Nombreux sont les philosophes du 20e et du 21e siècles qu’on pourrait citer comme complices et agents d’influence dans cette campagne contre la représentation démocratique menée par les penseurs nazis Heidegger et Schmitt. Ils ont dans leur sillage emporté la confiance dans les institutions démocratiques de gens apparemment très loin des études philosophiques.
Tout d’abord voyons comment Schmitt sème la confusion sur la représentation. En 1921 dans Catholicisme romain et formes politiques il s’attaque ainsi à la démocratie représentative : dans l’Eglise il y a selon lui une idée de la représentation selon laquelle justement une idée est représentée et « brille à travers » (?) le représentant, comme Jésus le Christ des chrétiens apparaît « à travers » (?) le Pape. La représentation représente des croyances, des mythes, et donc qu’en conclut-il pour la politique ? « It also meant before, rather than for the people » (p. 22 de A Dangerous Mind, Carl Schmitt in Post-War European Thought, de Jan-Werner Müller, Yale University Press, New Haven and London, 2003). On voit ici se préciser une campagne de dénigrement lancée par Schmitt dans tous ses écrits comme quoi un représentant ne saurait être et parler POUR le peuple des citoyens et au service du peuple, sous prétexte qu’il le précèderait, le peuple n’existant pas indépendamment de lui : processus de néantisation du peuple de citoyens, comme individus et comme collectivité.
Dans sa novlangue Schmitt déclare que la démocratie véritable et souhaitable est une dictature basée sur le nationalisme. Dans son livre Théorie constitutionnelle (1928), il dit qu’il n’y a que deux formes politiques, qu’il appelle « la représentation » et « l’identité » (p. 204 de Verfussengslehre). La démocratie représentative est présentée comme le signe d’un défaut d’unité du peuple. On pourrait au contraire se réjouir à la différence de Schmitt d’un Etat où la controverse et même le conflit pourraient exister sans faire éclater cet Etat, assurant la richesse d’idées et la diversité créatrice et libérée.
Schmitt voit le fait de la représentation comme quelque chose de positif s’il s’agit d’une conscience supérieure, … ce qui pour lui est la « capacité » à distinguer l’ami et l’ennemi. Un peu primaire, cette « conscience supérieure ».
Mais là où l’Eglise représente (selon lui) une réalité supérieure, il rend les choses confuses en ce que c’est le « représentant » tel qu’il le conçoit qui est la réalité supérieure à ce qui est représenté. Alors qu’il fait comme si c’était pareil. Il y a infériorisation voire néantisation du peuple de citoyens, au profit d’un « représentant » qui ne représente en fait que lui-même.
Hans Kelsen a eu une parole malheureuse en parlant de « fiction de la représentation », en affirmant que ce n’était pas le peuple, mais l’Etat qui était représenté au parlement (Von Wesen und Wert der Demokratie, (1929 Tübingen) Mohr 1981 p. 30). Il tendait à confirmer l’idée que le peuple ne pouvait avoir de « représentants » mais seulement des oppresseurs déguisés en représentants du peuple. Certains en viennent à dire que le parlement ne sert qu’à réprimer les antagonismes. Ou bien cela ne devient qu’un « ornement » comme le conseille Pareto à Mussolini pour qu’il le garde. On se met à penser à l’image que donnent d’eux-mêmes les parlementaires, images de bourgeois ou images de travailleurs. Le recours à l’attaque en termes d’ « image » on le retrouvera chez Heidegger. Non, dirons-nous, un représentant des citoyens n’a pas à cultiver son « image » (Voir l’influence d’Agnoli).
Les adversaires de la démocratie représentative prennent chez Schmitt l’idée d’identité, pour réduire à l’identique leurs troupes, leur « classe » ou l’Etat. On a le choix en somme pour eux entre zéro (néantisation du peuple par la représentation) et un (totalitarisme). Cette unification identitaire est encore une recherche d’aujourd’hui où se multiplient les groupes identitaires cherchant toujours plus d’homogénéité interne par l’exclusion de tel ou tel qui ira ou non dans un autre groupe identitaire, ou connaîtra un destin pire.
Comme théoricien du nazisme, Schmitt a voulu substituer à la démocratie représentative, et aussi à la quête d’unité de l’Etat, la recherche d’un « ordre naturel » qui serait l’homogénéité « raciale », et contre l’Eglise et sa théorie de la représentation il revendique que le représenté soit immanent (Hitler) et représentant en même temps. C’est très confus, c’est une confusion entretenue. Du coup inutile d’écrire finalement, « c’est futile d’écrire des traités savants […] ce que la structure d’Etat nouvelle sera dans dix ans, seul un home le sait, le Führer seul. », dit W. Sommer, proche de Schmitt, cité p. 30 de A Dangerous Mind, op. cit.). Ainsi la jurisprudence se voit-elle annulée, et pas seulement l’idée de projets politiques soumis à discussion.
Du coup Schmitt s’est auto-sabordé auprès de Hitler comme spécialiste de « jurisprudence » (« jurisprudence nazie », cela fait effectivement bizarre !). Il s’est rabattu, après la guerre perdue, sur ce qu’il a appelé la « théologie politique », pour influencer de tous les côtés dans le sens de projets politiques de destruction des démocraties parlementaires (Agamben suit ce chemin de plus en plus en utilisant les textes religieux chrétiens pour cela).
Joseph Kaiser, disciple de Schmitt, qui avait suivi ses cours sous le nazisme, et… est devenu professeur de droit à Fribourg dans les années 1950, rend encore plus confuse et néantisée la notion de représentation démocratique en disant que ce que le représentant fait c’est « la représentation d’intérêts organisés » ! (Die Repräsentation organisierter Interessen, Berlin, Duncker et Humblot, 1956). Il écrit dans ce livre (cité dans A Dangerous Mind p. 81) : « La représentation de l’unité politique ne peut fondamentalement être réalisée que dans la similitude substantielle de la nation » et en même temps il dit : « Le pluralisme des intérêts dans la société moderne, il est fondamentalement impossible qu’il soit représenté par une institution nationale ». On retrouve l’idée de « similitude substantielle » chère à Schmitt explicitement dans la période du nazisme au pourvoir en Allemagne. On voit aussi une couche de plus de dépersonnalisation du rapport politique citoyen représenté/citoyen représentant, qui va avec la néantisation des Etats eux-mêmes au profit d’intérêts privés de groupes « substantiellement » homogènes…
De même que Schmitt clame que « l’exception peut être plus importante que la règle », Heidegger traite par le mépris l’histoire moderne, les historiens ne pouvant selon lui explique les événements singuliers, première affirmation douteuse, et pour dire que c’est ce que les historiens ne comprennent pas (selon Heidegger) qui est grand. Cela tiendrait à un prétendu culte des temps modernes pour la représentation. On verra que Heidegger essaie, en mélangeant tout, de transformer la représentation politique en néantisation de l’être et à faire du représentant du peuple un être livré à la fantasia (à l’exception bien sûr de celui qui sera seul à devoir être écouté, un Hitler nouveau…). Mais ce n’est pas explicitement dit évidemment, le but étant ici d’abord de détruire la confiance en la représentation démocratique, en la République parlementaire.
Dans ce qui a été traduit en français par « Chemins qui ne mènent nulle part », Holzwege (on peut cauchemarder sur ce que pouvaient évoquer dans la pensée d’un nazi ces chemins dans la forêt se terminant en cul de sac), il y a un petit chapitre très court et discret : « Die Zeit des Weltbildes ». On reconnaît dans le dernier mot « Bild », l’image, que l’on va y voir associée à la représentation politique comme manquant de sérieux (on aurait affaire à la φαντασια, qu’on peut traduire par « fantaisie », « caprice de l’imagination », caprice fantomatique). Le chapitre est traduit comme « Le temps des « conceptions du monde » » dans l’édition Folio Gallimard.
Heidegger commence à parler de la science. La « représentation » viserait à convoquer tout étant pour l’anéantir. « La vérité est devenue certitude de la représentation » : curieuse vision de la science, ainsi déchue en « certitude ». La représentation est vue comme une humiliation du réel (on se rappelle l’opposition maurassienne du pays « légal » au pays « réel ») : « cela ne veut pas dire que l’étant nous soit présent dans la représentation, mais que nous le tenons devant nous ». On voit comme un climat autour de ce qui va devenir plus clairement un texte politique de dénigrement de la démocratie représentative.
« Re-présenter signifie […] rapporter [le représenté] à soi qui le représente ». On voit ici que Heidegger fait du représentant celui qui va néantiser l’autre en parlant à sa place, en le dévorant en quelque sorte. Le représentant, au lieu d’écouter l’autre, serait « fixé » sur lui en quelque sorte d’avance. De plus ce représentant « se met lui-même en scène » : on est en pleine confusion : le représentant prétend être le représenté, il ne représente que lui-même. On est dans un théâtre d’usurpateur. Je cite pour le mot « Bild » la phrase difficile à traduire : « der Mensch setzt über das Seindes sich ins Bild », on sombre dans l’image et l’imaginaire narcissique et capricieux. Quelle confiance le peuple de citoyens pourrait-il avoir en la représentation légale démocratique si on lui présentait celle-ci de cette façon ? Justement, c’est ainsi que des manipulateurs la lui présentent, et la présentent parfois aux candidats à la représentation aussi malheureusement.
Le mot « représentation » ici renvoie à l’usurpation, au mépris, au déni de parole et d’écoute pour l’autre, le citoyen qui n’est pas « représentant ».
Heidegger en vient à mettre explicitement en question, en le ridiculisant, l’humanisme. « L’humanisme, au sens historique du mot, n’est donc rien d’autre qu’une anthropologie esthético-morale ». On voit tout le mépris auquel il veut amener son lecteur en parlant de cet oxymore : « esthético-morale ». L’humanisme n’a rien d’une fantaisie d’esthète, et ses valeurs morales relèvent du respect humain.
Heidegger termine sur la confusion volontairement entretenue entre la représentation y compris politique et l’image sophistique qui détournerait du présent et de l’être, ou disons du réel : « L’homme comme sujet représentant, en revanche, se livre à des fantaisies, c’est-à-dire se meut dans l’imagination dans la mesure où sa représentation imagine (einbildet) (etc). » Aucune écoute n’est-ce pas à espérer d’un tel représentant. Il ne fait qu’imaginer au lieu d’être un porte-parole capable de porter la parole des autres sans s’y substituer.
Des révoltes en cours portent la trace des efforts de confusion de ces deux penseurs et de leurs émules. Au théâtre, aujourd’hui, certains vont tellement amincir la différence entre l’acteur et son rôle qu’il ne pourra plus y avoir ni rôle, ni représentation. C’est évidemment non seulement le théâtre et le cinéma, mais aussi la démocratie représentative qui risqueraient de disparaître. Peut-être y a-t-il derrière tout le discours sur l’appropriation culturelle un nouveau (?) culte des images, associé à un nouveau (?) culte de la pureté. L’image ne serait pas seulement ressemblante, elle serait davantage essentielle parce que supposée générique que la personne vivante trop singulière. Et l’acteur avec sa vie propre serait forcément traître à son personnage, parce que pas assez pur. Ains l’acteur de petite taille Peter Dinklage connu pour son rôle dans Game of Thrones a voulu faire un film (« My Dinner with Hervé ») sur son ami, Hervé Villechaize, connu pour la série L’île fantastique et pour L’homme au pistolet d’or. Il a été alors accusé de trahison par des gens qui avaient décidé sur son physique que Hervé Villechaize était philippin et donc ne pouvait être joué par un non-philippin (voir p. 99 sqq. de Génération offensée, de Caroline Fourest, Grasset, 2020, et Robert Moran, « « He wasn’t Filipino », Game of Thrones Star Rubbishes « Whitewashing » claims » », in The Sydney Morning Herald, 30 août 2018).
Qui a le droit de juger qui représente sans trahir ? Soit personne n’a ce droit, et la représentation soit disparaît, soit assume son côté transgressif et continue au théâtre comme au parlement, soit certains peuvent être juges de la fidélité de la représentation… en qualité de représentants parfaits probablement auto-proclamés… et personne n’a à le reconnaître.
Une telle alternative va dans le sens de l’interdit de la représentation chez certains courants radicaux du christianisme et de l’Islam, et aussi du judaïsme en ce qui concerne la sculpture : on est sur le terrain religieux. Pourquoi alors des athées s’empareraient-ils de cela ? Par culture idolâtre revisitée ? on verra à la fin de ce texte une citation étrange.
Que penser aussi du costume ? Quand devient-il un déguisement ? Quand « l’habit ne fait pas le moine » ? Ne pourrait-on pas dire que dès que je le porte, l’habit devient simplement mon habit ? Il faudrait aussi sortir du carcan du « pur » costume, comme adéquate représentation de soi-même.
Il faut au contraire rappeler que la représentation n’est pas représentation adéquate de soi-même, mais représentation de l’autre, de l’absent, de celui qui ne peut pas être là. C’est à cette condition qu’on peut penser en démocrate la représentation parlementaire d’une multitude qui se cherche des porte-parole et des informateurs. Cela permet des décisions à valeur collective qui permettent à l’Etat de fonctionner, et qui par ailleurs peuvent entraîner naturellement des protestations individuelles sans répression légale.
Si les gilets jaunes ont refusé la représentation, c’est pour de bonnes et de mauvaises raisons. Tout d’abord on ne peut par être d’accord avec Myriam Revault d’Allonnes, qui sans doute pour s’être trop intéressée à la théorie de Heidegger sur la représentation qui confisquerait l’attention aux dépens de l’être et de l’authentique, dans les temps modernes, voit dans la représentation « bonne » celle ou le représentant crée le peuple, théorie qu’on retrouve chez Carl Schmitt lecteur nazi de Hobbes. Elle regrette alors que le peuple se dissolve faute de « représentant » reconnu. Mais faut-il un Hitler au peuple pour qu’il se sente enfin représenté ? Que reprochera-t-on à tous nos députés, sénateurs, ministres, présidents, sinon de parfois ne pas beaucoup écouter ? Le représentant du peuple ou d’une minorité opprimée est celui qui parle pour elle, ou pour lui, et non celui qui serait censé divinement lui « donner chair », encore faut-il qu’il ne confisque pas la parole pour lui seul, au service de son seul narcissisme. On lit dans le Monde du 29 janvier 2019 de la par de Dominique, gilet jaune : « Il y a une telle méfiance, on a peur de trahir et d’être assimilé à ce qu’on combat : ce député à qui on délègue notre vote et qui une fois à l’Assemblée agit sans jamais nous consulter. » Il y a un « Appel de Commercy », paru dans Manif-est.info le 2 décembre 2018, émanant des gilets jaunes réunis là : « Nous ne voulons pas de « représentants » qui finiraient forcément par parler à notre place […] Si on nomme des représentants et des porte-parole, ça finira par nous rendre passifs ».
Mais défendons la représentation : le représentant, c’est celui qui a du temps, la disponibilité pour écouter et pour parler, et qui est du coup rétribué pour cela.
L’appel cité dit un peu plus haut ceci : « Mais voilà que le gouvernement, et certaines franges du mouvement, nous proposent de nommer des représentants par région ! C’est-à-dire quelques personnes qui deviendraient les seuls « interlocuteurs » des pouvoirs publics et résumeraient notre diversité. Mais nous ne voulons pas de « représentants qui finiraient forcément par parler à notre place ! »
« A notre place » : substitution narcissique en lieu et place de « pour nous qui ne pouvons parler partout et être entendus partout ». Ils ont peur qu’une fois des représentants désignés, de ce jour ils ne puissent plus individuellement parler ni être entendus nulle part.
On a raison parfois de dénoncer des mythes de « pureté » sur ce qui serait « le peuple pur », au prix de la réduction de la multitude bigarrée… au silence, ou au discours uniforme en langue de bois. Il n’y a pas d’« Un-Tout » (Voir l’article dans Mediapart le 12 décembre 2018 de Pierre Dardot et Christian Laval « Avec les gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie »).
Il nous semble qu’au contraire, on n’est pour la démocratie que si l’on honore la représentation : celle où l’on parle pour l’autre de façon à ce qu’un jour le muet retrouve sa voix que le sourd retrouve son oreille. Mais on dit : « il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ».
Bref, il faudra renoncer en politique à vouloir une idée esthétisante de la représentation politique. En particulier le rêve d’unité de Carl Schmitt et d’autres n’est pas une condition nécessaire de la représentativité politique, à ceci près qu’il faut bien se mettre d’accord pour « fonctionner » sur certaines valeurs, en particulier sur la possibilité de représenter justement y compris les individus et les groupes en conflit.
Schmitt a remis à la mode un individu d’extrême-droite du 19e siècle, Doneso Cortes, qui a notamment dit : « La République subsistera en France, parce qu’elle est la forme nécessaire du gouvernement, chez les peuples ingouvernables. »
Prenons-le au mot : oui nous les démocrates sommes en un sens ingouvernables parce que « l’Etat c’est nous ». Nos représentants sont en un sens nos ministres (c’est étymologiquement un serviteur), mais eux-mêmes sont en un sens ingouvernables parce qu’ils sont aussi comme nous des citoyens. Et quand ils cesseront leur mandat de ministres, de députés, de délégués, de commissaires, etc., ils seront encore des citoyens. Ils nous représentent, sans se confondre avec nous.
Pour comprendre cela, il faudrait définitivement se dégager en politique de théories qui ont probablement leur audience dans un autre domaine que la politique et qu’on appelle l’incarnation. Voici un texte d’Athanase, 3e discours contre les Ariens, XXIII,5 (il se sert certainement de ce texte pour détourner vers l’Eglise une forme d’idolâtrie de l’empereur et de l’empire, mais ceci montre étonnamment bien ce que peut devenir un peuple hors de la démocratie) : « Dans l’image il y a la forme de l’empereur, et dans l’empereur il y a la forme et la figure de ce qui est en image […] et parce que cette ressemblance n’introduit pas de différence, à celui qui voudrait voir l’empereur selon l’image, celle-ci pourrait dire : « Moi et l’empereur sommes uns, car je suis en lui et il est en moi, et ce que tu vois en moi, tu le perçois en lui, et ce que tu as vu en lui, tu le perçois en moi ». En conséquence celui qui vénère l’image, en elle vénère aussi l’empereur. » Cette confusion étrange est celle de l’impérialisme à la recherche d’un chef charismatique néantisant le peuple dans sa diversité au lieu de le fédérer.
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