individus limité par les Etats et l’éducation morale universaliste. Galilée, dans une « lettre à Madame Christine de Lorraine, grande-duchesse de Toscane » (1615) (cité in Maurice Clavelin, Galilée copernicien. Le premier combat, 1610-1616, Paris, Albin Michel, p.427), écrit : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel et non comment va le ciel. »  Ce n’est pas le contredire que dire : l’on ne va pas au ciel en pratiquant certaines expériences que nous dirons barbares sur l’humain ou sur le vivant (très récemment le Japon a autorisé de « machiner » des embryons mi-humains mi-porcins, pour la plus grande souffrance sans doute du vivant ainsi machiné).

La science permet-elle d’assurer le bien de l’humanité ? Descartes dans le Discours de la Méthode définit quelle est la science qui le permet : c’est une science qui conçoit la nature comme des rapports de force, qui bien dirigés permettront à l’artisan humain de faire des prodiges. L’homme devient ainsi démiurge quasi omnipotent, et en même temps « comme maître et possesseur », de la nature. Même ses humeurs pourront un jour, espère Descartes, être maitrisées par la science. Certes, on se met à craindre un « bonheur insoutenable », selon le titre français d’un livre de science-fiction d’Ira Levin. Platon, dans les Lois (967a, E.F. Gallimard, 1997, coll. Folio Essais, p. 213), écrit : ceux « qui pratiquent l’astronomie et les arts (=les techniques) qui s’y rapportent nécessairement deviennent athées, dès lors qu’ils ont entrevu la possibilité d’attribuer ce qui se produit à des nécessités, et non aux pensées d’une volonté déterminée par la réalisation du bien. » Pourtant, depuis que la science galiléenne a permis à l’homme de façonner la nature, celle-ci est bel et bien dégradée sur la planète Terre (l’homme ne peut guère encore étendre sa faculté de nuisance plus loin), et l’on peut comparer la profusion de la nature encore un peu sauvage à la nature « simplifiée », standardisée et bétonnée, remplie d’armes de destruction, que l’homme domine, et la considération du bien fait effectivement parler de dégradation quels que soient les progrès de la science médicale. Sans vouloir ignorer pour autant les virus et autres prions sévissant dans la nature, les souffrances du handicap, contrairement à certains adeptes de la prétendue « loi naturelle » comme source et modèle de la morale et du droit.

L’enjeu de vérité sert dans les « expériences » de certains, et pas seulement ceux qui sont identifiés clairement comme des Mengele, à dissimuler le sadisme, et le mal présenté par Sartre comme « cogito princier »… Les scientifiques japonais prétendent pourtant en plus se mettre au service du bien pour soigner les humains par des greffes sans rejet, quand ils « machinent » comme on l’a dit des embryons mi-humains mi-porcins.

On comprend alors qu’il puisse y avoir quelque réserve par rapport à la thèse de Baden Powell qui au sein de la BAAS prône que la science ne peut être limitée par quoi que ce soit qui relève de la Bible (voir p. 276 du Yves Gingras, L’impossible dialogue. Sciences et religions, PUF, 2016). A force de vouloir se débarrasser de la Bible on risque de se débarrasser aussi de beaucoup de valeurs liées au bien qui ne sont pas que dans la Bible mais relèvent de la réflexion morale, voire de l’évidence de l’exigence du bien.

Prenons un exemple dans le livre cité de Yves Gingras (p. 354 sqq.). Il s’indigne de ce que des « particularismes » visant à enterrer dignement les morts s’opposent à « l’universalisme » des anthropologues qui veulent examiner des ossements et faire des expériences sur eux. Il se moque de ce qu’on parle de « violation traumatique » (p. 355), et dit : « Ces ossements appartiennent à l’histoire de l’humanité et non à un groupe en particulier » (p. 356 il évoque un article de Virginia Morell, « Who Owns the Past ? », Science vol. 268, 9 juin 1995, p. 1425). Pourtant, on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec la réaction de la fille d’un médecin alsacien, universitaire, nazi, qui vint un jour chercher des bocaux de restes humains dans le camp d’extermination du Struthof qui venait d’être libéré et qui devant le refus effaré qui lui fut opposé dit « Mais enfin vous empêchez la science ! »

Les relations entre la science et les religions d’inspiration biblique ne sont pas simples, et les conflits sont inévitables. Mais il y a aussi à voir un éclairage mutuel. Y compris pour comprendre le sens symbolique de certaines images. Quand dans les Evangiles il est dit que même Dieu s’interdit de séparer le bon grain de l’ivraie avant la fin des temps, il faut voir que l’ivraie et l’orge quand elles commencent à pousser sont quasi identiques, on ne peut donc envisager d’arracher l’ivraie bien que ses grains soient toxiques. C’est seulement lors de la moisson que le tri pourra se faire, en ce temps-là. De même, c’est seulement à la fin des temps qu’on saura si une action d’un humain était bonne ou mauvaise, à ses fruits même lointains, et donc si son auteur était pour cette action bon ou mauvais. Si Dieu lui-même s’interdit de juger trop tôt, à plus forte raison l’homme. Ainsi la science éclaire la réflexion morale du religieux sur ses textes, par la connaissance de l’ivraie et de l’orge. Inversement, si à propos du soleil (et de la lune) la Bible le définit comme « luminaire » et définit sa création comme bonne, nous savons que ce luminaire qui éclaire le vivant et provoque sa croissance nourrit son rayonnement lumineux de réactions nucléaires constantes. Ce que nous disent ainsi les scientifiques nous aide à avoir une idée moins négative du nucléaire, qui n’est pas si incompatible que cela avec un supposé ordre naturel (les partisans de la « loi naturelle » choisissent dans la nature ce qui les arrange pour s’opposer à un soi-disant désordre, tel que ce qui sort du mariage monogame hétérosexuel ou tel que l’avortement).

Les philosophes, sortant du domaine de la science, ont une tendance à rendre absurdes certaines notions religieuses en les conceptualisant jusqu’à la radicalité. C’est notamment le cas de l’idée de toute-puissance, déjà critiquée par Leibniz dans sa version « métaphysique », car ramenée à l’idée de pouvoir tout, en même temps, au risque de faire une chose et son contraire ce qui est inconsistant. Leibniz avait raison de souligner qu’on ne saurait reprocher à qui que ce soit de ne pas faire en même temps une chose et son contraire. De même pour les tremblements de terre et les éruptions volcaniques : il est impossible d’avoir en même temps la vie sur terre et l’absence de tremblements de terre et d’éruptions, en effet l’un comme l’autre dépendent de la chaleur interne de notre planète. La lune, un astre froid, au cœur froid, ne connaît ni éruptions ni floraison vitale (à moins que la vie puisse résister parfois à des conditions extrêmes).

Et donc les peuples d’Etats en conflit qui prient chacun pour la destruction de l’autre devraient être heureux que toutes les prières ne se réalisent pas. Quant à d’autres prières plus acceptables, on pourrait se dire que leur réalisation instantanée n’est tout simplement pas possible, mais que peut-être cette réalisation pourrait un jour se faire, devenue possible, mais de façon indémontrable tant les enchaînements de causes et d’effets sur terre sont compliquées, et tant l’effet des paroles sur les esprits est difficile à déterminer. Ajoutons que le Talmud interdit les prières « rétroactives », pour que quelque chose qui a déjà eu lieu n’ait pas eu lieu.

Quant aux « preuves » philosophiques de l’existence de Dieu, elles sont bien ambitieuses, surtout quant on s’interroge sur les limites de cet être afin de déterminer s’il « existe » ou non, de façon séparée. De plus, que devient le créateur, comment se présente-t-il, une fois que la création du monde a eu lieu ? Se trouve-t-il quelque part en elle, et sous quelle forme d’après création ? On continue-t-il à créer ? Un peintre n’a pas besoin d’avoir l’air d’un peintre… Un religieux a simplement une sorte d’élan de reconnaissance ou d’admiration de ce qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Ce qui n’empêche pas le religieux un peu humain de s’inquiéter des maladies, des épidémies, des accidents qui frappent ses frères humains et ses compagnons animaux ou végétaux (ou autres), s’il a un peu de cœur. Sur la question de la création on n’est pas dans la démonstration au sens strict. Mais si la Bible commence par la création et pas par le don des « conseils » de l’éducation humaine c’est que l’humain a à connaître la chance qu’il y ait de la vie et à la préserver par l’effort non fanatique vers le bien (le « fanatisme » vise à l’extinction de l’individualité).

Les efforts de la philosophie pour accéder à la vérité, que ce soit sur le monde ou sur Dieu ou sur l’humain lui-même, sont contrariés par l’évidence de l’imperfection de l’individu humain, qui a du mal comme le disait Descartes à penser à plusieurs choses à la fois, et qui fait parfois des erreurs de raisonnement, et dont la raison a besoin pour s’exercer de l’école, des mathématiques par exemple. C’est pourquoi il est difficile de faire confiance à notre raison à l’instant t1, par exemple pour penser la perfection ou penser la grandeur comme l’imagine Anselme dans sa célèbre « preuve ». C’est pourquoi certains philosophes comme Rorty nous invitent à travailler sur la recherche de la vérité en imaginant ce que penseraient des sages plus exercés que nous (voire nous-mêmes) à l’instant lointain futur t2, tandis que d’autres comme Perelmann dans La nouvelle rhétorique nous invitent à travailler à exposer nos idées en nous représentant un auditoire idéal. Enfin certains instants son décisifs pour faire confiance à notre capacité d’accéder par la pensée à plus grand que nous, alors que d’ordinaire nos yeux ne nous offrent qu’une vision rapetissée du réel, en particulier du réel lointain : on peut penser à ces instants extraordinaires d’éclipse totale du soleil, comme cela m’est arrivé une fois, ou à ces moments musicaux où notre esprit se dilate par le mouvement entier d’une symphonie, ou peut-être déjà lorsqu’enfants nous découvrons dans notre confiance l’amour désintéressé d’un grand adulte, tel ou tel parent ou tel ou tel « sage ».

Cette capacité à penser ce qui nous dépasse, à nous le représenter parfois, conduit à deux idées assez opposées : l’une est une certaine défiance de notre raison à son propre égard, qui la conduit à chercher perpétuellement à évoluer, notamment par le dialogue et par l’étude, de la science tout particulièrement qui est une école de mise en question et de vérification toujours à refaire, et l’autre est une confiance optimiste en la grandeur de l’esprit, que les espaces infinis « comprennent » mais qui les « comprend », pour aller avec maladresse dans le sens de Pascal. Du coup il peut aussi nous arriver, à certains d’entre nous, de faire confiance à l’épreuve de l’infini, et de l’infinie grandeur divine, non comme une simple idée régulatrice, ce qui est déjà pas mal, mais aussi comme une présence effective.

Le risque est que si l’on se passe de cette idée de Dieu on se passe aussi de l’idée de responsabilité et qu’on n’ait plus l’usage, ni de l’idée de bien, ni de l’idée de mal. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre d’Holbach quand il parle de « fatalisme », en trouvant ça… « bien ».

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