Pessa’h approche. Beaucoup de choses peuvent paraître étranges dans la Haggada de Pessa’h. L’une en particulier intervient dans la partie du récit, « Maguid ».
On en vient au cours du récit à raconter le séjour du peuple d’Israël en Égypte et son développement, juste avant de nous expliquer les mauvais traitements que bientôt, bien après la période faste de Joseph, les Égyptiens firent progressivement subir aux Hébreux. Le passage est introduit par « Ba oulemad » : « Va et étudie » ; c’est le signe dans le Talmud qu’on va nous guider dans l’interprétation d’un texte de la Torah. Ici Deut. 26,5 : quand tu seras arrivé, arrivé dans la Terre promise, tu rassembleras les prémices du sol, et en les apportant au prêtre tu diras pour terminer : « Mon père était un Araméen errant, et il descendit en Égypte, il y séjourna (veyigar, cf. « guer », l’étranger), peu nombreux, et il devint un peuple grand, puissant. Et « rav ». » Que veut dire « rav » ici ?
Après avoir ébauché une interprétation de chaque passage de ce verset, la Haggada termine en disant pour le dernier mot, « rav » : « comme il est dit ( Ez. 16,7) : « Je te rendis pareille à (une plante) se développant dans les champs, tu te développas, tu grandis, tu revêtis la plus belle des parures, tes seins s’affermirent, ta chevelure poussa, mais tu étais nue et dénudée. »
On comprend là que « rav » désigne non seulement l’idée d’épanouissement mais aussi une direction, celle de la croissance. Comme une enfant qui devient une femme adulte magnifique.
La fin est un peu étonnante : il manque les habits. La suite du texte d’Ezéchiel va sûrement nous dire que l’Eternel l’a vêtue d’habits magnifiques. Et c’est bien ce qui se passe dans la suite du texte d’Ezéchiel (Ez. 16,18 sqq.)
Mais dans la Haggada on passe d’Ezéchiel 16,7 à Ezéchiel 16,6. On remonte dans le temps et dans le texte. On nous parle d’un bébé abandonné seul dans le sang. Image terrible. On a l’impression pour qui n’a pas lu le contexte d’Ezéchiel que l’Eternel abandonne un être dans sa nudité, quand cet être est devenu adulte : « Je passai près de toi, je te vis baignant dans tes sangs et je te dis : « Vis dans tes sangs », « Vis dans tes sangs ». » Condamnation affreuse ? Ou au contraire promesse de vie pour l’enfant solitaire à sa naissance ? Miracle de la vie à travers les siècles d’un peuple solitaire. Dans Ezéchiel l’Eternel recouvre de son manteau la femme nue et lave le sang de l’accouchement, puis pare d’habits somptueux cette femme qui est Israël. Tandis que la Haggada, elle, continue ainsi : « Les Égyptiens nous maltraitèrent, ils nous opprimèrent et ils nous imposèrent un travail pénible. »
Cette partie nouvelle du récit se présente comme l’exégèse du verset d’Ezéchiel « Vis dans tes sangs ». Israël a à se vivre comme solitaire, en écho au Livre des Lamentations où Jérusalem est une très belle femme qui va être remise à nu. La Haggada est un chant d’espoir allusif, l’inversion des versets d’Ezéchiel fait écho au déroulement des Lamentations et nous ouvre à la certitude de la Terre promise comme redécouverte d’un Dieu qui prend soin du peuple solitaire et abandonné et lui promet un lieu et une place sur cette terre pour la vie et les habits neufs de la liberté.

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