Le paradoxe de l’effort de pensée et de réflexion, dans la recherche du bien (ou du mieux), ou dans la recherche de la vérité, c’est que le penseur est voué à chercher et plus il se rapproche de son but plus il ressent une forme d’abnégation, d’effacement d’un certain narcissisme. Comment revendiquer une autorité pour ma parole, à moi, si plus j’ai raison, moins je suis supposé(e) être moi dans ce que je dis ?

Mais parler au nom du peuple, du roi, etc., n’est pas la même chose que parler « au nom de » la vérité. Mieux vaut ne parler au nom de personne et dire le bien commun, ou le vrai. Cet effort du philosophe fait que certains rient de lui, selon le Théétète de Platon, tout comme la tradition juive dit que les hommes la plupart du temps se rient du juste (du tsadiq). C’est pourquoi le premier des Psaumes dit de ne pas se mettre parmi les rieurs. Il ne s’agit évidemment pas de s’interdire le rire de joie, comme « la voix du fiancé et la voix de la fiancée ». Isaac est associé au rire de la naissance et au rire de l’union amoureuse (Yitsaq). Il y a d’autres rires festifs et libérateurs qui ne sont pas le rire de l’ironie sanguinaire.

La recherche du savoir ne doit pas être subordonnée à la recherche du pouvoir. Mais souvent on voit dans les démarches initiatiques la succession des initiations subordonnée dans les faits aux gages de docilité. La docilité est elle-même souvent dans l’école ou l’Université, une condition pour que s’ouvrent les portes du savoir et que se donnent les clés supposées valables des livres importants. Il est à noter que l’étymologie du mot « docilité » était seulement l’aptitude à étudier en recevant un enseignement (du verbe latin « doceo » qui donne aussi « docteur »), et maintenant le mot ne veut plus dire que soumission quasi canine. (Voir de Maurice Blanchot « Le discours philosophique », L’Arc n°46, 4e trimestre 1971, et Récits critiques, Paris 2003 p. 47-51).

Faut-il que nous nous vidions de toute autorité pour que nos paroles puissent prendre un statut de vérité ou de « bonne parole » (eu légein en grec) ? Ou au contraire faut-il conquérir l’autorité comme moyen d’être entendu, car à quoi sert de dire la vérité si le chahut s’installe, un bruit tel que nos paroles ne sont pas entendues ? (Le silence d’ailleurs n’est pas la preuve que des paroles sont écoutées…).

L’autorité de quelqu’un est souvent reconnue parce qu’il a une famille, une lignée. Et donc le « sans papiers » de nos sociétés modernes risque d’être considéré comme s’il était sans voix, tel un paria de la société hindouiste.

La révolution est venue apporter l’idée d’un devoir de reconnaître l’autorité de l’individu qui n’a pas de lignage reconnu comme conférant une autorité. Cependant l’inconvénient est le conflit accru des voix, la possibilité du bruit étouffant toute voix. Ce n’est pas un hasard si la « pédagogie » biblique dit à propos d’Elie que la voix de Dieu n’était pas dans la tempête mais dans la « petite voix » qu’on risque de ne pas entendre (Qol demama daqa).

Certains sont alors tentés de déplacer l’autorité de l’individu à « la » communauté. Mais n’est-ce pas telle ou telle communauté, religieuse en particulier, qui va décréter qu’il y a des charlatans et des imposteurs ? Tartuffe ou l’imposteur, tel est le titre de la comédie de Molière. L’imposture de Tartuffe dévalorise-t-elle pour autant les paroles qu’il emprunte ? « Qui est juif ? » se demande Gershom Scholem. Et sa réponse écarte l’idée d’imposture chez celui qui parle et dit « Je suis juif » (on peut y penser aujourd’hui face à ceux qui réclament des tests ADN… pour les autres).

La contestation, avec ce mélange de test et d’attestation qui la caractérise, tend à confondre contestation de la personne et de sa prétention à l’autorité, et contestation de ce qu’elle dit, comme s’il fallait nécessairement une autorité attestée pour que les paroles soient écoutables. Parfois le « buzz » remplace l’exigence légitime de vérification, quand cette dernière est possible pourtant (mais n’est-ce pas la vérification cela prendrait du temps alors que le « scoop » est là à portée de souris).

Le « buzz » est un curieux mélange aussi : d’une part on fait comme si chaque individu pouvait avoir les connaissances nécessaires pour décider du cas en question, d’autre part on comptabilise les avis comme si la masse avait de l’importance quand il s’agit de savoir la vérité. La vérité s’y perd tout comme le bien commun, et souvent la dignité de la personne harcelée par le « buzz ». On ne l’écoute même plus, et si décision de justice il y a, de la part de l’autorité judiciaire, elle peut passer totalement inaperçue si elle ne fait pas elle-même l’objet d’un buzz. Or souvent une décision judiciaire intervient bien plus tard que l’acmé du « buzz ».

C’est bien souvent le conflit qui de façon très réactionnaire en général, en marge des institutions d’Etats démocratiques, va poser une prétendue nécessité de chefs : leaders contre l’ennemi désigné, selon le schéma « Ou bien…ou bien… » développé par Carl Schmitt : ou ami ou ennemi. Ou Charybde ou Scylla…L’union fait la force, dit-on, mais cela peut être au prix de la destruction de tout pouvoir de décision des individus, sauf parfois un leader trop souvent censé « incarner » le peuple et être la voix qui le ferait exister. Et si les gens peuvent parfois reconnaître qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, en revanche ils revendiquent de savoir de qui ils parlent, qui a « l’autorité » du chef.

Les voies de la loyauté sont ainsi brouillées, dans les groupes fascisants : le groupe a-t-il délégué son autorité de peuple ? Ou l ‘autorité a-t-elle été confisquée par le leader prétendant parler en son nom, au nom du groupe ou du peuple ? Est-il un imposteur parce qu’il a confisqué l’autorité, ou ne faut-il pas dire que nulle autorité collective ne s’incarne en quelque individu que ce soit ? La croyance en un Dieu souverain est un des moyens d’esquiver le culte des idoles, et de sortir du groupe fascisant, certes au péril de se vie, pour dire et écouter des paroles soumises à une réelle discussion, à une réelle relation horizontale entre les gens, et en évitant le désespoir.

Il faudrait cependant aussi penser que l’autorité c’est aussi ce qui autorise, ou celui ou celle qui autorise, ce n’est pas simplement ce qui confisque le pouvoir, et elle peut prêter sens à l’action autorisée.

L’autorité est souvent donnée à des gens pour assurer la sauvegarde des institutions. Mais aussi parfois pour protéger des individus contre des incursions dans leur vie : je pense particulièrement à l’autorité parentale. Mais dans les faits parfois c’est le parent lui-même qui persécute l’enfant et lui fait une mauvaise réputation, notamment pour couvrir des faits d’abus sexuel en dévalorisant par avance le témoignage de l’enfant.

Cette autorité est-elle hiérarchique ? Et toute autorité va-t-elle avec une conception hiérarchique de la société ? Par exemple avec des privilèges et des castes ? Par exemple le peuple doit-il être transparent tandis que la « hiérarchie » aurait le droit, voire le devoir, de dissimuler et de taire certaines choses ? C’est ce qu’encourageait par exemple Saint Augustin, c’est ce que détruit WikiLeaks mais dans une société déjà travaillée par une transparence accrue pour tous.

On dit parfois qu’à la différence du pouvoir l’autorité est non coercitive. Mais n’y a-t-il pas de la ruse dans la capacité à faire taire toute réaction, par exemple en réduisant à l’ignorance et en humiliant les ignorants en leur faisant sentir leur ignorance ? (Voir Hannah Arendt, « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La crise de la culture, E.F. P. Levy, Paris, Gallimard, p. 121 sqq.)

L’intérêt de l’autorité dans une société est le nombre réduit de personnes qui peuvent être habilitées à prendre une décision ou à faire un acte dans l’urgence. Mais parfois une autorité intellectuelle ne va pas avec l’urgence. Ainsi en science (ou en religion) les recherches et les controverses peuvent prendre des siècles sans que ce soit un défaut des « autorités ».

L’autorité est conciliable avec la simple délégation du peuple, comme par exemple les députés qui ont ensuite à se soucier du bien commun avec une certaine abnégation. Sinon la délégation est ratée. Du coup au fil du temps ces députés peuvent acquérir reconnaissance pour leur travail, leurs décisions, leur action, et aussi acquérir et faire reconnaître…une autorité.

« L’autorité » des parents pose un problème car elle naît brutalement non par leurs qualités intrinsèques mais à la naissance de l’enfant. Mais là aussi cette espèce de « pari d’autorité » peut se voir confirmée par les soins apportés. Les parents risquent d’être débordés par des conseils qui se présentent comme autorisés, par une tradition, par la science, etc. Ils peuvent être dans le sentiment d’une sorte d’arnaque, comme en témoigne le livre Ecoute petit homme, de Wilhelm Reich, qui dénonce le subterfuge d’une société cruelle qui impose aux parents de formater leur enfant pour l’insérer dans cette société docilement et la pérenniser.

Le bon conseiller est présenté dans la Bible comme une figure exceptionnelle, une espèce de miracle, une figure messianique. En attendant nous ne pouvons pas abandonner notre prochain, et il faut parfois « faire comme si », avec le sentiment de quelque chose d’un peu théâtral, dans la position du maître symbolique, comme en Franc-Maçonnerie, un maître qui peut parfois, par accident, que ce soit remarqué ou non, se comporter en maître véritable. Les Pirqé Avot dans la Michna laissent entendre que tout homme dans sa vie peut à un moment donné dire quelque chose ou se comporter comme un maître le ferait, auprès de quelqu’un, qui saisira l’occasion ou pas. C’est pourquoi il faut que certains osent être professeurs, comme « maîtres d’école », pour que l’humain ne sombre pas plus dans la sauvagerie.

En effet, l’avantage de l’autorité est qu’elle n’utilise ni la coercition, ni la persuasion avec ce qu’elle peut souvent supposer de ruse et de falsification de la vérité. L’autorité du maître d’école et, à sa façon, l’autorité de l’élève, en ce qu’il ou elle exige du maître un enseignement de justesse et de justice, contribuent à la victoire de la vérité sur l’erreur, l’illusion et le mensonge, à la victoire sur l’analphabétisme qui fait le lit de l’obscurantisme, à la victoire des Lumières contre l’esclavagisme.

On dit parfois qu’auctoritas en latin vient d’augere, « augmenter ». Je serais tentée de voir une parenté avec « augur », qui désigne l’augure, celui qui prédit l’avenir par le vol des oiseaux, celui qui ouvre à l’avenir. Trop souvent, on associe l’autorité à un passé qui « passerait le flambeau ». Cependant, le monde juif s’habitue à considérer comme suprême autorité un Dieu qui se dit au futur, à l’inaccompli : « Eïè acher èïè » : « Je serai qui je serai ». Si l’on veut, l’Eternel surplombe le temps, et s’Il entre dans le temps et dans l’histoire, c’est au sens où il nous oblige à penser à l’avenir, par ses prophètes notamment, afin que nous nous réformions, au lieu de persévérer dans nos erreurs passées. Seul celui ou celle qui nous donne un avenir mérite que nous l’écoutions et que nous l’aimions et que nous respections son autorité. Mais nous allons voir une perversion de cette référence à l’avenir en matière d’autorité.

L’autorité peut-elle se transmettre ? Il a l’air simple de dire oui. Cela suppose que la personne qui transmet l’autorité ait elle-même une autorité, et de plus qu’elle ait le pouvoir ou le droit de la transmettre. Cela suppose aussi que la ou les personnes qui reçoivent cette autorité transmise la reçoivent, justement. Et soient capables de la faire vivre : ce n’est pas un simple cadeau. Le maître zen par exemple transmet l’autorité de maître zen à celui qu’il choisit. Qu’est-ce que cela va changer pour la personne ainsi choisie ? Les rabbins ont voulu transmettre aussi l’autorité de rabbin mais souvent la chaîne a été cassée par les persécutions. On a cependant retrouvé une autorité de rabbin et une succession-transmission. Cela suppose peut-être quand même autre chose qu’une transmission, par exemple une reconnaissance mutuelle. Certains ont posé le problème de Freud, premier psychanalyste : d’où tenait-il son autorité sinon de lui-même ? D’où Socrate tenait-il son autorité de philosophe ? Dans une de ses œuvres, le Parménide, Platon fait dire à Socrate la nécessité du parricide (symbolique !), entre autres pour accéder à l’autorité de reconnaître par soi-même le vrai, le bien, le beau. Ici l’autorité est nécessairement au présent. Et le père devient père, la mère devient mère, par primat de l’avenir, l’avenir de l’enfant qui vient de naître. Le temps crée la nécessité de telle ou telle forme d’autorité.

Si l’acte d’autorité s’accompagne d’une discussion, certains comme Kojève pensaient que cela signifiait une perte d’autorité. Aujourd’hui nous comprenons que la discussion est utile à la compréhension de l’ordre, et que la compréhension du bien fondé de l’ordre renforce à chaque fois l’autorité de celui qui ordonne. Sion, s’il n’y a pas compréhension ponctuellement, on va d’ordinaire obéir à l’ordre, dans l’urgence par exemple, grâce à la confiance acquise au fil du temps et des expériences d’ordres discutés et donc expliqués.

Si parfois les ordres ne sont jamais expliqués, c’est qu’il n’y a pas autorité mais rapport de force, comme par exemple souvent entre des parents et le très jeune enfant. (On ajoute parfois « C’est pour ton bien », c’est le titre d’un livre instructif d’Alice Miller si je me souviens bien. Voir aussi Ecoute petit homme, déjà cité, sur l’illusion que les parents ont d’avoir une responsabilité d’autorité alors qu’ils ne seraient que les esclaves d’une société d’exploitation).

Kojève, dans son livre La notion de l’autorité (qui se termine sur une description apologétique dans le contexte du livre du personnage de Pétain en 1942, lors de l’écriture du livre qui sera donné à lire à certains, mais ne sera publié qu’à titre posthume en 2004 chez Gallimard. Pourtant Kojève a dit-on fait de la résistance, contre les Allemands ayant envahi la zone dite « libre »), écrit : « L’Autorité est la possibilité d’agir sans faire de compromis […] Note. Toute discussion est déjà un compromis, car elle équivaut à ceci : « Faites telle chose sans condition. – Non, je ne la ferai qu’à condition que vous fassiez telle autre chose, à savoir que vous me convainquiez. – D’accord, je cède sur ce point. » » (p. 59). On voit que l’erreur, peut-être impardonnable, de Kojève est de ne reconnaître d’autorité qu’à celui qui exige une obéissance « sans condition » : c’est à cause de conceptions de ce genre de l’autorité que l’autorité est en crise aujourd’hui, où nous refusons ce « sans condition », car le droit comme la morale imposent de désobéir à l’autorité même militaire en cas d’ordre prescrivant un crime contre l’humanité.

Kojève ose parler d’autorité du maître sur l’esclave alors qu’il a affirmé qu’ « exercer une autorité n’est pas la même chose qu’user de la force (de violence), mais les deux phénomènes s’excluent mutuellement » (Ibid. p. 61) et qu’il n’y a donc pas de sens à parler d’autorité « illégitime » ou « illégale ». : c’est une « contradiction in adjecto ». Comment alors ose-t-il parler d’une « autorité » du maître sur l’esclave ? C’est tout à fait révoltant même si en certains milieux cela paraît banal (il se sert de la « couverture » de la « dialectique du maître et de l’esclave » de Hegel en disant : « elle explique bien le pourquoi de l’Autorité du Maître sur l’Esclave. C’est donc une théorie correcte de ce type particulier (pur) d’Autorité » (Ibid. p.71-72). On s’enfonce dans l’abjection « pure », si souvent reprise ainsi par les professeurs de philosophie en classe. Il continue en déplaçant sur l’autorité du chef ce qu’il perçoit d’Aristote comme à tort liée à l’esclavage : c’est « L’Autorité de l’ « intelligent » sur la « bête », du « civilisé » sur le « barbare », de la « fourmi » sur la « cigale », du « clairvoyant » sur « l’aveugle ».[…] Celui qui se rend compte du fait qu’il voit moins bien et moins loin qu’un autre se laisse facilement mener ou guider par lui. Il renonce donc consciemment aux réactions possibles ; il subit les actes de l’autre sans s’y opposer, sans protester, sans les discuter, sans même poser de questions : il suit l’autre « aveuglément ». Il y a donc bien Autorité » Qui peut approuver ce comportement qui ravale l’homme au rang de la bête- les bêtes d’ailleurs ne sont pas si aveugles ! Kojève explicite ce à quoi nous pensons aussitôt, pour parler à ce propos, et avec les majuscules de « l’Autorité du dux, du Duce, du Führer, du Leader, etc. » (p.74). Va-t-il lui-même reconnaître l’autorité du Duce ou du Führer ?

Il conteste la théorie du Platon, pourtant honorable telle qu’il la décrit lui-même : « Pour Platon, toute Autorité est -ou du moins, aurait dû être – fondée sur la Justice ou l’Equité » (p.77), et il ose dire : « Il n’y a pas de doute que cette théorie est fausse dans son exclusivité. L’Autorité du Maître ou du chef, en tant que telle, n’a évidemment rien à voir avec la Justice » (p.77), mais alors, M. Kojève, est-ce encore une autorité, ou un rapport de force ??

Il est vrai que mystérieusement, aussitôt, en ayant recours au latin, Kojève dit que « la Justice peut donc servir de base à une Autorité sui generis » (p.78), mais pour reprocher à Platon de ne pas avoir reconnu comme autorité « l’autorité » (selon Kojève) du maître sur l’esclave et « l’autorité » (selon Kojève) du chef de bande (Duce ou Führer ou Leader massimo) … (ibid. p. 78). D’ailleurs, p.109 il écrit que finalement « de toute façon il n’y a pas d’autorité sui generis. » Dans la mesure où il n’y a pas de genèse spontanée d’Autorité, l’Autorité existante a toujours tendance à être transmise au moyen de la nomination par un Chef » (p.117) (voir son projet pour la Révolution « nationale » de Pétain à la fin du livre p. 200 sur les « nominations » par Pétain).

Kojève refuse que la démocratie puisse avoir de l’autorité : après avoir contesté le modèle du Contrat social, il écrit (p. 97) à propos du « chef » élu : « Il n’ a pas une Autorité parce qu’il a été élu ; il a été élu parce qu’il a déjà bénéficié de l’Autorité qui est née de son « projet », l’élection n’a été que la « manifestation », le « signe extérieur » de son Autorité, engendrée spontanément […] de même, la non-élection d’un « candidat » ne fait que manifester son manque d’Autorité. » Ici Kojève nie que le peuple puisse par l’élection démocratique au suffrage universel créer l’autorité de l’élu, ou au minimum la transmettre de la part des électeurs en tant que peuple des citoyens-électeurs.

Il insiste dans la même page sur le fait que sa dévalorisation du Contrat social vient de sa dévalorisation de l’élection (« la théorie (« démocratique ») du « contrat social » est née d’une interprétation erronée du fait de l’existence des élections (politiques ou autres) »). Il creuse le fossé par rapport à la démocratie : « Le fait que moi -individu isolé- j’ai « élu » quelqu’un ne donne à « l’élu » aucune autorité sur moi (plutôt le contraire !), à moins qu’il n’ait une Autorité (« reconnue » par moi) indépendante du fait de mon « élection ». » Il y a là, derrière l’apparence logique, un oubli de la notion de souveraineté du peuple, comme peuple de citoyens, et ce pour laisser la place au populisme, à la masse. Je serais censé me soumettre si c’est « le groupe » qui décide (p. 98-99) (En fait dans ses propositions d’organisation politique par la « Révolution nationale » de Pétain, en appendice du livre, il refuse la possibilité de vote négatif à une assemblée qu’il appelle « assemblée manifestante » … (p.200sqq)).

Il trouve normal de substituer à l’idée de volonté générale qui « a cessé d’avoir un caractère divin » « le Volk de Hitler » (on gagne au change ?!). Bref, il refuse la laïcité de l’autorité démocratique. « Et on a abandonné cette idée erronée dès qu’on a pu ou cru trouver un autre « support » de cette « volonté générale » : c’est le « Prolétariat » de Lénine-Staline, l’Impero » de Mussolini, le Volk de Hitler, etc. » (p.105). Bref, la démocratie est une idée « erronée » comme il dit, seule la dictature totalitaire est le bon régime d’autorité pour Kojève : il ajoute même : « Le fait est donc incontestable » ! (Ibid.) Soumets-toi lecteur ou lectrice, Hitler, c’est « le fait ». (p.114 il ridiculise le vote en en faisant une sorte de tirage au sort. Cf. p. 116 où deux fois il écrit « une élection (c’est-à-dire en tirage au sort) ». Et p. 125 il utilise un signe « égal », « = » : « l’élection (=tirage au sort) »).

Il en vient à sa conception de l’autorité totale (réunissant ses quatre types d’autorité) comme d’ordre biologique : une société (ou un Etat) « conçue par analogie avec un organisme » (p.107), avec « hérédité », « harmonie » et « permanence » du tout. On sait que la conception biologique de la société ou de l’Etat conduit inévitablement à parler de maladies pour exterminer certains citoyens. On pourra remarquer dans la fin du livre sur Pétain et la « Révolution nationale » qu’il ne dit pas un mot sur les persécutés.

Kojève a écrit une page assez poétique dans un autre livre sur le passage du Rubicon par césar, qui est le moment de son coup d’Etat, et les clés du texte de Kojève sont p. 118-119 sqq. sur le temps. Il dit : « Le fondement métaphysique de l’Autorité est donc une « modification » de l’entité « Temps » [avec] […] primat de l’Avenir […] L’Autorité par excellence est celle du Chef « révolutionnaire ». » Au passage il nie l’Autorité de l’Eternel… Il faut relier ce passage à ce que devrait être la Collaboration selon lui (p.197, appendice sur la « Révolution nationale de Pétain) : « Si l’on se trouve en présence d’une situation révolutionnaire, c’est-à-dire vis-à-vis d’une nation prête à abandonner un présent déterminé par un passé immédiat et à collaborer à la réalisation active (c’est-à-dire créatrice) d’un présent devant servir de base à un avenir autre que celui qui en naîtrait sans l’intervention de l’action négatrice (tout en se rattachant à l’ensemble du passé), il y a intérêt [à] « exploiter » cette situation. » (p. 197). Le mot « collaborer » figure dans la phrase, bien au milieu…

A aucun moment, cette rupture temporelle n’est soumise à un souci de bien commun par Kojève. Ce serait à méditer par ceux qui pour prévenir un supposé « effondrement » préparent une dictature verte, comme s’il fallait une « révolution nationale » à l’échelle de la planète.

En réalité tout l’ouvrage de Kojève vise à fonder son projet politique pour Pétain (qui ne l’a sans doute même pas lu), tout comme Carl Schmitt voulait fixer le projet politique de Hitler (qui l’a jugé encombrant dans la mesure ou C. S. cherchait à régner sur le nazisme lui-même).

Kojève écrit : « On peut donc dire que l’Avenir se « manifeste » sous forme « autoritaire » en tant qu’Autorité du Chef ». Voir à la fin du livre son projet pour Pétain d’ «  assemblée manifestante » incapable de voter contre. Espérons aujourd’hui en un avenir meilleur que les exterminations fascistes de la période où écrit Kojève ! Avec des élections et une démocratie respectées, en particulier par les philosophes.

Un article de Myriam Revault d’Allones « Le temps et l’autorité, à propos d’Alexandre Kojève » paru dans la revue Esprit n°313 (mars-Avril 2005), p.206-212, ne fait pas la moindre critique sur ce texte de Kojève de 1942 qui venait d’être publié pour a première fois en 2004, alors que le livre est parfaitement anti-démocratique et favorable aux régimes totalitaires en place. Pourtant ce sont des textes comme ceux-là et leur réception complaisante qui sont responsables de la perte d’autorité de nos élus, mais aussi de nos électeurs, de nos parents et de notre école.

p.134-144 Kojève dit que tous nos maux viennent de l’amputation de l’Autorité du Père. Air connu. Heureusement Pétain vint (p.188) : « Et c’est cette autorité du Père qui donne au peuple la certitude qu’en suivant le Maréchal en tant que chef, en se fiant aveuglément à lui comme un Maître, en l’acceptant comme Juge, on ne trahira pas non seulement les intérêts immédiats du jour et les perspectives de l’avenir, mais encore les traditions du passé » (p.188-189, Appendice intitulé « Analyse de l’Autorité du Maréchal ») D’où l’on voit l’importance du féminisme pour renverser le paternalisme et une certaine figure du père opposée à la démocratie et à l’éducation des enfants dans le respect de tous et toutes. On voit aussi combien les versions totalisantes de l’histoire passée conduisent à une catastrophe politique et à un mensonge sur le terrain de la science historique. Kojève prétend montrer à partir de la p. 146 (nostalgique du Village par opposition à la ville…) que l’ « amputation » du « l’élément « Père » » conduit à la catastrophe, dont on a vu qu’elle est destinée à être réparée, selon lui, par son cher Pétain : « La destruction de l’Autorité du Père est donc funeste à l’Autorité politique en général. Et elle provoque nécessairement l’opposition de l’élément « Juge » aux éléments « Maître » et « Chef » c’est-à-dire [?] précisément la « Séparation des pouvoirs » que nous discutons » (p. 151). On est un peu dérouté de voir ainsi la Séparation des pouvoirs ramenée à l’opposition du juge (inspiré par la Justice ne principe) au maître esclavagiste et au chef de bande ! (Voir le début du livre sur les quatre formes d’autorité selon Kojève). Dans sa page sur la famille (p. 153-154) Kojève réussit la performance de ne jamais évoquer ni le mot « mère » ni le mot « femme » ni aucune autre figure féminine. D’ailleurs la seule occurrence du mot « femmes dans le livre est page 170 : « Cf. le problème des femmes » ….

Il dit que le « patrimoine » de la « Famille » est « gouverné » par « le père de famille » et ajoute : « Pour que notre problème soit résolu, il faut et il suffit que le corps des citoyens soit formé par les « pères de famille » ainsi définis » (p.153). Et tout le reste est à l’avenant. On voit donc qu’il ne saurait être question pour ce philosophe tellement tourné vers l’Avenir (!) que les femmes puissent posséder quelque chose et ne pas être gouvernées par les hommes, sous peine de catastrophe planétaire.

p. 159 Kojève présente aussi comme une catastrophe que la justice règne dans la société, sous prétexte que ce serait mal qu’il ne reste que le type d’autorité qui la respecte (en détail il rejette comme une contrainte insupportable « une « Société » formée par des individus isolés (des « particuliers »), ayant les uns envers les autres des droits et des devoirs qui sont fixés par l’Autorité judiciaire » (p.159), c’est-à-dire en réalité fixés par des lois. On sait combien les fascistes s’acharnent sur l’instance de la loi et des lois, en accusant parfois comme Carl Schmitt explicitement les Juifs d’utiliser le respect des lois pour régner sur le monde.

p.161-162 Kojève décrit son programme pour la Collaboration qu’il reprendra dans ses Appendices : « Le Chef […] de l’Etat […] nomme ses « collaborateurs » […] et il peut nommer son « successeur ». L’Autorité passe ainsi au « nommé » sans que l’Assemblée ait à intervenir ». (etc.).

Il défend énergiquement la peine de mort au nom de l’autorité : « Quant à l’autorité de Maître, elle n’a pas de réalité là où il n’y a pas de risque -au moins virtuel- de la vie. » Il s’agit de prévoir de tout temps une possibilité de mise à mort des membres du gouvernement, par la guerre, la révolution, ou un « Tribunal politique » qui est « censé éliminer le danger de l’ « utopisme » de la législation » (p.162), et il ajoute (p. 163) : « il faut qu’il y ait le risque d’une peine de mort pour qu’il y ait « maîtrise ». ». Il conclut sur la peine de mort : « le fait que dans les « démocraties » modernes on ait tendance à la clémence politique ne prouve qu’une chose : la perte de tout sens du « politique » en général » (p.163). Quel commentaire ajouter ? Peut-être ceci : dans le livre ici ou là Kojève se désole de l’ « échec » du procès de Riom…

Si on a passé quelque temps à parler de ce livre, c’est qu’Alexandre Kojève a été un maître à penser de bien des intellectuels français, de Aron à Lacan. Il a représenté la France à l’ONU. Le livre avait circulé tout de suite, sans être édité avant 2004. Il a été soumis entre autres à Henri Meysset, qui l’a beaucoup apprécié et que consultait très souvent Pétain jusqu’en 1943. Wieviorka dans son Histoire de la Résistance 1940-1945 (Paris, Perrin, 2015) a déployé la catégorie de « vichystorésitatant » pour des gens hostiles à l’occupation allemande mais favorables à Vichy. Kojève après la guerre au moment de devenir un haut fonctionnaire dit qu’il serait dangereux de « vouloir se passer de tous ceux qui ont eu la foi en la Révolution nationale et ont agi en conséquence » (cité par Danilo Scholz, « Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2016/3 (Tome 141) p. 343-362. Note 51 de cet article : la nièce de Kojève confirme que « Kojève s’est parfois vanté devant ses proches d’avoir rédigé une constitution pour Vichy (Entretien du 6 mai 2011) ». Il s’agit bien évidemment de ce livre écrit en 1942.

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