La tradition juive n’a jamais été très enthousiaste pour ce qui est de faire des vœux, cela se voit dès la Torah. Par exemple un nazir, c’est-à-dire quelqu’un qui avait fait un vœu consistant entre autres à s’abstenir de boire du vin pendant une certaine période, devait à la fin de cette période faire un sacrifice expiatoire, comme s’il y avait dans le fait de faire un vœu une faute.

Dans le Talmud, Traité Nedarim 9B, il est enseigné : « Il vaut mieux que tu ne fasses pas de vœu, plutôt que tu fasses un vœu et que tu ne paies pas. C’est mieux que tu ne fasses pas de vœu du tout, dit Rabbi Meir ».

Cependant, le même traité considère comme sinon un vœu, du moins un serment à valeur de promesse, le « naassé venichma » (« nous ferons et nous écouterons ») prononcé lors de la révélation des 10 Paroles au Mont Sinaï.

Parmi ces 10 Paroles il est dit de ne pas faire de serment en vain.

Alors que penser du maintien contre vents et marées et malgré les persécutions du Kol Nidrei, en raison du fort attachement du peuple juif à ces paroles qui commencent le jour de Kippour ? (« nidrei »= « nedarim », « les vœux » ; « kol »= « tous »)

Commencer Kippour par une demande ou un vœu d’annulation des vœux et des promesses, de l’année précédente selon certains, mais aussi au-delà, de l’année suivante selon d’autres ? C’est un vœu bizarre ! Peut-on promettre de ne pas tenir ses promesses ?

Le Kol Nidrei n’est qu’un moment, un moment très bref de catastrophe temporelle : le passé et le futur n’ont plus de valeur, seul le présent doit compter. Une promesse : quelle audace il faut pour faire une promesse ! Suis-je l’Eternel pour penser être là demain, ou dans un an, pour tenir ma promesse ? Un vœu : est-ce que je n’ai pas déjà assez de choses à faire ou à ne pas faire selon la morale et les conseils divins ? Quelle audace de vouloir s’engager en plus !

Et si on s’autorise un petit coup d’œil sur le passé, que constate-t-on ? Très souvent il y a un fossé entre les intentions et ce que les circonstances du monde ont donné comme réalisations. La « réalisation » de certains vœux a été une catastrophe pour les autres, pour nous, ou pour les deux. Et parfois nous avons fait un vœu inconsidéré en ce sens qu’il était irréalisable vu les circonstances et que nous aurions dû le remarquer. Mais nous sommes souvent inattentifs, ignorants, insouciants. Aussi, en ce jour de Kippour où nous vouons prendre la résolution de revenir à la raison, de faire attention, à nous, aux autres, au monde, nous commençons un bref moment à nous délier de tous les liens temporels, en termes de deuil d’ailleurs en principe. Le texte biblique dit que nous devons nous appauvrir ce jour-là : eh bien nous nous appauvrissons autant de nos liens temporels que de nos liens spatiaux.

Or, un de ces liens est le serment de fidélité à l’Eternel que nous renouvelons d’ordinaire sans cesse à la synagogue, à la maison, sur le chemin dans toutes nos prières.

Le Kol Nidrei fait le vide de cela aussi. Et dans ce vide terrifiant nous voilà libres. Et sans doute terrifiés. Mais nous ne sommes pas seuls en principe à ce moment-là, et nous allons peu à peu retisser des liens, au cours de cette journée de Kippour, et réaffirmer qu’on peut nous faire confiance, et nous allons consolider notre action à partir de ce « présent du présent », comme on dit que c’est le chabbat des chabbats. C’est pour quoi nous disons aussitôt la fin du Kol Nidrei le « chehe’heyanou », une bénédiction de l’Eternel qui nous a donné la chance, depuis longtemps, d’arriver enfin à ce temps présent (« hazman hazé »).

Cela vaut pour les Juifs comme pour les peuples qui résident avec eux. Bonne fête.

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