Dans la Bible (Ex. 23,2), il est écrit : « Ne sois pas derrière la multitude (« rabim ») pour mal faire, et ne réponds pas sur un litige en penchant derrière la multitude pour faire pencher. » Le texte dit bien : pour mal faire. On ne doit pas « hurler avec les loups » et dire des choses fausses parce que le plus grand nombre dit cela. Il faut savoir résister à la multitude sinon il n’y aurait plus de justice ni de vérité. (Après, c’est parfois la multitude qui a raison).
Spinoza choisit dans son Traité politique (inachevé) le terme de « multitudo », « multitude », le fait d’être un groupe pluriel, pas vraiment un, pour ne pas parler d’un « peuple » initial qui passerait de l’état de nature à l’Etat.
La multitude, c’est un ramassis d’individus, sans vouloir donner forcément un sens péjoratif à cet assemblage qui n’en est pas un, mais qui peut faire masse et aider les individus à réaliser leurs désirs ou pulsions quand ils sont plusieurs à avoir le même but. Spinoza ajoute que le désir ou la pulsion de l’individu c’est son droit. Le rapport de force (potentia) prime sur un pouvoir (potestas) qui prétendrait avoir une autorité.
« La légitimité du pouvoir politique n’est rien d’autre que sa capacité de se conserver et de se reproduire en permanence par la médiation du consentement qu’il réussit, chaque jour et à toute heure, à obtenir des individus, et qui seul, le fait exister en tant que tel », écrit Matheron sur « le pouvoir politique chez Spinoza » (p. 135 de La Multitude libre, dir. C. Jacquet, P. Séverac et A. Suhamy, Coll. « Caute ! », éd. Amsterdam, Paris, 2008).
Faire tout reposer sur le consentement des individus conduit à une grande fragilité de la théorie, car on le voit aujourd’hui, le « consentement » est mis en cause, à partir de la sexualité, avec des effets sur la politique et l’adhésion à l’Etat de droit (voir le livre de Vanessa Sprincora Le consentement, Grasset 2020). Si tout consentement d’un individu devenait « non éclairé » et était le fait d’une manipulation extérieure comme dans le cas cité d’une exploitation pédophile, alors l’Etat se ferait machine de guerre de prédateurs abusant de la naïveté de victimes. Matheron va plus loin, il ne croit pas à la libre volonté des prédateurs-séducteurs : si les dirigeants son nécessairement déterminés à agir par les lois de leur nature, s’ils sont déterminés pour gouverner, et si leurs sujets sont déterminés pour leur obéir, et les conduire à re-gouverner de nouveau de la même façon, « l’Etat se maintiendra nécessairement » (op. cit.). On a là une conception machinique, et machinale, du pouvoir sans règles morales, sans devoirs légitimes, sans ce que nous appelons « consentement ».
Simplement les dirigeants sont, les pauvres (!), des victimes de leur envie de continuer à dominer les dominés, qui tend à une forme d’addiction, et cela conduit à ce que nous appellerions le populisme : Matheron écrit (ibid. p. 138) : « Chacun, dès lors, désire nécessairement coopérer avec tous pour obtenir l’aide de tous afin de se protéger contre chacun. » (la note renvoie au Traité Théologico-politique ch. 16). Ce n’est pas exactement la guerre de tous contre tous qu’il décrit ici, mais l’effort de quelques-uns pour empêcher quelque individu que ce soit d’émerger pour les renverser en faisant appel à la multitude. On voit qu’il faut alors manœuvrer les individus affectivement, pour leur créer une passion commune de telle sorte qu’ils acquièrent une mentalité une. Balibar commente cette phrase de Spinoza (Traité politique §2 du ch. 3) : « Potentia multitudinis, quae una veluti mente ducitur » : elle est conduite, la multitude, par une sorte de mentalité une (la citation latine est le titre de sa conférence, in Spinoza : individuo e multitudine, dir. R. Caporali, V. Morfino, S. Visentin, éditions « Il Ponte Vecchio », p.13-46).
L’écrasement à plusieurs reprises d’un adversaire occasionnel du ou des dirigeants renforcera la confiance de la masse, explique Matheron : chacun se sentira fort en s’aliénant au « tout » hypothétique. On peut penser que les individus ne doivent pas avoir trop l’occasion de « vérifier » que le tout existe bien, qu’il est indissoluble, et donc il ne faudrait pas qu’ils discutent entre eux trop ouvertement.
Alors surgissent les lois, dans le raisonnement de Matheron à partir de sa lecture de Spinoza, comme si elles étaient l’expression du désir de « tous » ou du tout. Une abstraction sans boussole et sans raison, vouée au culte du mimétisme et de la répétition. Le désir de l’individu n’est plus qu’une obligation : « Tu dois partir en vacances, « Tu dois réussir tes examens », etc. Le génie de l’enfant sera de « sauter une classe » pour réaliser plus vite son formatage d’adulte : l’exception ici confirme la règle, est récupérée par le trajet de la masse, dans une société qui se rassure d’être sans histoire (et sans doute sans « femme à histoires », car le Traité politique s’arrête là où une histoire pourrait commencer : « Nous verrons sans peine qu’il est impossible, sans grand dommage pour la paix, que les hommes et les femmes règnent également. » On n’a rien vu ! Le texte s’interrompt sur le mot « satis », « « Assez ! » Spinoza nous ferait dire : « I can get no satisfaction » ! L’infériorité des femmes lui paraissait pourtant établie, rassurante pour lui, quelques lignes plus haut. Et si par hasard le « consentement » des femmes à leur infériorisation n’était pas acquis ? Mais Spinoza n’écrit pas de romans et dé-romanise les récits, bibliques notamment.
Il y a une lecture du Traité politique de Spinoza qui sert à évacuer l’estime de soi de l’individu doté d’une intériorité séparée de son extériorité, et la possibilité qu’une opinion minoritaire finisse par l’emporter dans la guerre comme dans la paix.
Après avoir nié de façon quasi psychotique la distinction entre intérieur et extérieur (pensons à l’inverse au Moi-peau de Didier Anzieu), Charles Ramond écrit : « Dans une démocratie, peu importe ce que pensent les gens (intériorité), seuls comptent leurs votes (extériorité comportementale) ». Seuls les déplacements matériels sont ici pris en compte. On prône une « conception strictement comportementale, quantitative, sans valeurs a priori et sans violence [!], d’une politique qui de ce fait n’aura aucune raison d’être dépassée dans une moralité suprême » (p. 33 de La multitude libre, op. cit.). Il y a là un aplatissement comportementaliste où plus personne n’est un humain debout, où tous sont empilés les uns sur les autres et c’est la plus grosse pile qui gagne. Qu’est-ce qui peut ici empêcher une révolte « violente » ? La peur ou la manipulation. Quand de Gaulle rassembla la résistance au nazisme, on chercha à intimider les masses en faisant pression sur les institutions pour que le « général rebelle » soit condamné à mort (ainsi que d’autres soldats de la France libre). Ici on appelle paix l’irrésistible poids de la masse. Rien à voir évidemment avec la démocratie de sujets pensants et votant par décision réfléchie.
Dans la Bible, le miracle à plusieurs reprises est que David en minorité, Mardochée en minorité, finissaient par triompher en guerre contre une majorité philistine ou antisémite. Ce miracle attribué à l’intervention divine vient bouleverser une « logique » quantitative comme quoi le plus nombreux, le plus massif, comme multitude, gagne forcément. Les Grecs aussi ont raconté les mêmes récits de guerre et de résistance dans l’Antiquité (Thermopyles, Marathon, etc.) Notre Marseillaise parle de cela aussi, elle qui est associée à Valmy, qui montre le miracle de la République, quand l’armée de citoyens unis par la « liberté, liberté chérie » triomphe des mercenaires des émigrés et des nations réunies contre les Français. Donc il faut garder confiance, des valeurs morales, la stratégie intelligente associée au consentement héroïque peuvent soulever un peuple opprimé par « la masse ». (Rappelons que le Traité politique de Spinoza est interrompu au moment de décrire la démocratie, et on peut penser qu’il aurait sans doute repris l’amour de la liberté qui se manifestait dans le Traité théologico-politique).
Dans la mentalité de certains adeptes de la « pensée de la multitude », la loi disparaît au profit de la coutume, elle-même adoptée par « convergence des masses », dirons-nous, et de leurs affects conditionnés par des comportements hasardeux ou/et imitatifs. Par exemple, Charles Ramond (op. cit. p.43) énonce une longue série de mots latins d’où « lex » comme « jus » sont absents : « consilium, decretum, dictamen, edictum, judicium, mandatum, opinio, praescriptum, sententia ». Cet évitement ne peut être le fruit du hasard chez cet auteur. J’ouvre au hasard mon édition bilingue du Traité politique (Sylvain Zac, Vrin, 1968), et je trouve (ch.VIII,§XXVI) : « Jus praeterea supremum Concilium convocandi, etc. ». Un peu plus haut (page 172, §XXV) : « […] ut imperii jura inviolata serventur » (etc.). Spinoza n’a pas évacué la question du droit (jus) et des lois qu’il appelle « jura ». Cependant, et c’est un problème, il l’a ramené (T.P. II, 17) au rapport de force : « Hoc jus, quod multitudinis potentia definitur, Imperium appellari solet » (« ce droit, qui est défini par l’impact massif de la multitude, on a coutume de le nommer Empire »). Alors il ne nous reste plus qu’à espérer que Spinoza avait l’intention de définir ailleurs un autre « jus », qui ne serait pas défini par le rapport de force produit par telle ou telle masse d’individus réunis par on ne sait quel affect (la peur, la haine, l’amour d’un même Führer ?). Autrement dit, peut-on vivre hors de l’Empire(imperium), tel que le définit ici Spinoza ? Il n’y a pas lieu de retenir la traduction de Paolo Cristofolini (op. cit. p.47) qui propose « Etat » pour « Imperium ». Notons avec Frédéric Lordon que « legitimus » n’apparaît qu’une fois dans le Traité politique (VI, 70), et dans un contexte de succession royale. On peut rêver que Spinoza aurait réservé l’essentiel du « légitime » à la démocratie de citoyens éclairés par la réflexion raisonnée.
Il nous faut trouver une alternative au rapport de force, notamment par le recours à l’autorité, celle des sages qui conseillent, mais aussi celle de la réflexion, de l’expérience, de la vérification par l’individu maîtrisant autant que possible ses emportements passionnels afin d’être maître de soi pour ne subir aucun maître-dominus manipulateur. Machiavel, dans le Discours sur la première décade de Tite Live (I,LVIII), où il réfléchit sur la possibilité de la naissance et du maintien de la République, cite Tite Live (Histoire romaine XXV, 8) : « Haec natura multitudinis est : aut humiliter servit, aut superbe dominatur » ( il est de la nature de la multitude d’être ou bien humblement servile, ou bien orgueilleusement esclavagiste »). Cela évoque le proverbe aristocratique français : « Oignez vilain il vous poindra, poignez vilain il vous oindra », le « vilain » étant non pas le méchant, mais l’individu qui n’est pas de la caste des aristocrates. Face à cette « leçon » méprisante que se transmettaient les aristocrates, nous avons à mettre debout la déclaration des droits de l’homme, et l’écoute de toutes les voix même les plus petites (« qol demama daqa » dit-on en hébreu dans la Bible, pour nous émanciper des « buzz » tonitruants).
Soyons fiers d’être des citoyens conscients, des personnes, et pas des « automates pulsionnels » comme l’écrit Nicolas Israël (p.88 de La multitude libre, op. cit.) : « Sous de nombreux aspects, le consentement des citoyens, des automates pulsionnels, n’est que l’intériorisation d’une puissance de régulation » ( !). Le modèle machinique de la démocratie doit être combattu. Et l’espoir de gagner le combat d’une juste cause même si l’on est un petit nombre doit vivre, sans offense aux droits et devoirs de tous. Il faut savoir à quoi renoncer et à quoi résister pour une libération véritable.
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