Certains philosophes comme Pierre Manent se moquent du « mirage » de l’autonomie. Les mêmes se moquent aussi de l’inaction. Cependant loin de notre culture du stress vient d’être publié un livre faisant l’éloge de la lenteur.
Dénigrer l’autonomie va en général avec le refus de considérer l’individu comme séparé, quelles que soient les influences. Oui, chacun peut dire : « Je suis libre », et s’il fait un effort de pause au lieu de toujours réagir, voire « surréagir », comme on dit parfois, il va réellement agir. On dit que les boxeurs malgré l’incroyable rapidité de leurs gestes ne bougent jamais par réflexe, sur le ring, mais après décision.
Kant nous aide à penser l’autonomie comme on va le voir. Cependant il nous faut aussi penser une autonomie locale : notamment celui qui appartient à une religion donnée n’est pas un simple « obéissant » par rapport à des « commandements ». Il faut qu’il choisisse, et il faut un face à face avec son dieu. C’est du moins ce qu’on trouve dans la pensée juive. D’ailleurs le texte biblique ne dit pas « Les dix commandements », mais il dit « les dix paroles », que nous écoutons si nous le voulons bien.
L’autonomie, comme l’ont bien perçu les Américains à la suite de Locke, va avec une intériorité de valeurs sociales : l’individu autonome n’est pas voué à la solitude, car ses règles, que lui dicte sa réflexion autonome, comportent des devoirs de vie sociale, non par soumission à l’autre, mais par liberté à la fois fière et généreuse.
Notons cependant que le célèbre traité d’Emerson, La confiance en soi (1842) « donne un prix immense à l’indépendance tout en dénonçant toutes les formes d’excentricité et d’élitisme » (cité p. 53 de La société du malaise, d’Alain Ehrenberg, Ed. Odile Jacob, Essais, 2010). Voilà qui nous fait un peu tiquer, et donc nous pouvons avoir à nous battre même parmi ceux qui semblent valoriser l’autonomie, pour faire accepter l’originalité et l’excellence malgré les arguties sur le souci d’intégration sociale et d’égalité invoqués par les adversaires de l’« excentricité » qui voudraient que de façon « autonome » nous nous soumettions au formatage ! Evitons les « lits de Procuste », l’autonomie n’exige pas évidemment le conformisme.
L’impersonnalité actuelle des rapports sociaux, dont se plaignent certains, va de pair avec le combat contre l’individu confondu à tort avec le combat contre l’égoïsme et l’isolement affectif narcissique. L’autonomie n’entraîne pas l’oubli de l’autre et le rejet total de l’éducation reçue. Au contraire, c’est lorsqu’on vide l’individu de ses caractéristiques individuelles, de sa personnalité, de son histoire, qu’il offre le moins de « soi » dans les relations interpersonnelles que l’on voit actuellement comme souvent bien froides. Tout le monde n’est pas cette « forteresse vide » que l’autiste menaçait d’être selon Bruno Bettelheim.
Quelle forme d’autonomie de chacun permet-elle la permanence de la confiance en autrui, nécessaire à l’action comme au « moral » ?
L’autonomie inclut-elle un devoir de stabilité ?
On a l’impression aujourd’hui que l’épanouissement de l’individu considéré comme séparé et responsable serait réservé à des dictateurs bien en place, souvent populistes. Leur autonomie est celle d’un autocrate. Et le peuple semble s’y retrouver, en vivant par procuration et magazines leurs aventures et leurs tweets…
Sinon, l’autonomie des travailleurs n’aurait-elle pas été récupérée pour mieux les dominer. Le monde d’aujourd’hui impose une prétendue autonomie aux travailleurs qui doivent inventer ce qu’ils ont à faire et lorsque le travail sera fini, s’il l’est, leur « patron » en aura le mérite si c’est bon (ça, ce n’est pas nouveau), et si c’est jugé mauvais (drôle d’autonomie), ils seront fragilisés jusqu’au fond d’eux-mêmes, dans leur personnalité et leur estime de soi. Alors que l’obéissance n’exige le plus souvent qu’un investissement de soi très superficiel.
Or il faut remarquer qu’il y a une forte inégalité d’accès à la « distribution » des capacités personnelles de « savoir-vivre » face aux exigences du marché du travail et aux codes implicites des réunions et autres symposiums. Ceux qui ne « savent pas y faire » sont censés avoir vu leur « autonomie » favorisée dans leur scolarité.
D’où une révolte (chez les plus solides psychologiquement) chez les laissés-pour-compte, et un rejet de la valeur « autonomie » surgit dans notre société. La voie est tracée pour des régimes dits « autoritaires », c’est-à-dire en fait tyranniques, s’installant par la terreur sur des foules qui ne savent plus ce que c’est que le respect de soi et la valeur de l’autorité y compris de soi-même, en temps de paix.
Alors certains proposent finalement de « savoir s’occuper des perdants »… En fait dans la pratique de ces cyniques on se borne à prétendre apprendre aux pauvres à « s’occuper de leurs affaires », dans un effort donc de déliaison sociale et de disparition des partis et des syndicats, et d’affaiblissement des juges et des avocats.
Les philosophes sont toujours tentés de bâtir sur le papier un monde idéal, et d’évoluer (imaginairement) en lui. D’où leur passion par exemple pour les mathématiques. Mais le devoir les appelle, et leur sens des responsabilités, aussi ont-ils cherché souvent à inscrire dans le monde réel une partie au moins de leur idéal. C’est pourquoi notamment Kant intitule la 2e section des Fondements de la métaphysique des mœurs « passage de la philosophe morale populaire à la métaphysique des mœurs », où il commence par discuter de l’accessibilité pour les autres de nos intentions. Renonçant à s’appuyer sur l’expérience ou sur des exemples, il définit notre moralité en relation avec l’autonomie. Dans « Qu’est-ce que les Lumières ? » il a expliqué qu’un adulte ne pouvait pas renoncer à l’autonomie en laissant à d’autres le soin de diriger ses actions. Il ne s’agit pas non plus de faire n’importe quoi. « Toute chose dans la nature agit d’après des lois. Il n’y a qu’un être raisonnable qui ait la faculté d’agir d’après la représentation des lois, c’est-à-dire d’après les principes, en d’autres termes, qui ait une volonté » (Edition Delbos, Delagrave 1969, p.122). L’humain a une volonté et les lois qu’il se représente ne sont pas exactement les mêmes lois que « toute chose », ce ne sont pas des déterminismes physiques ou psychologiques, ce peut être selon certains des inspirations divines, mais de toutes les façons ces lois sont réfléchies par l’individu humain, même s’il n’a pas toute la culture nécessaire pour bien les adapter et les retrouver en circonstance.
« On voyait l’homme lié par son devoir à des lois, mais on ne réfléchissait pas qu’il n’est soumis qu’à sa propre législation, encore que cette législation soit universelle, et qu’il n’est obligé d’agir que conformément à sa volonté propre » (ibid. p. 156). Sur le terrain non pas juridique, mais de la morale, l’homme, si respectueux qu’il soit parfois d’une divinité, n’est jamais soumis qu’à sa volonté propre. Il est donc constamment en éveil sur ce que son action implique moralement, y compris quand il est contraint juridiquement ou/et par l’oppression et la violence. Cela le conduit parfois à des actions qui peuvent sembler suicidaires, dans des cas extrêmes où sa volonté se rebiffe contre ce qu’on lui demande d’immoral. La mort personnelle est la dernière garantie de l’autonomie morale, possibilité qui rejaillit sur la vie, notamment par la libération de l’esclavage et de la colonisation. Kant, contre la colonisation, dit qu’on n’a pas à affirmer de tel peuple qu’il n’est pas mûr pour la liberté. Et de toute façon, ajoute-t-il, on ne mûrit pour la liberté qu’en agissant librement. C’est comme pour la nage : on n’apprend à nager qu’en nageant, avec ou sans conseils.
Le bonheur social va avec une condition de solidarités humaines et avec parfois la reconnaissance que ce qu’on appelle « autonomie » dans notre société actuelle et dans les entreprises n’est qu’un abandon, de même pour les enfants qui attendent des directives claires d’adultes expérimentés pour apprendre, agir en atelier ou au gymnase, sans faire trop d’erreurs. Mais il faut dire que si un patron donne des directives et que le résultat est catastrophique, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, Tandis que la prétendue « autonomie » sert de prétexte pour rejeter la responsabilité sur les employés, ou les enfants, qui n’ont reçu que des consignes floues, mais seront quand même jugés de façon hétéronome, avec cependant un discours pervers du type : « Regarde ce que TU as fait », qui singe la référence à l’autonomie de jugement, et finit par briser l’estime de soi. Nous avons à maintenir comme un espoir dans le futur un « règne des fins » où tout le monde vivrait de façon assez indépendante des autres quant à ses besoins, grâce à l’abondance naturelle, pour souverainement veiller à l’harmonie des relations sociales sans laissés-pour-compte et sans agresseurs-électrons libres. Alors l’autonomie pourrait être dite inscrite véritablement dans la pratique sociale réelle et pas seulement dans le secret de notre volonté individuelle.
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