« La foi est efficace quand elle s’accompagne de la soumission des hommes et du réel par un pouvoir central » : peut-on en rester là ?
Selon Hans Jonas la notion de toute-puissance absolue est contradictoire parce que la puissance est relationnelle et l’absolu implique un vide de résistance, donc une non-relation, donc une non-puissance. Il y a là comme souvent en philosophie une façon de durcir les contrastes en jouant sur les mots. Si l’absolu n’est pas le relatif, le divin par exemple n’est pas dépourvu de toute relation avec sa création et ses créatures. En revanche il y a bien en effet une idée contradictoire de la toute-puissance dont on peut penser qu’elle vient des philosophes, d’ailleurs : tout n’est pas compossible comme dit Leibniz, ce n’est pas limiter la puissance de Dieu que de dire cela, c’est miner le concept philosophique de toute-puissance, mais pas l’usage poétique religieux des louanges du « maître du monde » (« Adon olam »).
Comment Dieu peut-il à la fois intervenir dans le monde et ne pas se confondre avec le monde ? Luria parlait de la brisure des vases et de la nécessité du retrait du Dieu infini pour que le fini tienne, subsiste. Une forme de toute-puissance de Dieu pourrait être justement la tâche apparemment impossible de faire de la place, de la place pour la création, de la place pour l’histoire et la liberté humaine. Le tsim tsoum en somme peut apparaître comme une puissance inouïe de « rétractation », de retrait plutôt sans reniement de soi.
Whitehead a proposé un modèle où Dieu intervient dans le monde par l’intermédiaire de son influence sur l’esprit de certains hommes actifs (et eux-mêmes influents). Certains considèrent qu’il y a de la toute-puissance dans l’amour, mais on est de nouveau bien loin de la dictature : Jüngel écrit (Dieu mystère du monde p. 321) : « Il n’y a qu’un seul phénomène dans lequel puissance et impuissance se ne contredisent pas et en qui, au contraire, la puissance peut s’accomplir comme impuissance. Ce phénomène, c’est l’événement de l’amour. » De même, chez Duns Scot, la puissance absolue « considerata » c’est que Dieu aurait pu faire des choses qu’il a choisi dene pas faire. Certains vont jusqu’à dire que l’amour c’est la puissance de tout supporter.
Il y a aussi la force de se maintenir soi-même contre le néant, ou le chaos : puissance développée par Spinoza, où l’on se maintient malgré la peine. Certes, en refusant de distinguer Dieu et le monde, Spinoza prend le risque de sanctifier le mal et le désordre du monde et de le faire assumer par ses disciples athées. Mais quand Dieu est-il lui-même, une fois le monde créé ? Dans l’indifférence, ou dans l’amour et la peine ? La Bible le montre contraint par se interventions précédentes y compris l’acte de création de se faire du souci pour ses créatures. On peut penser que la narration des faits bibliques permet que l’amour se dise et ait un effet sur l’esprit humain. On pense tout particulièrement au Cantique des Cantiques… en ces temps de confinement. La puissance c’est aussi l’idée de transformation, comme dans ce verset où Dieu dit qu’il a changé les cœurs de pierre en cœurs de chair. La parole nous donne une forme de puissance, elle nous ouvre à un ailleurs : création, narration, rédemption.
Enfin l’extrême puissance c’est la capacité de décider, partagée selon Descartes à égalité entre chaque homme et Dieu. Une forme de seigneurie, de gouvernementalité chez chacun même si certains dressages esclavagistes ou familiaux peuvent conduire à une aboulie temporaire.
A ce propos, les psychanalystes ont développé toute une théorie autour du concept contradictoire d’une toute-puissance qui se vit comme telle à ne rencontrer aucune résistance, aucun « autre » face à elle. On a vu qu’une puissance sans résistance se niait elle-même, se retrouvait non-puissance. Mais le rêve de ce genre existe, la fausse idée joue son rôle dans les pathologies mentales. La volonté de tout maîtriser, de tout décider conduit à l’échec ou au délire-déni du réel. Elle peut conduire à un sentiment terrible de culpabilité devant les douleurs du monde qu’on n’a pas pu éviter mais qu’on croit, à cause du fantasme de toute-puissance, avoir voulu.
La tendance totalitaire, violente, sera de détruire tous les témoins de ces ratages, de ces impuissances, voire de détruire dans le réel les preuves de notre impuissance, de notre « usurpation de titres », folie plus grave que Xerxès fouettant la mer devenue par la tempête obstacle à ses projets de conquête.
La dérive de l’amour est de vivre la toute-puissance sur le mode du chantage : je te donne des marques d’amour si et seulement si tu me donnes d’abord ce que je veux : gadget, moto,…
Cela peut conduire aussi à croire que l’autre est pareil, et ne donne de signe d’amour que sous condition. Cette perversion de l’amour doit être évitée à tout pris dans l’éducation des enfants car elle est sans remède à l’âge adulte. En politique c’est pareil : ceux qui se disent « le peuple » risquent de ne donner des signes d’amour aux gouvernants élus que sous condition. C’est la perversion du rapport politique normal, qui ne saurait se réduire à l’opposition ami (qui fait des cadeaux) / ennemi (qui dit parfois non). Il faut savoir lâcher prise, comme on dit, pour être un citoyen lucide ancré dans le réel. Il faut parfois savoir « rendre les armes » (aux Etats-Unis cela a l’air très difficile à admettre et cela risque d’arriver chez nous).
Guillaume d’Ockham écrit : « Le Tout-Puissant (omnipotens) peut tout ce qu’il peut faire (omne factibile) qui n’inclut pas contradiction. » Mais selon lui « il ne convient pas plus à Dieu de ne pas pouvoir faire l’impossible qu’il ne convient à l’impossible de ne pas pouvoir être fait. » Ce serait par l’ordre du réel une fois là que l’impossible et le possible se détermineraient. Donc « après » la création ou l’événement ou plutôt en même temps qu’eux. En fait Ockham fait de tout ce qui est réel quelque chose d’aimé de Dieu, ce qui évidemment pose problème. La présence du mal ne peut se comprendre que par l’impossibilité de l’éviter (qui peut être temporaire, l’action divine ne pouvant être toujours instantanée, contrairement à une conception puérile de la Providence divine), même par Dieu. Les chose du réel sont connectées, le réel est « complexe » et vivant.
Il faut de toute façon faire bien attention à ne pas imposer de façon « logique » une idée de ce qui est contradictoire ou pas, d’une part au monde physique (cf. théories de la lumière ondulatoire et corpusculaire vues au départ comme contradictoires et pourtant vraies toutes les deux) et d’autre part au monde humain.
Ainsi aujourd’hui on fait comme si dans la pandémie on ne pouvait que choisir entre catastrophe économique et catastrophe sanitaire, l’une ou l’autre sans troisième terme. Or vivre le réel c’est sortir de cette alternative désastreuse et courir le double risque sanitaire et économique de l’activité humaine : tous au travail, telle est la décision probable et de bon sens, la « prudence » qui échappe à une sagesse désincarnée et logiciste à l’excès. La décision le 13 avril 2020 sera finalement le retour de tous au travail le 11 mai 2020, en France. Il faudra cependant réorganiser le travail et planifier un peu la production.
Un être prudent pense non seulement à l’effet présent de sa décision, mais aussi au futur. Cette considération du futur peut parfois donner l’impression d’une abstention par faiblesse. L’apparent abandon du présent peut être compatible avec une intervention sur le futur. Ce qui est impossible aujourd’hui peut devenir possible dans le futur, et puis ce qui est contradictoire au même instant peut se produire en des temps successifs ou en des lieux différents. Ainsi, on peut espérer échapper et à la catastrophe sanitaire, et à la catastrophe économique, en se donnant un avenir. L’action humaine dans le réel embrasse les temps et les lieux, ce qui pour l’intellect « logiciste » (comme on dit « scientiste ») est contradictoire donc impossible devient possible si on se donne le temps et l’espace, et la possibilité d’une modification du réel et d’une invention technique.
En revanche toute le monde semple d’accord pour dire qu’on ne peut pas remonter dans le temps. Ce qui a eu lieu a eu lieu. Mais on peut réparer parfois, voire orienter autrement le processus engagé dans le passé. Bien des livres de Science Fiction ont exploré les paradoxes temporels. Parfois les choses vont très vite, un peu comme ces dominos qui tombent les uns sur les autres par centaine à partir d’une chute initiale d’un seul domino. Et puis il y a les réactions en chaîne passées au premier plan au 20e siècle avec l’étude du nucléaire. Nous ne pouvons nous passer de gouvernements et d’Etats à cause notamment de ce nucléaire, sachons comprendre les limites de leur puissance et ne pas paralyser leur pouvoir de décision.
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